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Moi, je sais d'où souffle le vent. Ecrits sur la danse.
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7 avril 2024

Erik N / Le danseur. Partie 2. Jennifer, la danseuse qui condamne Julian.

 

 

Jennifer, qui avait souvent été sa partenaire sur scène, se rendit compte du désastre imminent et vint le voir.

-Il faut que tu arrêtes.

-Que j’arrête quoi ?

-De ne pas dormir, de t’en vouloir.

-De quoi tu parles ?

-De Julian Barney, de qui d’autre ! Ecoute, on est plusieurs à s’inquiéter. Arrête quand il est temps.

-Qu’est-ce que Julian a à voir là-dedans ?

Jennifer hocha la tête. Elle était consternée.

-Sais-tu qui sont les Barney ?  A priori, non mais moi, je le sais. J'aurais dû t'en parler bien avant. Ils sont malades. J'ai vécu à Boston et quand je n'avais pas d'argent, j'ai eu des petits boulots ; tu sais, j'ai fait la bonniche pour une Miss Barney qui doit être une de ses tantes ! Rien que d'y penser ! Beacon Hill. Ils ont des maisons superbes, très Nouvelle-Angleterre. Ils sont riches, brillants. Au début, je pensais que les parents de Julian n'étaient pas les pires car eux, ils ont des galeries d'art, des boutiques d'art ! Seigneur ! Tu n'as pas idée. Bien-pensants et mesquins, racistes, orduriers ! Il n'a pas dû s'amuser ton « Julian » entre son père snob, adultère et humiliant et cette cinglée qui ne manque pas une occasion de vanter les Préraphaélites et décore tout en rose bonbon ! Son choix c'était l'Art bien sûr d'où sa brillante présence au Met. Et pour les options obligatoires, il avait le nombrilisme, pardon, le narcissisme et la pédérastie. En option facultative, il a suivi la famille, il a pris la cruauté ; déjà, ça donne la tendance.

-Je ne le vois plus.

A nouveau, elle fit un signe de tête négatif :

-Il te dévore ! Julian Barney ! Il t'a humilié, Je ne suis pas la seule à l’avoir compris. Ça n'a rien à voir avec toi, Erik, rien. Ce ne sont pas tes préférences affectives ou sexuelles qui sont en cause. Tu fais tes choix et ils te regardent. Mais quelqu'un comme lui ! Il est tellement pervers !  Tu arrives dans sa vie, tu n'es pas américain, tu es si blond, si exotique !  Tu le trouves gentil mais qu'est-ce que tu veux qu'il fasse ? Jamais il ne sera comme toi, jamais ! Tu es un danseur et un grand danseur ! Enfin, il n'est pas idiot, ce que tu es capable de faire, ta technique, ce don que tu as, ces émotions qui te traversent, ça le dépasse, tout intellectuel et snob qu'il soit ! Erik, regarde ce que les critiques disent, ce que Martins dit, ce que nous te disons ! Quand tu es programmé, la salle est comble. On se lève pour t’applaudir : tu es absolument magnifique. Je t'assure. On en tombe à la renverse ! Et lui, qui ne sait que flatter les divas, il se raccroche au fait que tu es venu vers lui, que tu as été tendre. Il est radieux. Mais si tu lui tournes le dos, il sait qu'il est un Barney : il t'atteint, dans le dos si possible et il te met à terre. Et le pire est qu'il est capable de verser une larme tout en se persuadant dès le lendemain que si quelqu'un est en cause, c'est toi !

Erik savait qu'elle avait raison.

-Il y a des choses sur ma sexualité, sur lui, sur moi ; enfin, tu ne sais pas. J'ai un lien spécial avec lui...

Elle cria presque.

-Ne le laisse pas t'atteindre ! Un lien spécial ! Écoute Erik, tu me peux me prendre pour une jeune femme jalouse et franchement quand on est sur scène avec toi, que l'on donne le meilleur et qu'on te regarde, il y a de quoi te jalouser. Je n'ai ni ta beauté, ni ton charisme. Je n'ai pas de dons particuliers dans la vie et je ne passe ni à la radio, ni à la télé ; ma carrière de danseuse ne sera pas si longue. Tu peux retenir tout cela contre moi et je le comprendrais mais je serais contente si j'ai atteint un objectif : te convaincre que ce type est foncièrement détraqué. Remplis ton contrat ici et fais-toi inviter ailleurs ; avec ta carte de visite, de toute façon, ce ne sera pas compliqué. Barney, il sait faire Boston- New-York et vice-versa ; les capitales européennes, il n'y tient pas longtemps. Prends du champ !

-Jennifer, tu es avisée, je pense ; cette ville m'étouffe maintenant.

Il n'en dit pas plus et elle l’enlaça doucement, il l'embrassa sur le front. Plus tard, il pensa que si, sur de nombreux points, elle avait vu juste, sur d'autres, elle avait frappé dans le vide. Il est des mises en garde inutiles. Barney était certes un grand-bourgeois au caractère affirmé mais il ne voyait pas en lui un monstre. Il se montra distant et elle comprit le message.

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7 avril 2024

Erik N / Le Danseur. Partie 2. Erik : quitter New York pour la Californie.

 

Erik tenait à passer seul ses derniers jours à New-York. L’avant-veille de son départ, Il revint chez lui vers seize heures, lut, regarda un film puis se concocta un petit dîner qu'il comptait accompagner d'un verre de champagne. Une heure plus tard, il avait compris : ça ne servait à rien. Tous ces mois de souffrance silencieuse, cette volonté d'être dans l'oubli n'avaient pas été libératrices. S'il connaissait un certain apaisement, il le devait à la chasteté qu'il avait cultivée ces derniers temps. Elle se révélait bien moins vaine que ces rencontres nocturnes qui avaient rempli son ordinaire peu après le Bronx et continuaient de le marquer. Elle lui permettait de se reconstruire et d’avoir de lui-même une image qui n’était plus dégradée Cependant, s’il s’apprêtait à partir plus serein en Californie, il lui resterait bien des doutes et des questionnements. Seule la confrontation avec Julian pourrait les apaiser, il le savait depuis des semaines mais, pris dans des souvenirs négatifs, il n’avait pris aucune résolution. Depuis quelques jours cependant, la tentation d’appeler son ami était grande et son départ devenant imminent, il ne put s'en empêcher. Le décorateur n'était pas chez lui mais il lui dit son départ proche mais pas la raison de celui-ci. Il l'invita à dîner.  Il crut à vingt heures que l'appel était tombé dans le vide mais au moment où il le pensait, il entendit la sonnerie de l'interphone. C’était Julian.

-Cinquième ?

-Oui.

Quand le décorateur s'avança vers lui, Erik entrevit une silhouette altière mais un peu amaigrie. La voix, qui pouvait être hautaine et cassante se révéla humble :

-Bonsoir, Erik. Le hasard a fait que je suis rentré tardivement chez moi. Ton message m'y attendait. Je suis donc reparti aussitôt. J'arrive sans prévenir...

Et comme le danseur demeurait interdit, la même voix déférente reprit :

-Je n’ai trouvé que des fleurs. Des orchidées. Elles t’attendront…

Il n’était pas si difficile de croiser son regard et Erik le fit bravement, s’étonnant de son absence d’hostilité. La voix s’élevait, toujours, très mesurée.

-Tu aurais dû t'habiller comme moi et mettre des chaussures à lacets. Tu les fais souvent mal. J'aurais fait cela pour toi. Les refaire.

-Pour te mettre à genoux ?

-Je ne m'en relève que mieux. Regarde…

Erik ne répondit pas et Julian refit les mouvements qu’il avait faits à Copenhague, obligeant son ami à le faire se relever. Se trouver ainsi face à face avec cet homme qu'il n'avait plus revu depuis cette pénible discussion à Central Park suffoqua Erik qui continua de ne rien dire, ses yeux clairs rencontrant le regard de Julian. Toujours cruellement observateur, celui-ci recula et le dévisagea

-Toujours beau et plein de classe, Erik. Tu portes des vêtements que je n'ai pas offerts mais c'est très bien. Rien à dire.

Le jeune homme laissa son ami parler pour deux :

-Que de tensions !  Elles se lisent sur ton visage. Comme ça, nul besoin de les commenter.

La voix du décorateur était encourageante.

-Allons, mon danseur, dis-moi un peu les choses.

-Je ne t’ai pas demandé de venir pour parler de ce qu’il y a eu. Je ne crois pas que ça servirait à quelque chose. J’ai pris un peu de recul et toi-aussi, je pense.

-C’est exact, plus ou moins en tout cas. C’est donc ta carrière ? Il y a un problème ?

-Ma carrière ?  Non, il n’y en a pas.

-Quoi d’autre, alors ?

-Je vais te le dire.

-Tu pars, je le sais cela !

Julian parcourut du regard l'espace qui l'avait créé et il parut content. Tous ces meubles clairs, ces éclairages indirects. Un bel espace aérien, serein, mêlant l'intime au ciel qui entrait par les grandes baies vitrées et la danse à l'intime : c'était bien pensé. Avoir mis des barres et des miroirs dans un loft ! C'était si inattendu.

-Un espace pour le rêve. On est au ciel. Ta mère a vu juste.

7 avril 2024

Erik N / Le Danseur. Partie 2. Un projet de film.

 

L'autre visite fut celle de Wegwood :

-Erik, je dois te parler de Nijinsky. J'ai un projet de film avec un Californien. Je t’ai apporté tout un dossier. Le projet n'a de sens qu'avec toi.

-Avec moi ?

-Oui, tout à fait.

-C'est un film sur un danseur qui se met dans les pas de Nijinsky et de toute façon, ni Nicolas Mills qui sera le metteur en scène ni moi-même qui serai le chorégraphe ne verrions quoi que ce soit sans toi ; tu es encore souffrant mais d'ici quelques jours, lis ce que je te laisse. On en parlera.

-C'est flatteur.

-Non, c'est réaliste.  On sait que ça fonctionne si c'est toi. On va dire que c'est bien vu. On ne te flatte pas. On sait. En fait, tu es notre caution. Tu vas avoir un appel du metteur en scène. Il veut te rencontrer rapidement.

Ce que lut Erik le troubla profondément. Nijinsky ! Le petit Polonais dont on s'était tant moqué à l'Ecole impériale avait souffert de ne pas être riche, d'avoir été abandonné par son père, d'avoir un frère malade mental. Amant du Prince Lvov, il avait été présenté très jeune à Serge Diaghilev qui lui avait donné les Ballets russes en exigeant tout de lui. Et il avait tout donné à la danse dans ses envols, ses postures, cette incroyable expressivité qui était la sienne et sa grâce. A Copenhague, tout jeune, il avait vu dans l'appartement de Friederisberg un documentaire sur lui où apparaissaient ses multiples visages : celui du beau Spectre, celui du Faune, celui de Petrouchka, celui de Till l'Espiègle...Et Irina lui en avait parlé, Oleg aussi...

-C'est curieux cette proposition qui survient juste au moment où je danse un de ses ballets...

Cette remarque amusa Wegwood.

-Il est difficile de croire à une simple coïncidence, c’est sûr ! Il faut nous répondre, Erik car c'est le moment précis où tu peux le faire.

Ce projet inattendu lui redonna des forces et c'est plus détendu qu'il rencontra dans un café new-yorkais, Christopher Mills, un grand jeune homme trop enrobé au parler difficile. Loin des standards californiens, il surprit le danseur qui s'attendait à rencontrer un réalisateur sûr de lui et soignant autant son corps que sa mise. Il n'en était rien. Mills semblait tout encombré de lui-même et il était maladroit.

-Vous aimez le scénario, vous me l'avez dit au téléphone.

-Oui mais si le monde de la danse me connaît, le grand public ne sait pas que j'existe.

-Ah oui bien sûr, bien sûr ! En même temps, on ne veut pas d'une star de la danse que d'ailleurs on ne pourrait pas payer. On veut un visage comme le vôtre, c'est à dire classique et aussi exotique. C'est très mal dit et bien sûr nous voulons un très bon danseur.

-Vous êtes direct ! Je ne suis pas comédien et il y a beaucoup de textes.

-Vous aurez un mois pour travailler tout ça et un coach.

-Il pourrait y avoir un danseur et un comédien...

-Non, ce serait la mort du film. Vous saurez faire. Vous êtes au New York city ballet. J'ai lu ce qu'on dit de vous. J'ai vu des vidéos. Désolé, la danse classique...

-Vous intéresse peu ? Est mal connue de vous ? Mais si vous faites un film sur Nijinsky …

-Ah oui, bien sûr, bien sûr ! Je ne suis vraiment pas doué pour expliquer. En fait, je veux dire que j’ai vu peu de ballets avant de vouloir faire ce film et j’ai rattrapé le temps perdu mais je ne suis ni un spécialiste, ni un esthète. Avoir une culture dans ce domaine m’intéresse mais je suis du genre acharné : je vais donc rattraper mon retard.  J'ai mis des années à monter de film et ça y est, tout est prêt.  Il manque le danseur. Erik, c'est vous, c'est clair. Vous ne parlez pas beaucoup, votre visage peut être très expressif comme totalement fermé. Ce sont des choses comme cela qui me confirment dans mes choix comme votre formation au Danemark, ce que vous aimez faire...

-Vous savez ce que j'aime faire ?

-Non enfin si bien sûr. Nijinsky, vous l'aimez, je le sais et ça ne date pas d’hier.

-Qui vous a parlé de cela ?

-Je le sais, c’est tout. Vous signez ?

-Oui.

-Vous devez me faire confiance !

-C’est le cas.

-Ne voyez pas ce film comme une récompense ! Vous n'êtes pas une valeur au cinéma. C'est un salaire qui...

-C'est très bien comme ça.

-Je ne suis pas très adroit.

-Si, vous êtes direct et c’est bien. En tout cas, Je fais le film.

-J’en suis ravi. Ils le seront tout autant que moi.

Puis il dansa le Spectre de la rose. Wegwood l’avait fait beaucoup travailler. On l’applaudit à tout rompre. Julian aussi, qui était dans la salle.

Erik avait sa réponse. Il le sut plus encore quand il revit les photos où il posait avec Oleg et Irina et celles, si émouvantes, de Vaslav, avant que la maladie mentale ne le contraigne à quitter le monde de la lumière pour celui de l’ombre.

7 avril 2024

Erik N / Le Danseur. Partie 2. Tensions et apaisement. Julian et Erik.

 

Toute dureté disparut du visage de Julian. Le danseur, son danseur, était un homme à la fois très seul et redoutablement fort.  Posant sur le jeune homme défait un étrange regard non dénué de compassion, il dit :

-Et il faut y remédier ?

-Oui. Il faut le faire.

-Tu as dû être tourmenté, mon Erik mais on dirait que tu n’es plus dans la confusion.

-Je n’y suis pas sur scène. Je vis !

-Alors, c’est sur cette terre… Il va bien falloir que des réponses t’apparaissent car là, il y a beaucoup de questions...

-J’attends ; quelque chose va arriver.

-Tu penses ?

-Oui.

Erik, qui s’était apaisé, se leva.

-Je regrette, Julian. Je n’arrivais pas à avoir avec toi une relation normale et j’étais excédé.

-Il ne faut pas confondre la normalité qu'on tente d'ériger en modèle et ce que nous sommes. Tu crois que ce qui vient de nous arriver rien à voir avec l'amour ? Pour beaucoup de monde, non mais pour moi, si.

-Franchement, je ne sais pas.

-Ta carrière est très belle. Et tout en toi est beau. Si beau. Ne l'oublie pas. Je t'admire. Au revoir bel Erik.

-Au revoir Julian.

Erik mit longtemps à rentrer chez lui. La circulation n’était pas si dense mais il ne dansait pas ce soir-là et voulait errer sans but. Quelques semaines plus tard, il était dans une belle librairie new-yorkaise et il lut dans un roman dont il fit l'achat une phrase qui le troubla profondément :

« La honte n'a pas pour fondement une faute que nous aurions commise mais l’humiliation que nous éprouvons à être ce que nous sommes sans l'avoir choisi, et la sensation insupportable que cette humiliation est visible de partout. » 

C'était une journée d'octobre assez belle, avec un arrière-goût d'été indien. Renversant la tête en arrière pour que le soleil caresse son visage, il pensa à Julian et à lui-même et il dit : « oui, bien sûr que oui ! ».

Dans le même temps, il lui sembla entendre le Bostonien au visage dur. Il ne prononçait qu'une seule phrase, toujours la même et il disait : « Je t'aime ». Et, chaque fois qu'il la prononçait, tout le monde se retournait. Ce devait être aussi parce que lui, Erik, disait, de gré ou de force, « Je t'aime aussi ».

 

Après cette entrevue, Erik fut triste d'emblée et cela se vit. Il alla aux entraînements et aux répétitions et évita de penser. Il fit de même des jours durant. Le midi, il prenait un en-cas avec des danseurs, et le soir, il rentrait en bus, car c'était plus long et qu'il appréhendait de se retrouver seul. L'automne semblait déjà fini, à croire que l'hiver voulait prendre très tôt le pouvoir. Il buvait du thé très chaud sous sa couette en regardant des émissions dont il ne savait pas le nom et quelquefois, il acheta du vin et des alcools forts et but beaucoup. Longiligne, blanche, avec son œil gauche auréolé d'une grande tâche rousse, Isabel le rappelait à l'ordre. Le voyant boire dans l'obscurité, elle miaulait et se frottait à lui avant de le mordre. Comme elle enfonçait davantage ses crocs dans son poignet, il la tapa. Elle gémit et il eut mal. Il alla la chercher sous le fauteuil où elle s'était réfugiée et il la câlina en retenant ses larmes.

-Tu vois, lui dit-il, quand tu vis ce que je viens de vivre, ça veut dire que tu es mauvais au dedans de toi !

La chatte posait sur lui sur lui ses yeux jaunes ;

-Il y avait des choses en moi, tu sais, je pensais qu'elles seraient bien cachées. Mais il y a des gens qui sont patients, ils creusent longtemps et ils trouvent, ils trouvent ce que tu ne voulais pas montrer.

La chatte, blottie contre lui, ronronnait :

-Toi, tu es tout d'une pièce ! Moi, plusieurs pièces !

Il caressait la tête de sa chatte :

-On me dit d'être bon danseur, très bon danseur même. On me dit d'être beau. On me demande d'aimer les femmes car c'est plus normal mais d'assumer mon attirance pour les hommes car je ne dois pas mentir. Je suis atteint quand on est cruel mais je ne dois pas le montrer parce qu'ils attendent de moi que je sois un danseur inaccessible à tout sentiment négatif. Je dois être l'ange qui garde un des temples de l'Art. Ta vie est simple, Isabel, on change ?

Elle dormait près de lui en boule qu'il parlait encore. Il perdit le sommeil mais était prêt à la bonne heure pour partir et il prenait le métro.

-Personne ne doit plus prêter attention à moi et de toute façon, je suis devenu transparent !

Il continuait de travailler, d’enchaîner les exercices puisqu'on le lui demandait et au moment des pauses, il restait seul.

-Transparent.

Pendant les répétitions, il se concentrait. Pendant les représentations, il était ce qu'on voulait de lui : parfait. C'était les dernières du Sacre et il fut soulagé que les représentations s'arrêtent, non parce que le succès n'était pas au rendez-vous mais parce qu’hors de lui-même, il craignait de décevoir. Le soir de la dernière, il se dit fatigué et rentra chez lui. Il ne dormit pas cinq minutes. Le lendemain, il était en pause.

7 avril 2024

Erik N / Le Danseur. Partie 2. Erik accueille Else et revoit Julian.

 

7. Des rencontres et un départ.

Erik s'apprête à partir en Californie pour y tourner un film sur Nijinsky. Cette nouvelle perspective l'enchante. Else, sa soeur vient le voir et, contre toute attente, il contacte Julian et le revoit.

Il posa un congé pour l'été qui lui rendit plus facile ses dernières obligations. Les derniers mois à New- York lui parurent moins pesants. Il vivait de nouveau seul mais il reçut sa famille : Kirsten, ses trois enfants et son mari et Else dont la beauté le stupéfia. Kirsten honorait un voyage prévu de longue date mais dès qu'il la vit, il souhaita que son séjour de dix jours puisse être ramené à trois. Il ne la retrouva pas telle qu'elle avait été, encourageante et observatrice. Elle était pesante désormais et son mari et leurs deux enfants ne l’étaient pas moins ; mais Erik, qui constatait avec désolation que la communication entre sa sœur et lui était devenue inexistante, fit son possible pour distraire tout le monde.

Avec Else, ce fut tout le contraire. Elle fut d'emblée admirative et très respectueuse. Il put se promener dans Manhattan avec elle et s'amusa. Lui, en cuir et elle en grand manteau ouvrant sur un short avec corsage ajusté, bas foncés et bottines, offraient un spectacle magnifique et en étaient conscients. Elle était très bien faite, mince, longue. Elle savait se maquiller et s'habiller et elle était jeune, fraîche, curieuse de tout. Il l'avait emmenée en boite où on les prenait pour des amants. Elle y faisait fureur, blonde et scandinave comme elle l'était et, vêtu de noir comme elle et aussi somptueux qu'elle dans sa mise dépouillée, il intriguait et attirait. Elle fit l'amour à droite et à gauche non sans qu’Erik lui ait dit de prendre soin d'elle. Elle était aussi splendide sans maquillage et vêtue d'un grand tee-shirt au petit déjeuner qu'en Chanel dans un restaurant snob ou en minirobe noire et escarpins dans une boite chic. Ils furent pris en photo et on les admira. Else rit et dit :

-Que nous sommes sexy !

-Toi, surtout. Les hommes te dévorent des yeux !

-Les hommes et les femmes, tu veux dire ! Ça fait longtemps que j’ai compris ça, Erik et j’ai fait certaines choses moi-aussi : j’ai aimé les plaisirs variés… mais je préfère les hommes en fin de compte ! Pour toi, c'est pareil, tu attires ces messieurs et ces dames. Je me trompe ?

-Non.

-Ils ont raison : tu es très beau ! Je ne suis pas curieuse. Je ne sais pas quelles réponses tu donnes aux questions que tu te poses en ce domaine et elles te regardent ! Et après tout, l’important est qu’ils nous trouvent à leur goût mais qu'ils ne nous dévorent pas !

Il ne put s’empêcher de rire : elle était très directe.

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7 avril 2024

Erik N / Le Danseur. Partie 2. Revoir Erik , juste avant la Californie.

 

Erik, se tenait de profil. Par les grandes baies vitrées, il contemplait les lumières de Manhattan ; la nuit vibrait. Se sentant observé, il se tourna et adressa un sourire à Julian.

-Oui, je continue.

Julian le contempla un instant puis se remit à lire. Les grandes baies vitrées qui donnaient sur la ville plongeaient le loft dans une délicate pénombre et des lampes brillaient çà et là. Il régnait une étrange atmosphère aussi concrète que poétique. Les contours des meubles, les piliers qui soutenaient l'édifice tout autant que les tapis et les tableaux disposés çà et là créaient une ambiance déroutante.

-C'est très beau, ici. Tu as su créer un décor simple et poétique.

-Oui, ça m'apaise beaucoup.

Julian se remit à lire mais s’arrêta encore et dit :

-Je ne sais quelle envergure ce « Mills » a comme metteur en scène mais il est à l’origine d’un scénario très bien construit, les dialogues se tiennent. Ce sera une belle expérience. Mais malheureusement…

-Malheureusement ?

-Je ne peux pas finir maintenant. Je vais te laisser. Tu es à la veille d’un grand départ.

-Non, non ! C’est important. -Tu peux rester mais sois fraternel.

-Fraternel ? Est-ce à propos ?

-Mais oui, tu peux dormir ici.

-Il n’y a que ton lit.

-Et bien, tu auras sommeil une fois que tu auras fini de lire ce scénario. Et moi, je dormirai déjà.

Julian était stupéfait. Devait-il accepter ? Le champagne l’avait plongé dans une douce langueur ; il refusa d’intellectualiser et accepta spontanément.

-D’accord.

Erik passa dans la salle de bain dont il ressortit les cheveux mouillés. Il se les essuya avec une serviette éponge. Il portait un pantalon de pyjama blanc et un t-shirt à manches longues, blanc également : c'était une belle image simple et le décorateur la trouva belle.

-Il y a ce qu’il faut dans la salle de bain. Cherche dans les placards.

-Tu es plus mince que moi…

-Je t’assure, tu vas trouver.

Cette fois, ils riaient tous deux. Julian revint tout en brun et trouva cette fois Erik allongé sur son lit dans une pose d'enfant sage et rêveuse. Julian fut surpris de le trouver si abandonné, prêt au sommeil.

-Je ne vais pas te déranger ?

-Non, tu vas lire.

-Tu vas vraiment dormir ?

-Mais oui ! Les deux nuits dernières, j’étais agité à cause de ce film. Je ne tenais pas en place.

La douceur d’Erik le surprit. Il s’était mis dans les draps et fermait les yeux. Comme il l’avait dit, Julian termina la lecture du scénario et se dit qu’Erik serait chanceux si le metteur en scène était doué et que le film ne se heurte pas à un problème de distribution. Comme il se faisait ses réflexions, il vit la chatte Isabel venir se lover contre Erik et se mettre à ronronner. Lui-aussi s’allongea. Il n’y avait aucun rideau nulle part et l’éclat de New York entrait dans la chambre : c’était insolite. Comme il peinait à trouver le sommeil,  il dit à mi-voix :

-Je n'ai jamais rencontré quelqu'un comme toi, si ravissant et si buté, si charmant et si concentré, si créatif et si obstiné. Surtout, je n'ai vu quelqu'un qui ait une telle volonté et une telle passion pour la Danse, une telle humilité face à cette passion, un tel abandon de soi. Maintenant, il est des vérités paradoxales. Je t'ai désiré et je t'ai attiré et je t’ai exaspéré avant de te frapper. La logique serait de te dire que je suis navré, que je me vomis d'être ainsi. Mais c'est faux. C'est parce que tu es ainsi que ma vie a du sens et tu éveilles en moi un amour si fort. Tu comprends ? Je te ne ferai plus de mal, seulement du bien, enfin si j'y arrive...

Mais Erik, il s'en rendit compte, avait une belle respiration régulière. Dans la pénombre, son visage était lisse et calme ; endormi, il avait un léger sourire sibyllin.

-Ah tu ne sais pas ce que j’ai dit !

La chatte, elle, avait entendu. Elle ronronnait plus fort. Julian resta longtemps les yeux ouverts dans ce singulier appartement mais son inquiétude et sa crispation s'en allèrent et il s’endormit, lui-aussi.

26 juin 2024

Erik N / Le Danseur. Partie 1. Erik, l'enfant de Copenhague.

 

Il revoyait l’appartement encore et encore. Il n'était  pas si grand et chacun devait faire attention et préserver l’espace de l’autre. Il n'avait pas oublié cette façon dont les membres de sa famille se trouvaient malgré tout brusquement face à face dans la cuisine, le salon ou le bureau, alors qu'ils voulaient être seuls. Il surgissait toujours quelqu'un et on se regardait avec autant de bienveillance que possible. Seules les chambres offraient un peu plus d'intimité car on finissait par y être seul, sauf le soir où on dormait deux par deux. Celle qu’il partageait avec Marianne avait des murs orangés. Kirsten et Else dormaient dans une chambre blanche. Personne n’allait sans autorisation dans la chambre des parents mais on pouvait se disputer les fauteuils et le canapé, prendre des revues sur la table basse et dîner tous ensemble autour d'une autre table cette fois grande et imposante sans que quiconque y trouve à redire.  Il y avait un vaisselier français, il s'en souvenait et quelques jolis tableaux rapportés de Paris, des nature-morte et c’était tout. Il aimait cet univers. Il était très jeune et souvent content. Il aimait Copenhague, la lumière qui y était grise et dorée à certains moments, le vent, le froid et la neige qui craquait sous les pieds quand il se hasardait dehors. A l'époque du premier appartement, Kirsten avait onze ans, c'était l'aînée. Else avait neuf ans, Marianne, sept. Il était le plus jeune et le seul garçon. Et plus tard quand ils avaient trouvé un logement bien plus vaste et confortable dans le même quartier, il était devenu le seul danseur.

De lui, qui était devenu célèbre, il savait qu'on parlait. Il était « Erik Anderson né en 1960 à Copenhague, Danemark de Claire Louvier et Svend Erikson dont il était le quatrième enfant et le premier fils. Svend possédait plusieurs salons de coiffure à Copenhague.  C’était à l’origine un bon coiffeur mais c’était aussi un homme qui savait gérer, faire des affaires. Il possédait plusieurs salons dans la capitale danoise. Grand, très mince, il n'était pas réellement beau mais il s'habillait avec soin, était soucieux de sa personne et passait pour séduisant. Quand Erik était encore petit, son père n'était encore qu'employé. Les femmes qu'il coiffait étaient sensibles à sa façon d'être. C'était un coiffeur très poli, capable de donner des conseils avisés et surtout très diplomate. Elles l'aimaient pour sa façon de sourire, de froncer les sourcils et pour ses yeux bleus si expressifs. Et naturellement, elles appréciaient sa singularité : cet homme ne cherchait pas à séduire. Courtois avec ses employées, ils ignoraient les regards appuyés des clientes. Celles-ci ne pouvaient croire qu'il refuse leurs avances pour les beaux yeux d'une jolie épouse française dont elles étaient jalouses. Et elles le comprenaient d’autant moins que la fidélité leur paraissait un sentiment d’un autre âge. Qui pouvait bien pouvoir être fidèle ? Mais la réalité était simple : Svend était l'homme d'une seule femme. Être le mari de Claire lui suffisait. La jeune femme, qui ne souhaitait pas vivre en France, était arrivée au Danemark douze ans auparavant. Esthéticienne, elle avait étudié l'art des massages. Les langues ne lui posaient pas de problème. Elle avait appris l'anglais facilement et maîtrisait l’allemand. Ses parents, qui n'étaient pas sans argent, l'avaient souvent envoyé, petite à Londres et à Cologne. Il lui restait le danois. Claire était à la fois terrienne et rêveuse. Elle était tombée amoureuse de Svend et c'était tout. Elle aimait les enfants qu'elle avait de lui, surtout Erik à qui elle vouait un amour particulier, si tenace et si fort que parfois elle en était gênée. Elle n'en parlait pas à son mari car elle n'osait pas. Erik était singulier. Elle l'adorait. Il le savait.

26 juin 2024

Erik N / Le Danseur. Partie 1. Claire, la mère solaire. Enfance, jeunesse et amours.

Elle se fardait les lèvres. Il l'écoutait.

-Tes grands-parents vous aiment. Toi aussi, Erik, ils t'aiment. Tu les a déjà vus plusieurs fois. Quand j'étais toute jeune, ils souffraient et je ne peux pas leur en vouloir.

-Oui, maman.

-Tu sais, j'avais un grand-frère qui leur causait beaucoup de chagrin. Eux, ils étaient contents d'avoir un garçon et ils voulaient qu'il soit médecin spécialiste, enseignant de littératures comparées à l'université ou encore juge pour enfants mais ils ont très vite changé d'avis. Il avait un handicap mental et physique, mon frère. Il ne pouvait vivre normalement alors ils l'ont mis dans une maison spécialisée, tu vois ?

Elle observait son petit garçon : Il était déjà si secrètement beau ! Elle n'en revenait pas.

-Je te raconte des choses compliquées, mon Erik.

-Non, maman.

Elle se parfumait et il avait maintenant des yeux rieurs :

-Jean-Bernard. C'était son prénom. Mon père et ma mère souffraient tellement ! Je leur reprochais secrètement de ne pas me faire une vie très gaie mais comment aurais-je pu leur reprocher leur souffrance ? Ce n'étaient pas des monstres. Au début, ils allaient régulièrement voir leur fils et il leur arrivait de le recevoir pour des séjours épuisants dans notre appartement. J'étais épouvantée quand je le voyais. Le voir ajouter à des mouvements désordonnés des bras d'importantes difficultés d'élocution, c’était insoutenable et ça l'était encore plus quand il criait ; et il criait souvent. Et puis, ils ne l'ont plus fait venir que rarement. Ils allaient le voir.

-Oui, maman. Tu es belle.

-Mais, toi aussi Erik, tu es très beau ! Toutes les mamans de Copenhague m'envient.

-Oui.

-Tu sais, je ne voulais pas devenir comme mes parents ! Je comprenais bien qu'ils rêvaient d'un monde parfait où tout le monde travaille, fait sa place au soleil et n'a pas de manque affectif. Seulement, Jean- Bernard était venu les surprendre. Quels plans leur restaient-ils à élaborer, Jacques-Henri et Solange ?

-Je ne sais pas.

-Je vais te le dire : il fallait que je fasse de longues études et que j'aie une « profession sérieuse » mais moi, Claire, j'ai pris les devants. J'ai délibérément coupé court aux études longues, porteuses de trop grandes espérances. Une école d'esthétique, c'était bien ! Apprendre à masser, à détendre, sculpter un corps, l'aider à devenir plus beau : voilà ce qui me tentait. Et il fallait aussi savoir maquiller un visage en travaillant les ombres et les lumières, le rendre lisse, sinon le rendre beau. Moi, j'aimais les images de visages souriants et de silhouettes longilignes, dans les magazines féminins et je me suis dit que si je pouvais faire une formation comme celle-là, j'aurais un rôle fort. Les femmes aiment qu'on les embellisse. J'ai tenu bon.

Il l'écoutait toujours en beau petit prince vêtu de gris.

-Je me suis inscrit à un cours payant, de l'école Jeanne Gatineau. Cette native de La Rochelle avait décidé, à quarante ans, de se former aux métiers de masseuse et de pédicure médicale. Plus tard, elle a ouvert des instituts à Paris et ailleurs et crée des crèmes de soins pour la peau, Elle a aussi compris que les femmes d'un certain milieu aimaient se sentir mince sinon l'être et voulaient se sentir belles.

-Oui, maman.

-J'ai de ces cours un excellent souvenir. L'école était chère mais on apprenait vite et bien. J'étais contente de ne pas perdre son temps. La plupart des filles qui étaient là avaient le même âge que moi à ceci près qu'elles n'avaient pas passé un bac littéraire et ne parlait aucune langue étrangère. En outre, elles n'avaient pas la même culture. Tu sais, moi, j'ai vu ça comme un atout ! Je suivais un objectif. En fin de semaine, je continuais de danser comme une folle au caveau de la Huchette. Apprendre suivant cette méthode me plaisait Tout était neuf et vivant. Et puis, j'ai eu mon diplôme.

- Oui, maman.

Elle venait d'essayer de le prendre sur ses genoux mais il ne s'était pas laissé faire. Il était patient mais pas docile.

-J'ai fait la fête avec ma famille et bien sûr avec mes amis et puis j'ai travaillé pendant un an dans un institut Jeanne Gatineau. Je gagnais mal ma vie et mes parents ont pensé que j'irais en fin que je reviendrais aux études. Je ne l'ai pas fait car j'ai découvert Maryline Delermes. C'était une fille pleine de culot. S'appuyant sur sa « bonne connaissance du cinéma français », elle avait monté une école d'esthétique axée sur le septième art. Elle avait en effet un petit local, rue Mouffetard. Plusieurs pièces en enfilade étaient baptisées « ateliers » et des acteurs et actrices de théâtre et de cinéma faisaient leur apparition pour prêter leurs visages. Cette « Maryline Delermes », je l'ai flairée aussitôt, était à suivre. Elle connaissait du monde et flirtait avec le cinéma. Grâce à elle, j'ai commencé à maquiller des acteurs.

Il était assis et se tenait bien droit. Elle savait bien que ce qu'elle disait le dépassait mais il n'avait pas l'air fatigué de l'écouter ;

-Tu sais ce qu'elle disait ? Les années cinquante marquent l'âge d'or de la féminité, du glamour et de la sensualité. Une décennie qui met en exergue la femme fatale dans toute sa splendeur ! La taille est fine, les seins pigeonnants et les guêpières et les talons aiguilles sont de mise. Le maquillage, lui, est de rigueur. Les femmes affichent, en effet, un teint d'opale, clair et perlé, soigneusement maîtrisé jusque dans les moindres détails. Un teint « matifié » par un voile de poudre chair tandis que le regard affiche un œil de biche sublimé au fard à paupières, au trait d'eye-liner épais et graphique, au mascara et au crayon à sourcils. Les lèvres sont incandescentes. Seul indésirable : le blush, détrôné par les poudres libres. Quant aux ongles, ils se portent longs et rouges. Les pin-up sexy aux silhouettes plantureuses incarnent la beauté des années cinquante. Alors, mesdemoiselles, mettez-mes cours à profit ! Apprenez à maquiller les actrices. Ne négligez pas les acteurs et vous irez loin !»

Elle marqua une pause puis reprit :

-J'arrête ?

-Non, maman.

-Bon. Tu sais, je me doutais bien que j'avais peu de chance de maquiller Montgomery Clift ou Marylin Monroe mais avec cette femme j'apprenais tant de choses que c'en devenait désarmante. Elle m'a permis de faire ce que je voulais. Il y a eu des acteurs, des lieux, des dates, des tournages. Et j'ai travaillé !

26 juin 2024

Erik N / Le Danseur. Partie 1. Erik et l'enfance. Premiers pas dans la vie.

 

1. Erik, l'enfant de Copenhague.

A Copenhague, le petit Erik, né d'un danois et d'une française, grandit parmi ses sœurs. Très vite, la danse l'attire.

De Copenhague, quand il était tout petit, Erik se souvenait mal. Il ne lui restait que des images factices, comme celles qu'on voit dans les catalogues de voyage. Des images qui servent à se dire qu’on doit vraiment visiter un endroit aussi beau ! Il se souvenait des rues dédiées aux touristes et des autres, plus confidentielles ; il se souvenait aussi de l'hiver omniprésent, des façades hautaines des quartiers chics, des parcs et des magasins pleins de lumière pendant la période de Noël. Copenhague, c'était une ville nordique, froide, lointaine, d'après certains, mais lui, il en avait aimé les belles maisons colorées, les immeubles élégants, les parcs, le beau château et les marques de la monarchie. C'était la ville de son enfance et il lui restait attaché.

Jusque l'âge de cinq ans, il avait habité le quartier de Frederisberg et il s’y était senti chez lui. Toutefois, les rues de son enfance n’intéressaient que ceux qui y vivaient car les touristes et les curieux ne s’y aventuraient pas, préférant la partie la plus prestigieuse de ce quartier. Il se souvenait de l’appartement où sa famille et lui avaient vécu. Il savait qu'il y avait là un plancher si rustique qu'on le dissuadait de marcher pieds nus. Il savait que les fenêtres de l'appartement étaient hautes, qu'elles donnaient sur une place où il y avait un temple protestant. Il se souvenait de la lumière plus grise que jaune qui illuminait la place, de la façade un peu laide du temple et des découpures que faisait la neige sur les vitres. Mais il savait aussi, tout petit déjà, qu’il y avait beaucoup de chaleur et de gaîté entre ces murs et qu’il habitait un lieu joliment décoré de tableaux, de tentures et de meubles choisis, un lieu où vivait une famille soudée.

Ses parents étaient très occupés parce qu’ils avaient chacun un métier d’une part et quatre enfants de l’autre. Il avait trois sœurs très blondes avec lesquelles il ne jouait pas toujours mais qu’il aimait tendrement. D’emblée, il s’était senti différent d’elles, non parce qu’il n’avait pas vraiment les mêmes jeux mais parce qu’il voulait ce qu’elles voulaient, elles. Sauter sur les lits, se laisser retomber brusquement sur les couettes épaisses, se dire des secrets et préparer une nouvelle bataille d'oreillers, ça le concernait et ça le faisait rire ; se maquiller avec les produits volés à la mère ou d’élaborer des coiffures originales, ça ne pouvait pas l'intéresser mais ça l’amusait beaucoup et le rendait complice de ses sœurs, même si ce n’était pas des trucs de garçon. Avec Kirsten, sa plus grande sœur, il jouait à la maîtresse d'école. Il en était, lui, l'élève distrait mais quand même doué qui fait croire à tout le monde qu'il ne sait rien alors qu'il apprend en cachette. Avec ses autres sœurs, il était souvent le petit voleur, l'étranger pris par surprise. Il fallait toujours s'emparer de lui, le gronder et lui faire la leçon. Ensuite, tout allait mieux car il suivait le droit chemin. Ces jeux- là, il les aimait bien mais il en avait d'autres, solitaires. Il aimait se tenir très droit puis tourner sur lui-même, courir très vite et s'arrêter avec netteté, faire des bonds qu'il voulait toujours plus parfaits comme si la hauteur était bon signe. Et alors, il se sentait heureux.

26 juin 2024

Erik N / Le danseur. Partie 1. Erik. Enfance danoise.

 

Les premières années, alors qu'à travers les fenêtres sans rideaux du salon, la lumière entrait parfois avec violence, elle l'avait tenu dans ses bras et l'avait fait danser. Il était tout petit et posait ses yeux dans les siens. Tous les deux les avaient bleus. Sa mère avait des odeurs fraîches, des senteurs de jeune fille. Elle l'aimait follement, son petit garçon. Plus tard, elle avait été plus pudique. Il ne faut dire si fort à un être qui est né de vous la violence de l’amour.

 Elle se racontait beaucoup. Elle disait avoir tout de suite aimé le Danemark et elle riait.

-Moi, quand je suis arrivée à Copenhague, je parlais le français qui est ma langue maternelle et l'anglais, plutôt bien. J'étais toute jeune. J'avais vingt-deux ans, tu sais ! Eh bien, Erik, si tu es amené à vivre dans un pays autre que le tien, je t'assure, ne fais comme moi. Je suis arrivée avec un petit guide linguistique, je l'ai étudié sans plus et j'ai essayé de me contenter de cela. Ah, Erik, ne fais pas ça ! Une fois que les Danois, et ça n'a pas traîné, ont eu repéré que j'étais française et me contentais de peu, ils se sont bien amusés. J'essayais de jongler avec des tableaux comme ceux-ci. Tiens, regarde ! « Je m'appelle, je viens de...J'aime...Je n'aime pas...Je voudrais, je ne voudrais pas...Voudriez-vous…C'est possible de...Je vous remercie...Le Danemark est si différent de la France ! » 

Ils riaient tellement !

-Heureusement que je parlais anglais. J'étais naïve, tu sais. Je me souviens de mon tout premier manuel. Ça donnait ça : « Un arbre vert » se dit… Le livret que j'utilisais disait en substance « Nous espérons que vous avez profité de cette leçon sur les phrases en danois y compris les expressions quotidiennes, les salutations et les phrases utiles. Après avoir terminé de cette page, veuillez consulter notre page principale pour plus de la grammaire et le vocabulaire. N'oubliez pas d'ajouter cette page aux favoris et bon courage pour l'apprentissage du danois ! »

Elle riait et virevoltait. Elle s'amusait d'elle-même :

-Tu imagines, Erik, comment tu places dans une conversation où tu ne comprends quasiment rien : « Jeg laeste en bog tider » ou « han er amerikansk » ? Je t'assure, tu essuies des défaites. Alors, tu mets ton orgueil dans ta poche et tu apprends sérieusement le danois. Tu sais, il fallait que je travaille, de toute façon et j'ai rencontré votre père. J'ai trouvé qu’il était « un ami très gentil, « en megetdejlig ven » et je lui ai vite demandé : « Er du alene ? », « êtes-vous seul ? ». Devine ce qu'il a répondu ?

A cette époque, elle comptait beaucoup pour Erik qui la recherchait avec application, ne sachant trop comment aborder son père. Svend était si différent de Claire ! Il n'avait pas ce mal à aimer ses filles qui ne s'offusquaient pas de sa nature réservée mais avec Erik, il n'en allait pas de même. L'enfant, quand son père s’approchait, se raidissait vite et restait silencieux. Il Svend trouvait sévère et redoutait son jugement. Pour ce père secret, il n'était pas le fils attendu : bagarreur, affirmé, solide. Tous deux s'observaient beaucoup. Claire, mal à l'aise, tentait bien de tempérer leur gêne :

- Allons, Erik, ton papa ne s'exprime pas facilement mais je t'assure qu'il sait rire ! Il ne sait pas trop comment faire avec toi !  Mets-toi à sa place ! Tu lui parles davantage et lui souris souvent et tu verras !

26 juin 2024

ErikN/ Le Danseur. Partie 1. Enfance et désirs. Une journée à Skägen.

 

Ça avait été une journée marquante pour tous. Pour Claire car son mari lui avait rarement montré sa région natale, pour les filles qui avaient juré mettre un pied dans la Baltique et un autre dans la mer du Nord en sentant la différence et pour Erik, toujours sensible et lyrique. A sa mère, il avait dit :

-C'est si beau, ici ! On veut à la fois mourir et rester ! Regarde, la mer est grise et parfois, elle est bleu-foncé ! La lumière s'amuse. On ne sait pas où on est.

Cette tirade avait laissé Claire muette et émerveillée. Devant son silence, Erik avait changé d'interlocuteur. A Kirsten, il avait déclaré :

-Tu sais ici, il y a de la Beauté.

Kirsten avait réagi en enfant sage, en sœur aînée :

-Bien sûr, tout le monde trouve ces paysages très beaux !

Il était resté grave.

-Je ne crois pas. Les gens ne veulent pas vivre dans la Beauté. Moi si, même si c'est dur.

Il y avait de quoi être désemparé par les propos d’Erik mais à cette époque, Kirsten en était très proche. Ce que disait son frère avait du sens. Vivre là devait être déroutant, des étés lumineux faisant vite place à des hivers violents. Très vite, il n'y avait plus cette étonnante lumière et ce tournoiement des eaux. Il y avait le froid, la pêche, la vie dure et humble qu’avait connu leur père. Pourtant, c’était splendide.

-Tu crois que tu pourrais rester toujours ici à chercher la Beauté ? Non, tu sais bien, il n’y a que des emplois fatigants et ennuyeux et tu aimes Copenhague.

Il n’avait pas paru déconcerté.

-Non, pas ici !  Mais ailleurs, là où elle est.

 A sa mère qui venait de se joindre à la conversation et disait ne pas comprendre, il avait précisé :

-Les eaux bougent, elles ont l'air de danser. Peut-être que je veux danser ? Je ne sais pas ? Des gens ont déjà dessiné, peint ces eaux-là ? Je pourrais peindre. Je ne sais pas ! Mais pas ici, pas ici ! J’aurai un travail qui permet de chercher de la Beauté, moi.

Claire, ce jour-là, jolie et lumineuse dans son corsaire beige, son pull jaune paille et son grand imper, ses cheveux blonds tombant sur ses épaules, avait paru perplexe.

-Ah oui ?

-Oui, maman !

Svend était ce jour-là, heureux. Un petit gîte, une belle excursion, des repas traditionnels et ces couleurs du Jutland qui, enfin, après tant d'années, lui paraissaient exquises suffisaient à son bonheur ! Quand tous revinrent, seuls Kirsten et Erik ne furent pas frappés d'amnésie. Ils se souvinrent. Le gris, le bleu, danser, la lumière : il avait parlé de cela. La jeune mère rieuse n'oublia pas les fulgurances de son unique petit garçon et du Jutland, il revint déterminé. Il devint plus fort...

C'était la petite enfance d'Erik. Il était le fils de Claire, la française et de Svend, le Danois. Elle ne connaissait que les villes. Il avait été élevé dans un cadre sauvage. Mais à Copenhague, ils étaient bien.

Souvent, il regardait sa mère se maquiller et il ne semblait voir qu'elle. Elle parlait de sa vie car beau comme il l'était, cet enfant qu'elle comprenait mal mais aimait tant, l’incitait à le faire :

-J'ai grandi dans le seizième arrondissement, Erik. C'est un beau quartier.

-Oui, maman. Frederisberg, c’est beau aussi !

-Oui, mais ce n’est pas Paris ! Je m'y suis longuement promenée en famille quand j’étais petite, allant de musées en exposition et d'église en hôtel particulier et puis j'ai grandi !

-Oui, maman.

Elle était en train de poser un trait d'eye-liner sur ses paupières et il ne la quittait pas des yeux :

-Jeune fille, j'ai délaissé mon père qui était universitaire et historien et ma mère qui avait fait son droit et était avocate au barreau de Paris. Leurs amis n'étaient pas très délurés. J'ai voulu vivre Paris autrement. Au caveau de la Huchette, je dansais des nuits entières et chaque jour, je prenais des cours de modern Jazz. J'étais volontaire et douée mais pour mes parents, ça ne conduisait à aucune profession. Ils auraient pu se fâcher mais ils laissaient faire, tu comprends ? Ils ne me critiquaient pas !

26 juin 2024

Erik N/ Le Danseur. Partie 1. Svend, le père danois.

Svend venait du Jutland et avait grandi à Skägen. C'était la région la plus au nord de Danemark et sa ville de naissance était la plus septentrionale. Dans les années quarante, alors que son enfance se terminait, elle était déjà célèbre pour deux raisons : d'une part, la petite ville, d'assez bel aspect, avait abrité une école picturale de bon renom qui avait, d'ailleurs pris le nom « d'école de Skägen » ; de l'autre, elle offrait de beaux paysages marins. Deux mers s'y rencontraient.  Svend aimait et connaissait la mer et des années après avoir quitté la petite ville de son enfance, il se souvenait d'elle et de l'étrangeté de la lumière dans cette région. Par contre, de son propre aveu, il était resté totalement indifférent, enfant, au fait que des peintres aient jugé bon de s'installer dans son village pour y pratiquer leur art. Ce n'est qu'à l'âge adulte, alors qu'il vivait depuis longtemps à Copenhague, qu'il avait été pris de regret. Il le savait, la grande majorité des peintres de Skägen étaient danois. On trouvait parmi eux Anna et Michael Peter Ancher, Peder Severin Krøyer, Thorvald Niss, Holger Drachmann et d'autres. Il s'était alors intéressé à eux. Soren Kroyer, surtout, avait peint de merveilleux tableaux : cette jeune danoise en longue robe blanche qui, étendue sur une chaise longue, à l'ombre d'un bel arbre en fleurs, semblait plongée dans la rêverie évoquait sa « cousine française » que Renoir avait admirée. Il adorait ce tableau. Il aimait aussi ces enfants avançant dans les eaux conjointes de mer du Nord et de la Baltique, sous le regard attentif de leurs mères vêtues de robes incrustées de dentelle. Ces peintres, il avait bien fallu qu’il s’y intéresse. Erik, après avoir dansé à Copenhague, avait réussi aux Etats-Unis où il illuminait de grandes scènes tout en tournant des films. Si on a un fils qui pratique un art aussi exigeant que la danse classique, qu'il y excelle et qu'il est adulé, il est difficile de paraître inculte. A deux ou trois reprises, des journaux l'avaient interrogé et il avait menti. La vocation d’Erik venait de Skägen. Forcément, ces peintres…

Lui, il avait vécu les choses différemment.  A Skägen, il avait été enfant puis jeune homme et tout ce qu'il pouvait dire était que cette ville n'en était pas une. Elle était trop petite et ennuyeuse. Il connaissait bien le port de pêche appelé à devenir « dynamique » et qui d'ailleurs, l'était devenu. Quant aux plages, oui, il reconnaissait qu'elles étaient belles mais quand on se sent seul, cette beauté-là ne suffit pas ; elle lasse plus qu'elle n'émerveille. Tout jeune, il allait avec son père, à la pointe de Grenen où le conflit des courants de la mer du Nord et de la Baltique attire de nombreux touristes, et les dunes. Les dunes qu'il escaladait n’avaient pas été fixées pour mieux en étudier leur évolution. Elles semblaient mouvantes ceci ajoutait à leur beauté. Mais la situation dans laquelle il se trouvait était difficile. Son père était marin et n'avait pas d'argent. Sa mère faisait de la couture et devait tenir sa maison. Svend avait douze ans quand son père était mort en mer. Ils étaient quatre garçons. Il était parti à Copenhague avec un frère de sa mère tandis que ses frères allaient avec leur mère chez leurs grands-parents maternels. Au bout du compte, tous s'en étaient sortis. Mais c'était peut-être cela, ce village du bout du monde, l'après-guerre, la dureté, qui lui avaient donné de fausses images du village de sa jeunesse. Elles restèrent fixées en lui jusqu’à cette semaine de vacances où sa famille et lui vinrent en villégiature. Pour qui habitait Copenhague et aimait la vie en ville, c'était assurément un beau voyage. Kirsten, la plus grande de ses filles, avait été émerveillée par la Pointe de Grenen. C'est le point de rencontre de la mer du Nord et de la mer Baltique, là où se retrouvent les deux détroits, le Skagerrak et le Cattégat, qui permettent cette réunion entre la Norvège, le Suède et le Danemark. La plage était silencieuse, quasi-déserte. La lumière avait une qualité extraordinaire. Il ne se souvenait plus d'une telle transparence ! Et tout d'un coup saisi par la beauté des lieux que l'émotion de ses enfants lui rendait tangible, il avait enfin compris qu'être témoin de ces retrouvailles permanentes est un privilège dont il faut savoir jouir ! Le bleu, le gris, la lumière mouvante et l'air vibrant...Ému, il avait expliqué à ses quatre enfants que le spectacle à cet endroit est extraordinaire ! La pointe du Danemark s’engouffre littéralement dans la mer changeant chaque fois de forme au gré des courants et des vents. Ils avaient dû marcher une trentaine de minutes et les plus jeunes s'étaient plaints de la longueur du chemin, mais, au bout du compte, le paysage était fascinant. La terre se découvrait au milieu des eaux et semblaient être au même niveau, tandis que les horizons se confondaient. N'avaient-ils pas remarqué à quel point tout cela était extraordinaire ? D’un côté la mer du Nord, de l’autre la Baltique et au bout la rencontre des eaux fracassantes, vagues contre vagues, dans un mouvement sans fin.

26 juin 2024

ErikN/ Le Danseur. Partie 1. Claire parle.

 

Plus tard, elle l'expliqua à son fils, qu'à cette époque-là, elle avait attiré pas mal de garçons. Elle avait même eu un premier amoureux danois, Lars. Il vivait à Paris. Elle était assez heureuse mais la mort brutale de Jean-Bernard l'avait contraint à beaucoup s'occuper des siens. Et puis, elle était partie.

-Je suis arrivée à Copenhague en ayant l'idée que je reverrai Lars mais ça n'a pas été le cas. De toute façon, quelques mois après mon arrivée, j'ai rencontré ton papa. Là, j'ai vraiment appris le danois et de toute façon, on voulait se marier !  J'ai trouvé du travail dans un théâtre, puis à la télé. Et vous avez été là. Avec Svend, on allait tous les deux à Paris au début. Il avait un peu de mal avec ma famille qu'il trouvait bourgeoise mais il s'est habitué.

La suite, Erik la connaissait. On se rencontrait. A priori, tout se passait bien. A Paris, tout le monde logeait dans le seizième. Au Danemark, les parents de Claire allaient à l'hôtel ou louaient une maison. Avec leurs petits-enfants, ils parlaient français et un peu anglais. Ces périodes-là étaient emplies de fêtes. Les grands-parents maternels multipliaient les promenades et les invitations. Tantôt on se promenait avec des lanternes, tantôt on dansait en pyjamas ou robes de nuit ! Vraiment, que ce fut à Copenhague ou à Paris, ces moments étaient merveilleux. Erik avait hâte, comme ses sœurs, de retrouver ces temps bénis.

Il était toujours silencieux et assis dans la chambre de ses parents, il regardait sa mère joliment vêtue et fardée. Elle voulait qu'il se confie à elle :

- Je te raconte ma vie ! Tu ne devrais pas tout savoir !

- Maman, ne t’inquiète pas.

- Mais toi qui ne dis rien, es-tu content ?

- Je suis assez content.

- Assez ?

- Oui.

- Tu pourrais être bien plus content ?

- Oui. Je veux danser.

- Des cours comme ceux que je prenais ?

- Non. Je voudrais faire de la danse classique.

- Erik, c'est ambitieux.

- Papa ne voudra pas ?

- Je ne sais pas. Il ne refusera pas forcément.

- Dis-lui.

-Je le lui dirai, mon petit prince. Mais je te signale que chacun d’entre vous apprend déjà à jouer d’un instrument de musique.

-Ce n’est pas la danse, maman ! Et de toute façon, quand je danserai, je penserai toujours à toi. Tu oublieras ton frère Tu ne seras jamais triste !

-Oh mais que c’est beau ce que tu dis !

Elle savait qu'il ne lâcherait pas son idée car il était déterminé mais il était mystérieux aussi et pendant les mois qui suivirent, il ne parla plus de rien. La vie suivit son cours. Dans les grandes rues commerçantes de Copenhague, il marchait avec les siens. Et dans les villages danois où ils erraient, il en était de même. Il était fort et obstiné ; mais il était encore si jeune. Il oublierait son projet.

Mais lui se souvenait de ce qu'il avait éprouvé à Skägen lors de cet été et de la promesse qu'il s'était fait. Des années après, repensant

16 juin 2024

Erik N / Le Danseur. Partie 1. Hannah Herman et son école de danse.

Elle trouva, après plusieurs tentatives, une Allemande nommée Hannah Herman. Celle-ci dirigeait un cours de danse classique très recherché à Copenhague car exigeant et bien mené. Claire prit rendez-vous et emmena Erik avec elle. Hannah était une femme imposante. Rousse, les cheveux tirés en un chignon strict, elle portait un tailleur gris et ne souriait pas. Erik la trouva impressionnante et sévère. Elle avait de petites lunettes au bout de son nez et lui dit :

-Tu veux être un grand danseur ?

-Un bon danseur.

-Attention ! Beaucoup de petits garçons veulent être danseurs étoiles ! Seulement, ce n'est pas réservé à tout le monde ! Tu le sais, non ?

-Je le sais, madame.

-Et que sais-tu de la danse classique, sinon ?

-Je sais qu'il y a cinq positions des bras. En première position, les paumes sont tournées vers soi, à la hauteur du nombril. Une jolie première position doit avoir des bras bien arrondis, loin devant le corps. Les bras en seconde ne sont pas sur le côté complètement, ils sont un peu plus en avant. Il faut faire attention à ne surtout pas laisser tomber les coudes. En troisième position, on a en fait un bras en première, et un bras en seconde ! En quatrième, un bras est en première position, l’autre est plus haut, en cinquième position en fait. En cinquième position, les bras sont comme en première mais plus haut. La bonne hauteur, c’est quand en regardant droit devant soi et sans lever les yeux, on voit encore tout juste ses mains.

- Qui t'a dit cela ?

-Une amie d'école.

-Elle fait de la danse classique ?

-Oui, mais pas avec vous, madame.

Erik était sérieux, presque grave. Claire craignait qu'Hannah se fâche mais même si elle gardait tout son sérieux, elle était calme. Elle dit :

-Tu sais d'autres choses ?

-Oui, madame.

-Lesquelles ?

-Je sais les positions des pieds. En première, les talons se touchent et les pointes de pied sont tournées vers l’extérieur. Pour se placer en seconde, on part de première, on fait un dégagé sur le côté et on pose le talon. En troisième, le talon du pied de devant de place au milieu du pied de derrière. Cette position n’est utilisée que par les débutants, en attendant de maîtriser la cinquième position. Pour se placer en quatrième, on part de première ou de cinquième, on fait un dégagé devant et on pose le talon. En cinquième, le talon du pied de devant se place devant les orteils du pied de derrière. Cette position remplace la troisième pour les élèves avancés.

- As-tu appris une leçon avant de venir ?

- Non, madame.

- Alors, c'est seulement ton amie qui t’a expliqué ?

- Oui, et les livres que je regarde et le miroir dans la maison. Et des films. Un spectacle, une fois. Je veux savoir. Il y a des choses que je me suis dit.

-Savoir quoi ? Si tu seras un bon danseur ?

-Non, je veux savoir ce qu'est la danse classique.

-Tu ne peux le savoir qu'en venant en cours !

Il vint régulièrement. Hannah Herman avait beaucoup d'élèves. Ses cours étaient chargés. Depuis longtemps, elle voyait passer des garçons et des filles qui pour la plupart, abandonneraient vite la danse classique. Ils l'écoutaient, travaillaient dur mais ils avaient des familles aisées, toutes sortes de préoccupation. Elle avait l'habitude des affirmations :

-Vous verrez, madame, mon fils est doué.

-Ma fille, j'en suis sûre, a de réelles dispositions.

Et elle s'attendait bien sûr aux remarques qui leur feraient suite :

-Mais, vous ne semblez pas si encourageante ! Qu'appelez-vous un élève doué ?

Elle les connaissait bien, ces hommes et ces femmes qui pensaient que parce que leur fille était très souple et filiforme, elle serait une bonne danseuse classique ou qu'un beau garçonnet aux gestes gracieux passerait des années sur des scènes internationales. Ils n'avaient le plus souvent aucune idée de la discipline qu'elle enseignait, de ce qui ferait la différence entre le danseur qui peut envisager une carrière et celui qui garderait un bon souvenir de la danse classique et pourrait de temps à autre épater la galerie ! La vérité, c'est qu’elle voyait très vite qui avait certains dons et qui ne les avait pas. C'était malheureux à dire mais ces dons-là tombent du ciel. On les a en naissant ou pas ! Elle le savait, certains signes ne trompent pas. Le "coup de pied" : c’est un pied cambré -un arrondi sur la cheville- qui permet sur pointes ou demi pointes, d’avoir le pied qui, une fois tendu est dans le prolongement du tibia. Les orteils reviennent en arrière lorsqu'ils sont sur pointes, un peu sous le pied.  Elle tenait beaucoup à « l'en dehors » qui est une ouverture de l'articulation de la hanche.

16 juin 2024

Erik N / Le Danseur. Partie 1. La danse classique expliquée à Erik.

Quand des parents lui posaient des questions ennuyeuses et qu'elle se voyait dans l'obligation de leur dire la vérité, Hannah disait ceci :

-Ecoutez, je vais tenter de vous parler en termes ni médicaux ni techniques. La position de la danse classique, celle sur laquelle est basé chaque pas, est la cinquième position. Dans cette position, les deux pieds sont l'un devant l'autre et croisés. La face interne de l'un est collée à la face externe de l’autre ; et, il est important, de ne pas oublier que l'en dehors des pieds, vient de ce que les hanches sont ouvertes.  La cuisse se tourne vers l'extérieur dans l'articulation. Cette position, tous ne la maîtriseront pas. Elle n’est jamais enseignée d’emblée…

En général, elle le savait, ce discours ne suffisait pas. Elle devait expliquer la position des genoux, dire qu'ils devaient toujours « rentrer » et ajouter des précisions. Elle finissait par dire qu’enfin, le mieux pour être danseur c'était en plus, d’avoir les tibias un peu longs. Elle disait toujours la charme, la ténacité, le côté volontaire de l'élève qu'on lui confiait mais restait ferme sur les aptitudes physiques. Hannah le savait. Certains parents inscriraient leur enfant dans une école concurrente et elle ne s'en offusquerait pas. D'autres lui laisseraient leurs rejetons. Elle était d'une nature droite, elle enseignait avec rigueur et était observatrice. A quoi bon, laisser ces gens dans l'illusion. Elle ne rabaissait pas, elle disait. Il y avait des élèves pour qui la danse classique ne serait jamais qu'un agrément. Était-ce si mal ? Elle ne le pensait pas.

De toute façon, si, lors de leur entretien, la mère eut l'air mal à l'aise, le jeune garçon, lui garda son aplomb. Il voulait s'inscrire, tenter sa chance. Elle le laissa faire. Un beau jour, il fut là, dans ses jolies tenues. Il se mit au travail tout de suite et il l'amusa d'abord puis, elle l'observa davantage. Mince, presque fluet, il se tenait droit et écoutait avec une grande attention les consignes qu'elle donnait puis il essayait. Il n'était pas seulement appliqué, il était assidu. Apprendre, il voulait apprendre.  Elle le trouvait humble, volontaire, pas inutilement tenace. Il était très gentil avec elle, toujours et il était étonnant de concentration. Il avançait vite. Il comprenait les positions. Il était gracieux dans l'effort. Mais il n'y avait pas que cela...Ce don qu'elle avait vu chez peu de ses élèves au long de sa déjà longue carrière semblait être là, elle le guettait et elle était sûre de ne pas se tromper. Elle donnait ses cours en fin de journée et certains jours le matin. La plupart des enfants et pré-adolescents qu'elle accueillait étaient attachants et cet Erik ne déparait pas l'ensemble ; il arrivait là tout enfantin, conduit par Claire. Emmitouflé dans un grand anorak, un bonnet de lutin sur sa tête, il oscillait entre sourire et gravité. Il se préparait vite. Il faisait ses échauffements. C'est là qu'elle voyait...Ils avaient été si nombreux pourtant à prendre des cours avec elle qu’elle aurait pu s'y perdre. Mais non, il y en avait eu peu d'aussi doués. Il est vrai qu'elle ne leur accordait que trois ans, quatre au maximum. C'était peu pour juger et on aurait pu lui en faire le reproche : seulement, ceux qu'elle avait repérés avaient effectivement suivi un brillant chemin. De ce petit Erik si grave et confiant, elle espérait bien qu'il en serait de même. Hannah lui enseigna le tendu, qui consiste à tendre le pied devant soi. Le pied est pointé et la jambe est tendue devant, à côté ou derrière soi. Elle lui apprit le plié et le port du bras. Pour le plié, il suffit de plier les jambes en faisant en sorte que les genoux partent vers l'extérieur tout en gardant la position des pieds et des bras. Le port du bras consiste simplement à changer la position des bras gracieusement. Il apprit comme tous les autres le jeté qui est semblable au tendu à cela près qu'il faut jeter la jambe à quarante-cinq degrés avec force et maîtrise devant, à côté ou derrière soi. Puis vint le grand battement, mouvement dans lequel il faut lancer la jambe tendue le plus haut possible devant, à côté ou derrière soi tout en maintenant la position du corps et le rond de jambe. Dans cette figure, Il faut faire un rond, du tendu devant au tendu derrière ou inversement, avec la jambe tendue en passant bien sûr par le tendu à la seconde. Pour en faire plusieurs d'affilée, il faut passer par la première à la fin du rond de jambe et recommencer. Il y eut aussi le pied dans la main. Là, il faut être très souple car il faut prendre son pied dans sa main et la tirer, toujours tendue, vers son oreille, à la seconde. L'autre jambe, la jambe de terre, est tendue aussi. Pour le pas de bourré, elle lui expliqua comme aux autres, qu'on pouvait commencer ce pas avec un coupé, un tombé, une sissonne... On passait d'abord la première jambe derrière la première en relevé, sur demi pointe puis on ouvrait la jambe de devant à la seconde toujours sur relevé avant de refermer la toute première jambe devant l'autre. Il fallait aussi que ces élèves apprennent le retiré, figure qui consiste à monter une jambe le long de la jambe de terre et à faire en sorte que la pointe du pied touche le genou. On peut faire ce pas à pied plat ou en relevé, sur demi-pointe. Le coupé était le même pas que le retiré mais la pointe du pied se trouvait un peu au-dessus de la cheville, et non au niveau du genou. Et il restait les sauts : on peut faire des sauts en première position, en seconde et dans toutes les autres positions mise à part la sixième. Le saut de la première à la seconde position s'appelle un échappé.

16 juin 2024

Erik N / Le Danseur. Partie 1. Trouver des professeurs galvanisants.

 

3. Irina, après Hannah

Les dons d'Erik pour la danse sont certains et il faut trouver des professeurs plus chevronnés s'il veut intégrer par concours une grande compagnie de danse. Guidée par sa mère, l'adolescent rencontre donc la finlandaise Irina Nieminem, qui travaille avec un acolyte russe. Cette femme a travaillé avec de grands interprètes et elle vénère les danseurs russes de légende.

Irina Nieminen était une femme impressionnante. Elle avait eu une carrière de danseuse assez prestigieuse, principalement en Finlande puis en Suède avant de s'installer au Danemark. Contrairement à Hannah qui avait une école de danse et se devait de la faire fructifier, Irina ne prenait que quelques élèves avec lesquels elle se montrait souvent rigoureuse et plus souvent encore impitoyable. Grande, presque osseuse tant elle était mince, elle avait des cheveux blonds toujours ramenés en arrière et des yeux d'un bleu très pâle. Si Hannah, par sa présence physique plutôt maternelle et douce avait exercé sur Erik une autorité nuancée, Irina Nieminen se montra d'emblée cassante. Elle était la fille de deux danseurs qui avaient travaillé pour les célèbres ballets russes. Elle n'avait pas bien sûr connu personnellement Diaghilev mais elle disait avoir croisé Serge Lifar. En outre son enfance avait baigné dans la musique de Stravinsky, les chorégraphies de Petrouchka et du Spectre de la Rose et du Sacre du printemps. Elle parlait avec une émotion non feinte du « Prince » des Ballets russes, de ce jeune Vaslav Nijinski, fils d'un couple de danseurs de caractère tous deux nés à Varsovie dont la carrière avait été aussi brève qu'extraordinaire. Ce qu'elle en disait révélait son goût pour la discipline : Nijinsky avaient des parents formés à la danse classique. Il tenait de son père une bonne technique et une aptitude au saut qui chez lui était devenue phénoménale et de sa mère la sensibilité et la grâce. Elle savait par ses parents que l'Ecole Impériale de ballet de Saint-Pétersbourg dispensait un enseignement rigoureux et offrait à ses pensionnaires un mode de vie spartiate et que Nijinsky y avait énormément travaillé. C'était un garçon plutôt gauche et qui était de santé délicate. Quelconque dans la vie, il était si merveilleux quand il dansait qu'il attirait l'attention. Très tôt les pédagogues Nicolas Legat et Mikhail Oboukhov avaient dû reconnaître les immenses dons de leur élève et Nijinski avait franchi rapidement les étapes successives de sa formation. Et il y avait eu les prima ballerina du Théâtre impérial qui avaient demandé ce « dieu » pour partenaire. Matilda Kchessinska – alors maîtresse du futur Nicolas II – et Tamara Karsavina avec qui Nijinski allait se lier d’une indéfectible amitié étaient les plus marquantes. Nijinsky : qui n'avait pas entendu parler de lui ? En Russie, il était connu avant Diaghilev mais le soir du 18 mai 1909, lorsque le rideau s'était levé sur la scène du théâtre du Châtelet à Paris, il était devenu célèbre par sa chorégraphie et son interprétation du Faune grâce à celui-ci. Diaghilev était un homme de génie qui occupait déjà une place prééminente dans les milieux artistiques de Saint-Pétersbourg au moment où encore inconnu le jeune danseur faisait ses classes. C'était un imprésario impétueux capable de former une troupe de ballet d’avant-garde et d'organiser une grande tournée européenne. Un grand danseur a besoin d'un guide : c'est souvent le cas. Il ne fallait pas croire tout ce qui avait pu être écrit sur ces deux êtres là. Elle était vibrante et catégorique. Elle était passionnée. Et elle fut la première à lui parler du Danseur et à lui en montrer des photos. Longtemps après, quand s'annonça le tournage de son premier film, il devait se souvenir de tout ce qu'elle avait dit et s'appuyer sur elle...

16 juin 2024

Erik N / Le Danseur. Partie 1. Irina Nieminen, la formatrice.

 

Il se sentait transpercé par son regard et son visage était un masque dur qui ne laissait rien paraître.

-Combien d'années avec Hannah ?

-Quatre ans, madame.

-Quatre ans ! Ça vous a paru normal ?

-Je ne sais pas, madame.

-Elle vous a dit de préparer une chorégraphie. C'est écrit dans la lettre.

-Oui, madame, je sais.

-Alors, que me présentez-vous ?

-C'est une chorégraphie que j'ai travaillée seule. Balanchine.

-Ah oui ? Et quoi ?

-L'Enfant et les sortilèges, Sérénade, Orpheus et un peu l'Oiseau de feu...

-Tout cela ?

-Oui, madame. Disons que j'ai fait un petit montage.

Il avait apporté ses musiques enregistrées. Elle lança le premier air. Ravel. Il se mit à danser tandis qu'immobile, elle s'appuyait à une barre, un grand miroir derrière elle renvoyant son image ainsi que celle de son jeune candidat. En le regardant évoluer avec un impeccable sérieux et une maîtrise de lui-même qu'elle jugea impressionnante, elle pensa à ce qu'avait écrit le grand chorégraphe :

« Je ne suis pas un intellectuel, un cerveau. Je suis un sot. Je suis né comme ça. En revanche je sais voir, entendre et bouger très vite. Quand j'étais petit, je pouvais attraper les souris à la main. La plupart des chorégraphes d'aujourd'hui sont des intellectuels. Ils s'inspirent de Freud, de Jung, de Kierkegaard. Moi je suis moi-même. J'essaie de trouver des équivalences à mes sentiments, à mes sensations mais tout cela est inexplicable. On ne peut trouver que des comparaisons ». Elle n'était pas sûre d'être totalement fidèle à sa pensée mais c'était à peu près cela. Ce garçon qui dansait devant ne devait pas connaître ces propos mais Il avait déjà tout compris. Elle se garda de lui dire. Il poursuivit, enchaîna, marquant des pauses entre chaque extrait de façon à ce qu'elle pût risquer des commentaires. Elle n'en fit d'abord aucun. Il était très gracieux et son visage était celui-ci d'un comédien qui a appris à laisser passer en lui toutes sortes d’émotions. Son sens du saut méritait l'attention et il était très technique tout en restant sensible. Le tout bien sûr restait maladroit comparé aux danseurs prestigieux qu'elle avait côtoyés mais Hannah avait vu juste. Il dansa encore et encore puis s'immobilisa sur un sourire. Elle attaqua :

-Pourquoi Balanchine ? C'est très risqué. Vous savez qu'il préférait les danseuses. Il a déclaré que la danse est faite pour les femmes et que les hommes devraient rester à la maison et faire la cuisine...

-C'est possible, madame et ce n’était pas forcément de l’humour. Il a pris la direction du New York City Ballet en 1948 et il a beaucoup dansé...Il n'est pas resté chez lui...

-Vous ne manquez pas d'esprit. Hannah et vous avez beaucoup parlé de l'histoire de la danse ?

- Elle en parlait à tout le monde.

Il eut un joli sourire. Elle se mit à traverser lentement son atelier et marcha en silence. Elle y formait peu d'élèves mais il était de belles proportions. Sa haute silhouette se reflétait dans les miroirs pendant qu'elle déambulait en réfléchissant et de nouveau, il était frappé par son visage dur, son profil évoquant un oiseau de proie et cette façon qu'elle avait de rentrer en elle-même. Elle portait un tailleur brun d'une élégance discrète et coûteuse et ses cheveux blonds, bien que ramenés en arrière, étaient marqués de gris. Elle avait des bracelets aux poignets et des boucles d'oreille dorées. Son maquillage, qui n'avait rien d'ostentatoire, était joli. Erik n'avait pas remarqué combien cette femme au physique fort cultivait le luxe discret, signe de la vraie élégance. Quel âge pouvait-elle avoir ? Il l'avait cru plus jeune qu’Hannah mais il s'était trompé : elle avait la cinquantaine bien entamée. Il ne savait rien d'elle : elle avait dansé, voyagé. Elle avait été mariée deux fois. Il ignorait le reste. Elle était imposante.

Elle s'arrêta et dit :

-Je parle avec votre mère, maintenant. Restez ici.

A Claire, inquiète, elle dit :

-Quatre fois par semaine. Deux ans au moins. Mais pas plus. Hannah est trop sentimentale : je la connais ! Elle a gardé votre fils trop longtemps. Il va falloir mettre les bouchées doubles !

Elle n'osait pas montrer sa joie.

-Alors, il a réellement du talent ?

-Vous plaisantez, j'espère ! Il peut prétendre à une carrière internationale ! Seulement, avant cela, il faut qu'il travaille énormément et passe un concours pour intégrer une compagnie : le Danemark ou la Suède...

Claire était abasourdie. Irina dut insister.

-M'avez-vous entendu ?

Elle fronçait les sourcils.

-Madame, c'est un honneur...

-Oh non, ça peut en devenir un. Je l'attends dans deux jours. Dix-sept heures. De chez vous, il y a des bus : il doit venir seul. Pendant les vacances scolaires en hiver comme en été, il devra faire des stages plus intensifs. Nous serons deux enseignants. Oleg n'est pas là aujourd'hui. Erik le verra bientôt.

-C'est un magnifique programme mais...

-Le prix des cours vous effraie…

Claire eut l'air gêné et Irina eut un sourire froid.

-Je ne suis pas bon marché, je ne vous le cache pas et il est très important que votre fils le sache. Il doit être conscient que sa formation est coûteuse. Il faut que ça le galvanise et si ce n'est pas le cas, croyez-moi, je vous le ferai savoir. Pour l'instant, voici mes tarifs.

L'ancienne danseuse vit pâlir la jolie Française mais admira son attitude. Raidie, s'obligeant à sourire, elle parvint à lui dire :

-Parfait, madame Nieminen.

16 juin 2024

Erik N / Le Danseur. Partie 1. Le jeune Erik et les astres. Une prédisposition pour la danse?

 

Plus tard, bien plus tard, Claire Anderson se dit qu'à une telle réussite doublée de telles difficultés, il fallait bien trouver une explication. Elle fit donc faire le thème astral de son fils et se heurta à des considérations compliquées. En substance, le document qu'elle reçut contenait des généralités puis quelques développements complexes qu'elle dut lire et relire. L'article disait en substance :

Erik Anderson, vous êtes né le 23 octobre 1960. La prédominance d'éléments planétaires dans l'hémisphère sud vous pousse à agir, à vous montrer et rendre visibles à tous vos actes et ce que vous avez en tête. Au mépris et au détriment parfois d'une vie intérieure plus riche et d'une réflexion plus profonde et sage. L'action et la communication vous interpellent et vous avez tendance à considérer que ce qui compte, c'est ce qui se voit ! Ce n'est pas forcément exact et il vous appartient pour évoluer de ne pas négliger les forces de l'être, la méditation, la solitude et l'imagination sans lesquelles toute manifestation ne peut aboutir que de façon limitée et sans vous rendre pour autant plus fort. Le quadrant Sud Est, diurne, constitué des maisons dix, onze et douze, prédomine chez vous : l'affirmation et la concrétisation de vos buts sont au centre de vos préoccupations. Vous avez à cœur de ne pas laisser vos rêves en vous sans suite. Vous réalisez aussitôt que possible vos ambitions, que ce soit par une vie sociale développée, une vie amicale survoltée ou un besoin forcené d'agir pour récolter - aux yeux du monde bien sûr - le fruit de votre dynamisme. Il n'est pas rare que le spirituel ou l'humanitaire fassent partie de vos motivations, et cela au prix parfois d'un certain isolement, volontaire ou non. Vive la communication et la mobilité, Erik Anderson ! La prédominance des signes d'Air dans votre thème favorise et amplifie votre goût pour les relations avec autrui et les déplacements de toutes sortes, qu'ils soient réels - voyages - ou symboliques - idées nouvelles, évasion par l'esprit. Vous gagnez en souplesse et en adaptabilité ce qui peut vous manquer éventuellement en affirmation ou en sens du concret. Erik Anderson, le Feu prédomine dans votre thème natal et vous apporte intuition, énergie, courage, confiance en vous et enthousiasme ! Vous êtes enclin à la passion et savez affirmer votre volonté, aller de l'avant et contre vent et marée, avec force, aller jusqu'au bout de vos rêves et de vos buts. La faiblesse relative de cet élément est sans doute le manque de recul ou peut-être une forme de hardiesse qui peut vous pousser à des imprudences risquées. Le mode Cardinal prédomine chez vous, Erik Anderson, et indique une prédisposition à l'action, et plus exactement à l'impulsion et à la capacité d'entreprendre : vous avez à cœur d'initier les projets que vous avez en tête, de démarrer les choses, de les créer. C'est pour vous la partie la plus importante qui vous donne enthousiasme et adrénaline, sans lesquels vous pouvez rapidement vous lasser. Vous êtes en général plutôt individualiste - parfois trop ? - et affirmé et laissez le soin aux autres de consolider et de faire ensuite évoluer les constructions que vous avez bâties avec ardeur. En fonction de la disposition et des qualités de vos planètes et de vos angles, vous faites partie, Erik, plutôt du groupe Yang, le groupe actif : plus préoccupé par l'action que la réflexion, vous foncez parfois sans prendre le recul et la profondeur nécessaire, mais vous avez cette spontanéité de ceux qui sauront repartir du bon pied, même après un ou même des échecs répétés par imprudence. Vos maisons angulaires – le groupe des maisons 1, 4, 7 et 10 - sont les plus valorisées dans votre thème, Erik : la tradition indique qu'elles sont les plus dynamiques, les plus fortes. Elles peuvent – mais cela dépend du reste de votre thème natal – laisser penser que vous êtes un homme assez typé, entreprenant et énergique. Les maisons angulaires sont en effet des maisons dites d'impulsion, qui correspondent à une personnalité puissante, énergique, dominatrice. Les destins qui sortent de l'ordinaire correspondent souvent à des maisons angulaires prédominantes, mais il ne s'agit que d'une indication partielle... »

Que comprendre à tout cela ? Claire était perplexe. Les destins qui sortent de l'ordinaire. Oui, ce devait être cela...

16 juin 2024

Erik N / Le Danseur. Partie 1. Erik, quatorze ans, et Irina Nieminen.

Mais en ce matin d'automne, Erik n'était qu'un adolescent de quatorze ans qu'elle rencontra avec sa mère. De manière surprenante, Irina habitait Frederisberg que les Anderson avaient quitté pour le plus central quartier de Vesterbro quelques années auparavant. Le quartier se transformait, devenait beaucoup plus chic, évoquant une sorte de Versailles danois. Irina avait un petit appartement près du grand jardin de Frederiksberg Have, ce qui signifiait qu'elle vivait près du château et du zoo. Erik avait oublié ou méconnu la prestance des lieux mais la découpure du château était imposante, les longues rues bien éclairées étaient altières, les boutiques qui s'y étaient ouvertes, bien achalandées et élégantes et le jardin fantomatique en hiver était magnifique à la belle saison. La première fois qu'Erik se présenta, Irina les accueillit avec distance. Ils ne pouvaient savoir qu'elle éconduisait souvent ceux qui lui étaient adressées et quand ils le surent, ils ne purent mettre son acceptation que sur le compte de leur bonne fortune. Claire disposait d'une lettre d'introduction de la main d'Hannah et Irina la parcourut sans sourciller. Elle offrit du thé et des pâtisseries à ses invités et observa attentivement Erik. Celui-ci, d'abord silencieux, se leva et posa des questions : pourquoi ces cadres, pourquoi toutes ces photos de danseur et pourquoi tous ces livres ? Il était surprenant qu'il se comportât ainsi car sa nature était réservée. Mais là, roide et observateur, il questionnait.

-Je voudrais savoir qui sont ces gens, madame.

-Là, c’est Oudeltsova, une ancienne danseuse des Ballets russes. Elle a donné des cours de danse privés à Noureev. Là, c'est Elena Konstantinovka Vaïtovitch, maîtresse du ballet à l'Opéra d'Oufa : elle a également enseigné à Noureev. Ici, c'est le directeur de l'opéra d'Oufa ; là, celui de l'école de danse Vaganova de Léningrad. Leningrad ? Saint-Pétersbourg ? Vous faites le lien ? Et là, c'est l'actuel directeur du Bolchoï. Vous voyez ici des danseurs du Kirov, d'autres du Bolchoï et ceux-ci travaillent ou travaillé sur diverses scènes européennes. Baryschnikov ? Le nom vous dit quelque chose ?  Ces autres danseurs sont au New York City ballet. Et la liste peut s'allonger. Mon appartement est petit mais il y a des photos partout. Dans mon atelier, il n'y en pas. Juste des miroirs, des barres...

Elle parlait avec une certaine froideur et une distance un peu hautaine mais Erik ne semblait pas s'en offusquer. Il était déterminé.

-Ces danseurs, ces directeurs de grandes troupes, vous les connaissez ?

-Oui, je les connais. J’ai fait des voyages en Union soviétique. Pas pour me promener ou pas uniquement. Pour danser. C'est ainsi que j'ai connu les Russes. Quant aux autres, j'ai moi-même été danseuse pour plusieurs grandes compagnies et certains ont été mes partenaires.

-Et Noureev ?

-Je l'ai vu plusieurs fois mais pas en URSS. Je n'ai pas dansé avec lui. A Londres, il passait et passe toujours pour très mondain. C'est une façade. Il n'est pas comme ça du tout. Je l'ai vu en répétition, une fois. Stupéfiant. Nous nous sommes aussi croisés dans des dîners. Cela remonte à quelques années. Nous sommes en 1970. C'était en 1965. Il y avait beaucoup de monde à ces dîners : des acteurs, des gens de théâtre, des peintres, des hommes politiques aussi et des grands couturiers. Margot Fonteyn était là, bien sûr.

Elle eut un sourire froid :

-Vous voulez être comme Noureev ?

Il eut une réponse stupéfiante :

-Non, madame, je ne suis pas russe. Je n'ai pas besoin de demander l'asile politique au Bourget car je fais une tournée en France avec le Kirov et ne veux pas rentrer en URSS. Je suis danois. Je suis jeune. Je veux danser !

Elle eut un demi-sourire :

-Belle réponse ! Dites-moi, vous avez apporté vos affaires ?

-Oui, madame.

-Bien, suivez-moi. Votre mère va nous attendre ici. Je pense qu'elle ne s'ennuiera pas : tant de photos et de livres !

Elle sourit aimablement à Claire avant de rejoindre son atelier avec Erik. Elle le regarda s'échauffer, lui demanda des positions, des figures et l'observa attentivement. Elle parlait.

-Reprenez. Reprenez encore. Mettez-vous à la barre. Montrez-moi. Maintenant, le port des bras. Recommencez. Les sauts. Encore. Vous savez ce que je demande. Encore.

26 mars 2024

Erik N / Le Danseur. Partie 3. Erik, Julian, le film et les questions.

 

Julian était sagace. Cette fois, la voix d’Erik était différente. Elle n’était pas « invitante ». Il n’était donc plus question d’un voyage en Californie ? Ce danseur restait si versatile ! Il décida de le surprendre et il lui annonça une nouvelle déconcertante.

-Pour ce tournage, je continuerai de te soutenir. Appelle-moi dès que tu le souhaites et écris-moi. Pour le reste, je dois te faire un aveu : je connais un acteur depuis quelques temps. Il fait du théâtre. Il me plaît et c’est réciproque. Je t’avoue que je suis heureux, ça se concrétise !

-C’est bien ! Très bien même ! Je suis content pour toi.

-Et toi ?

-Je travaille.

Erik se mentait : il faisait mine de congratuler son ancien compagnon mais paradoxalement, il était sincèrement contrarié. Julian et lui s’étaient montrés sauvages l’un avec l’autre mais ils s’étaient aussi aimés et compris.

-Il n’y a personne qui t’attire ?

-Non.

-Tu peux avoir une aventure.

-Je n’y pense pas.

-Tu devrais…

Il mentait encore. Julian le salua. Leur liaison était défaite mais il restait ce lien incompréhensible. Il tenta de se secouer :

-Mais je suis idiot ! J’ai fait la belle rencontre d'une jeune fille et j’en reste très ému ? Je me suis laissé guider par la beauté d'un corps et d’un sourire et j’en reste bouleversé !  C’est convaincant. Il est préférable après tout qu’à New York, Julian soit tombé amoureux. Et c’est mieux de ne rien avoir dit.

Préférable ? Était-sûr ? Mais bientôt, il pensa à la beauté physique de Chloé et se mit à sourire.

 

Les premiers jours passés dans cette grande demeure au caractère dépaysant et l’imminence du tournage montraient déjà qu’Erik était à sa juste place et s’en tirait bien.  Le reste, si reste il y avait, pouvait attendre. Toutefois, il était désireux de parler et Christopher Wegwood lui parut être la bonne personne.

-J'ai passé près de huit heures avec Kyra Nijinsky et c'est une des journées les plus importantes de ma vie.

-C’est ce qui m’a semblé.

-Elle viendra. Elle est tout ce qu’Irina a dit. Elle est un témoignage…Elle veut toujours être lui. Elle m’a fasciné.

-Son impact sur le film sera décisif, tu le sais comme moi.

-J’en suis sûr ; en même temps, elle est si forte ! Elle risque de me contraindre, de me transformer…

-Erik, là, je ne peux pas te suivre.

Ils étaient sur la terrasse de la villa où logeaient les danseurs, mais le danseur voulut continuer leurs échanges dans sa chambre. Des livres et des revues étaient empilés sur un bureau et au mur étaient collées toutes sortes de fiches portant sur le grand danseur et son époque. Un album empli de photos de Nijinsky aux temps des Ballets russes était ouvert à la page du Faune et des chaussons de danse étaient posés sur une tablette. Pas n'importe lesquels non, de ces chaussons sur mesure que les grands danseurs recherchent. Il y avait deux grands miroirs et un lit qui n'était pas fait. Manifestement, Erik travaillait avec acharnement et restait humble.

-Erik, les questions que tu te poses reçoivent-elles des réponses ?

-Elles sont partielles mais heureusement, on m’aide. Il y a d’abord une finlandaise qui m’a formé jadis. Elle connaît la fille de Nijinsky et elle est un bon guide ; et à New York, j’ai un ami qui travaille pour l’Opéra. Lui-aussi a un grand savoir sur cette période.

26 mars 2024

Erik N/ Le Danseur. Partie 3. En tournage à Los Angeles.

4. Erik et l'équipe du film à Los Angeles

Et puis, ce fut Los Angeles ! Enfin, ils s'approchèrent de la grande ville et avec le bel élan naïf d'un Européen qui découvre l'Amérique, le danseur s'exclama !

-Le cinéma, Hollywood !

Et tous, sans savoir ce qui les attendait, furent heureux comme des enfants. On tournerait dans les studios de Burbank. C'était le nord d 'Hollywood. Baldwin travaillait pour New line cinema qui était rattaché à la Warner. Il était producteur indépendant et avait sollicité l'appui d'un grand studio. Pour que le film existe, il avait dû réunir les fonds, ce qui, pour un film aussi ambitieux et pointu que celui-là, avait dû lui demander beaucoup d'habileté et beaucoup de relations. Il est vrai que le scénario était bien ficelé et que Mills savait être convainquant.

Chloé, voulait délaisser le restaurant pour lequel elle travaillait sur la côte pour un bar à Los Angeles où elle serait serveuse. Cette ville était tentaculaire mais sa rencontre avec Erik était très récente : si elle n’était pas combattive, ils se perdraient de vue. Elle cherchait activement un emploi temporaire.

La production avait pourvu Erik d'une chambre d'hôtel et c'était le premier soir. Il marquait le début d'une longue aventure. Le tournage des ballets en costumes et dans de vrais décors allait commencer, Kyra Nijinsky était attendue, d'autres scènes allaient être tournées, entremêlant des images dans danseurs en costumes, certains textes du Journal et des réflexions des danseurs eux-mêmes. Tout cela s'avérait passionnant. De plus, le compositeur des musiques additionnelles allait croiser celui qui avait supervisé l'orchestration des morceaux de Von Weber, Debussy et Stravinsky utilisés pour le film. Grâce à Julian, Erik avait pu rencontrer des chanteurs d'opéra et des chefs d'orchestre de premier ordre mais ce tournage lui donnait l'opportunité de découvrir une infime partie de cette Mecque du cinéma. Il s'en réjouissait. Tout exalté, Erik alla retrouver Mills et Wegwood, mais une fois seul, il se sentit partagé. Il était heureux que Chloe se rapproche de lui car il la découvrirait davantage. Il voulait vraiment l’aimer davantage, mais quoi qu’il en dise, Julian, lui restait dans le cœur et cela le mettait dans l’embarras. Il pensait avoir tiré un trait.

26 mars 2024

Erik N / Le Danseur. Partie 3. Erik et Chloé. Désir et amour.

 

Bientôt, elle dit à Erik de garder les yeux ouverts tandis qu'ils se rejoindraient. Elle verrait, dans le plaisir, l'éclat bleu du regard de l’amant et son expression mouvante, toute habitée par le désir. Il lui obéit un temps puis inversa leur position ; il s’allongea sur elle et sentit sous le sien ce corps racé qui lui obéissait. Il laissa s'affoler la respiration de l'amante puis il se redressa, leva une des cuisses de la jeune fille et la pénétra. La prise fut lente mais ferme. Chloe se mordit les lèvres. Elle avait presque mal. Erik lui fit l'amour le plus longtemps qu'il put et il observa, face au sien, ce visage que la recherche du plaisir rendait tantôt lisse tantôt soucieux. C'était tantôt un profil mouvant dont les contours étaient harmonieux, tantôt une face pleine aux beaux reliefs. Chloé laissait aller sa tête d'un côté et de l'autre comme pour endiguer la force du plaisir et se sentait heureuse. C'était bien plus qu'un moment de partage, c'était une acceptation profonde, la signature d'une dépendance réciproque et toute nouvelle. Bouleversés, ils s'étreignirent et s'accrochèrent l'un à l’autre puis ils se regardèrent longtemps. Erik fut le premier à parler.

-Tu sais pourquoi je voulais te voir !

-Oui.

-Je tombe amoureux.

-Moi aussi.

Erik fut alors traversé par une idée simple : il devait accepter qu’elle continue ou non de lui répondre. En l’aimant elle, il se sauvait de lui-même, il en était certain. Il espérait seulement qu’elle en aurait l’intuition. Ils se promenèrent ensuite, prirent un verre puis revinrent faire l’amour. Elle partit au matin.

C’était les derniers jours à Corona del Mar et déjà, on rangeait tout. Erik était tendu. Comme un soir, il s’endormait vite, il fit un cauchemar qui le bouleversa. Il était à New York avec Julian et ils étaient allongés l’un près de l’autre, nus mais les couvertures remontées. Malgré l'harmonie que dégageaient la vaste chambre à la décoration précieuse, la douceur des draps et la tiédeur alanguie de leurs corps, malgré l'apaisement qui venait après la jouissance, la semence, la sueur, la salive, ils n'en avaient pas assez. Se penchant vers le buste de son ami, Julian se mettait à en lécher la peau claire avant de la mordiller d'abord avec douceur. Quand il mordait plus fort, Erik gémissait et se rebellait :

-Tu me fais mal.

-Je sais. Tu aimes.

-Mais non !

-Si. Tu aimes.

Il le mordait encore et le jeune homme regimbait ; mais Julian continuait d'insulter et d'embrasser, de caresser et de pincer. Le corps d'Erik était le corps de l'amant. L'amant n'est pas fiable, il faut le corriger, il faut le réprimander pour ses manquements mais il faut l'honorer pour ce qu'il sait faire ; et de toute façon, le désir est trop fort. La prise peut se faire sans honneur. Il faut faire jouir l'amant mais il faut le priver. Il faut l'étonner et le charmer mais l'abaisser. Il faut le faire jouir et jouir de lui. Il faut l'adorer, le caresser et le malmener. Seules les punitions rendent la jouissance violente puisqu'elles sont justes, puisque l'amant a failli. Entravé, il est plus beau. Il n'est pas rebelle. Il reste l'âme et les intentions mais les liens les rendent difficiles...

Dans son rêve, Erik finissait par dire.

-Tu n’es pas réel ; je t’ai quitté et de toute façon, tu as rencontré quelqu’un d’autre !

Mais l’américain se fâchait :

-Attention Erik je ne suis pas méprisable. Je suis Ta rencontre. Tu penses que tu n’as plus rien à faire avec moi mais tu te leurres.  Un tel entrelacement, un lien si fort malgré tout et la mansuétude malgré les humiliations et les années qui, même sporadiquement, nous voient ensemble c'est bien le signe d'un amour violent.

-Trop violent en effet !

-Quelle erreur, mon amour !

Et, de nouveau, Erik, était à New York, dans la chambre de Julian. Très excité, il se laissait faire. Il écoutait ces mots qui le féminisaient, le ridiculisaient et recevait les doux sévices de son ami.

-Dis « encore ».

-Non.

-Dis « encore »

-Encore.

-Bien ! Si je te crache au visage, que diras-tu ?

-Je dirai oui

Erik eut un sourire intérieur. L'ami le battait, crachait, léchait ses crachats sur ses joues. Erik, hors de lui, crachait aussi. « Mais où prend-il ce crachat, me disais-je, d'où le fait-il remonter si lourd et blanc ? Jamais les miens n'auront l'onctuosité ni les couleurs du sien. Ils ne seront qu'une verrerie filée, transparente et fragile. » Julian avait lu Jean Genet. Blessure. Idole. Humiliation. Idole. L'ami voulait faire l'amour encore, lui relevait de nouveau les jambes pour pouvoir le prendre en voyant son visage. Il voyait les belles lèvres d'Erik, si bien ourlées, cette bouche généreuse qu'il avait et aussi, ses pommettes hautes, son regard bleu et l'implantation de ses cheveux blonds. Il les voyait dans les tressautements du plaisir. Belle idole qui appelle la jouissance, en est inondée et la donne. Un autre râle et c'était bien.

Se réveillant en sursaut, Erik cria. Cette histoire-là était finie ! Pourquoi cet horrible rêve ?

Juste avant son transfert à Los Angeles, il revit Chloé. De nouveau ils allèrent à l’hôtel mais le choisirent plus beau. Ils firent longuement l’amour puis nagèrent et dînèrent. Elle le trouva soucieux mais il s’efforça de rire beaucoup et fut tendre avec elle.

 

28 mars 2024

Erik N/ Le Danseur. Partie 3. Kyra, Vaslav et Romola. Souvenirs.

 

Elle baissait un peu la tête et portait un petit chapeau blanc. Nijinsky était en costume et avait l'air charmant en jeune mari souriant. Il vit aussi des photos de ses parents à elle celles de deux petites filles. Elle était la plus grande et l'autre devait être Tamara, sa sœur mais aussi sa tante, Bronislava. Et bien sûr, des photos d'elle avec Romola et Vaslav, le père et la mère. Mais plus Tamara. Pour l'instant, cela restait très familial, ancré dans l'enfance. Sur un autre pan de mur, cependant, au milieu de ses dessins à elle, d'autres photos apparaissaient, toutes également encadrées. On la voyait adolescente mais bien plus sage que sur l'album d'Irina et surtout amoureuse. Elle posait près d'un homme jeune, longiligne, à l'élégant visage rusé. Le même jeune homme posait près d'un petit garçon qui devait être leur fils : Vaslav Nijinsky- Markevitch. C'était un garçonnet au visage très rond. Il souriait gentiment. Ce ne fut pas tant l'enfant qui l'intrigua sur ces photos somme toute assez convenues mais le « mari ». Dans l'album envoyé par Irina, il figurait à côté de Diaghilev. En regardant avec attention le visage d'Igor Markevitch, il fut renvoyé à celui de l'imprésario. Les goûts de Diaghilev en matière de jeunes hommes étaient connus. Il avait lu récemment qu'il les aimait très jeunes et doués. Il était amoureux des corps de danseurs mais ne dédaignait pas les autres pour peu qu’ils fussent attirants. Markevitch avait un physique plaisant. Il avait beau paraître très content auprès de ce bébé joufflu, il endossait un rôle nouveau. Le précédent était clair. Il avait plu à Diaghilev et celui-ci l’avait formé. Il adorait le faire. Oui, c'était cela. Ukrainien d’origine aristocratique, il avait appris tout jeune le piano dont il était virtuose, la direction d'orchestre et plus tard, la composition. Il avait rencontré Diaghilev en 1928. « L'homme terrible » était mort un an après mais Kyra était déjà dans leur sillage. Elle était tombée amoureuse et l'avait épousé, celui qui avait vénéré l’homme qui avait fait tant de mal à son père. Ils étaient allés de Paris à la Suisse, de la Suisse à l'Italie...Elle s'était mariée avec lui, le jeune compositeur dont il avait lu qu'il était, tout jeune, vaniteux, complexé mais très orgueilleux car Diaghilev lui avait fait commande d'une musique de ballet. Il était plein d'espoir et les années à venir avaient montré qu'il avait de la force et du talent. En Italie, il avait été un grand chef d'orchestre. Comme il avait dû être charmé ! La fille de Vaslav Nijinsky, rien de moins ! L’image du grand danseur russe restait très prégnante. Le mythe était construit. Kyra devait être extravagante, brillante, excessive et si semblable en visage au danseur mort à la danse !  Mariage compliqué mais petit-garçon radieux. Au moins, lui, ne sentait-il rien…

Elle revint et posa sur une petite table une vase plein de grands lys.

-Que vous inspirent toutes ces photos ?

-Je vois passer votre vie...

Elle lui montra des dessins de décor, de costumes pour les ballets qu'il évoquait : le Faune, Jeux, Le Spectre.

-Vous ne pouvez connaître tout cela.

-En effet, non.

Il regarda avec attention tout ce qu'elle lui donna à voir et répondit à ses questions. Puis, elle donna ses impressions :

-Vous savez : je suis une gardienne. Ce que je vous montre témoigne d'une époque disparue. Il y avait une effervescence extraordinaire, une sensibilité qui n'est plus palpable désormais. Le temps a passé. Je comprends que les ballets qu'a dansé mon père et ceux qu'il a créés ne peuvent qu'être montrés différemment. Seulement, c'est mon père. J'ai parfois vu fort peu de fidélité...

-Tout le monde, dans ce film, tente de présenter les ballets et les textes au plus près de lui.

-Oui, vous m'avez envoyé des notes là-dessus, une copie du scénario et des photos. Est-ce suffisant ?

-Oui.

Elle sursauta ;

-Vous semblez bien peu connaître le monde et ses travers !

-Je le connais assez pour savoir qu’on vous écoutera. Je m'y engage !

28 mars 2024

Erik N / Le Danseur. Partie 3. Des fleurs pour Kyra Ninjinsky !

Elle lui adressa un sourire amusé mais distant.

-C'est très gentil mais attendez un peu ! Je prendrai toutes vos fleurs dans l'état où elles sont. Toutes celles que vous m’avez envoyées étaient parfaites, je peux faire une exception ! Dites-moi, vous êtes danseur classique ?

-Oui, madame.

-A New-York ?

-Depuis trois ans, oui. Au New York City ballet.

-Et avant ?

-Je suis Danois. J'étais dans mon pays et à Londres, un peu.

-Ah oui, le Danemark ! J’ai bien connu Irina, elle a dû vous le dire. Elle a eu une jeunesse mouvementée à l’image de la mienne et quand elle a décidé de se fixer à Copenhague, j’ai été surprise ; mais après tout, moi, je me suis bien installée aux USA ! Sa vie a très riche, c’est une femme curieuse de tout. Il y a eu deux mariages. Le second était intéressant. J’ai été ravie qu’elle reprenne contact avec moi, vraiment. Nous parlons beaucoup au téléphone, désormais. Nous nous étions devenues lointaines et vous nous réunissez. Vous êtes si charmant ! Quel âge avez-vous ?

- Vingt-sept ans.

-Si jeune et si beau… Elle vous a enseigné la danse, n’est-ce pas…

-Elle m'a donné des cours pendant deux ans. C'est grâce à elle que j'ai intégré le Ballet Royal danois.

-Elle vous a entraîné, formé...

-Oui, madame.

-J'ai connu Irina, à Londres, au Ballet Rambert. C'est une très bonne danseuse classique. Elle avait les rôles titres. Du reste, elle a eu une belle carrière. Elle était très blonde. C'était une belle jeune femme très déterminée. J'ai toujours pensé qu'elle ferait un bon professeur de danse. Elle a dû l'être avec vous, le contraire me surprendrait...

-Elle ne prenait plus qu'un élève de temps en temps quand je l'ai connue. Elle était très dure mais juste. Elle m'a énormément appris sur le plan technique mais aussi pour tout ce qui est de la grâce, de l'expressivité. Mais enfin, elle pouvait être terrible ! Et le Russe qui me donnait également des cours l'était aussi !

-Je ne sais qui est le Russe mais Irina ne se trompe pas. Terrible ? Je pense bien.

Elle eut un étrange sourire.

-Terrible...

 Il préféra ne pas aller plus avant et lui dit :

- Elle m'a donné quelque chose pour vous. Je viens de le recevoir.

- Vraiment ?

Il sortit de sa sacoche un paquet. Elle en défit l'emballage et resta silencieuse un moment. Elle reculait dans le temps, descendait dans ses souvenirs. Irina avait envoyé un album photo et une lettre. Il vit Kyra Nijinsky tourner lentement les pages de l'album. Sur son visage, parurent des sentiments contradictoires. Il les observa fugacement. Elle fut perplexe, radieuse, embarrassée puis très émue.

-Elle avait gardé ces photos ! Je me souvenais d'elles mais je les croyais perdues !

Il ne savait pas de quoi elle parlait :

-Vous voyez : d’abord, c’est Londres. Ces années- là, j’en ai un souvenir spécial ! Elle était plus jeune que moi, moins singulière mais forte, forte, une belle personnalité. Et elle aimait faire des photos : il fallait poser. Elle était très adroite avec les gens. Elle les faisait se montrer, se révéler. Je n'étais pas son seul modèle, loin de là. Il avait des comédiens, des chanteurs lyriques, des danseurs bien sûr. L'idée était de faire des photos insolites, singulières. En les regardant, on s'apercevait que l'impression qu'on avait voulu créer n'avait pas abouti et qu'on révélait de soi-même ce qu'on voulait cacher. Ça ne dit rien car vous n'avez pas idée de qui est sur ces photos mais pour moi qui les ai bien connus, je peux vous assurer que la surprise a été grande ! Elle était vraiment douée. Elle aimait choquer et moi-aussi, beaucoup. Nous avons été très liées ! Que c'est inattendu de retrouver cette période et elle !

Elle regardait les portraits avec attention. Il ne disait rien. Elle hochait la tête, paraissait dans son monde. Elle se redressa brusquement et se mit à parler russe. Elle avait les yeux baissés et il ne savait ce qu'elle disait. Sa voix, bien que basse, grondait :

- Чего она хочет? Чего он хочет? Que veut-elle ? Que veut-il ?

Il se sentit mal à l'aise d'autant que la serveuse qui posait devant eux une théière et deux tasses jetait à son interlocutrice un regard peu amène. Il attendait.

Elle tourna encore les pages de l'album, et là, elle parut interdite. Elle était changée, plus dure. Elle tenait l'album dressé non par malveillance mais par maladresse ou pudeur et il ne voyait rien. Irina avait dû se tromper. L'entretien allait mal tourner.

 Les sourcils froncés, le visage partagé entre la nostalgie et la joie, elle dit encore, comme pour elle-même :

-Alors, elle avait ça aussi. Ces photos de moi...Elles avaient celles-là !

Elle pinça les lèvres, se redressa et le regarda droit dans les yeux. De nouveau, elle parlait russe.

28 mars 2024

Erik N / Le Danseur. Partie 3. Ninjinsky : marié et malade.

Erik était violemment troublé.

-Quel âge aviez-vous quand il est tombé malade ?

-J'avais six ans. Bien sûr, je n'ai pas compris. Qu'aurais-je pu comprendre ? Qu’il nous ait poussé ma mère et moi du haut d'un escalier, vous savez, ça a beaucoup de sens pour un adulte et à fortiori pour un médecin. Moi, j'ai eu peur mais j'ai continué de l'aimer. Il lui arrivait de ne plus parler du tout, de revenir trempé de pluie ou de neige de je ne sais où. Il tenait de grands discours qui contrastaient avec ses silences, mais je l'aimais. Un jour, il était incohérent. Le lendemain, il était capable de dire à un infirmier, en français : « ne me touchez pas, je vous prie. » Plus tard, bien plus tard, je me suis demandée s’il était vraiment malade mental ou si c'était son internement qui l'avait rendu ainsi. Et en fin de compte, j'ai compris qu'il était réellement malade. Schizophrène. Vous savez, j'ai été très triste.

-A cause de sa fragilité, de son hérédité, de son frère ?

-Un enfant croit toujours qu'il peut sauver son père qu'il aime...

Il se tut. Elle l'observa :

-Vous êtes comme elle a dit. Déterminé et doux.

-Non, je suis juste...

-Ne m'interrompez pas. Vous avez la douceur des forts. Ça me donne envie de vous parler. Il a essayé d'écrire et de dessiner. C'était le Journal. Il dessinait toujours des cercles, de grands yeux, des figures étranges. Mais principalement, des cercles. J'aime beaucoup ses dessins. En même temps qu'il tombait malade, il restait profond, sensuel et mystique. J'ai su très vite qu’il était mystique et depuis longtemps et vous devez l'être aussi, sans quoi vous trouveriez ses dessins effrayants ? Vous auriez raison.

-Ils sont également effrayants. 

Il lui sourit faiblement et ajouta :

-Mais parlez, madame.

-Il dessinait pour expliquer, pour repousser le Mal. C'était le dernier bastion. Il avait lu Tolstoï, Dostoïevski. Il avait peur de la guerre et de ses aigles...

Il se redressa et dit :

-Le film n'évoque pas le danseur malade. En fait il le suit dans une période limitée de sa vie. Pour moi, les questions sur sa maladie et sa mort ne sont pas bienvenues. Je suis là pour le jeune danseur et sa magnificence...

- « Le Spectre « ? « Le Faune « ? « Le Sacre » ?

-Jeux plutôt que le Sacre.

 Elle lui dit que Fokine pour « Le Spectre de la rose » avait voulu l'harmonie, que le Spectre est harmonieux et qu'il s'inscrivait dans un cercle. Elle avait compris cela de son père. Du Faune, elle dit qu'il était de nature animale, non humaine et qu'il appartenait à un âge d'or. Une autre sphère. Pas la nôtre. Son père savait. Quant à « Jeux », elle savait qu'il en était mécontent mais cela ne signifiait pas que le ballet était mauvais.

-Il passe de l'icône androgyne que Fokine met en place au jeune homme de Jeux. Il y a sa vraie silhouette. C'est lui qui est là...

-C'est cela qui vous intéresse ?

-Oui, à titre personnel. Et c'est aussi le film.

-Vous êtes donc d'accord avec les options du film ?

-Oui, car il est montré en vie. Tous ces textes, ces discours, ces documentaires sur sa tragédie...

Elle avait un accent étrange quand elle parlait. Était-ce un accent russe ou son imitation ? Nijinsky parlait et écrivait le russe et le polonais. Il écrivait mal le Français mais savait le parler et il n’avait pu le faire sans un accent particulier. Elle avait dansé elle-même et rejoint ainsi la « Ballerine » que sa grand-mère maternelle avait été, que sa tante avait été. Il le lui dit et elle parut touchée. Sa langue se délia et elle parla de sa formation de danseuse, des ballets Rambert de ses incarnations du Faune. Il lui posa des questions techniques auxquelles elle sut répondre. Elle pouvait connaître ses limites mais il était impossible de la prendre au piège pour les ballets dansés par Nijinsky.

-J'ai dansé ses rôles ! J'ai adoré le faire !

Elle semblait contente, faisait de grands gestes des bras, parlait avec passion : « Mon père », « Diaghilev », « Fokine », « chorégraphe ». Il était saisi. Il la fit parler de sa carrière de danseuse. Oui, elle avait appris la danse classique. Il lui arrivait d'aller aux entraînements en collants et longue chemise, ce qui ne correspondait pas au costume féminin.  Elle s'était produite des années durant en Allemagne, en Angleterre et aux États-Unis. Bronislava, la sœur de mon père, lui avait donné ses premières leçons ! Comme elle avait appris vite ! Il ne pouvait pas, lui, la lui enseigner. Elle avait suivi des cours à l'école de l'Opéra de Paris, aussi. Et elle avait dansé, peu de temps, il est vrai. Elle disait avec son accent inimitable : « J’ai interprété mon père dans Le Spectre de la rose » et plus tard, j’ai dansé dans une revue sophistiquée, Streamline, et j'ai interprété des extraits de ses plus grands rôles ! »  C’était en 1934. Elle n’avait pas fait une grande carrière, avait épousé un chef d'orchestre, s'en était séparée, avait peint, comme son père, des cercles. C'était étourdissant. Il ne cessait de l'entendre : « Mon père », « Nijinsky. »

-Vous qui aimez dessiner, vous avez représenté votre père ?

-Oui, en costume dans du Faune, du Spectre et du Sacre.

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Moi, je sais d'où souffle le vent. Ecrits sur la danse.
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