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Moi, je sais d'où souffle le vent. Ecrits sur la danse.
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28 mars 2024

Erik N / Le Danseur. Partie 3. Kyra et le danseur Erik.

Elle posa sur lui ses yeux verts :

-En ce cas, je vais être franche. J'ai vu des vidéos du « Spectre de la rose » tel que vous l’avez dansé. Je mentirais en vous disant que j'ai tout aimé.

Il lui front avec vaillance :

-Que dois-je faire ?

-Répétez de nouveau et vous comprendrez. Toutefois, je vais écrire ce qui me semble juste. Vous leur expliquerez. Ils n'oseront tout de même pas me mécontenter !

-Non, je ne pense pas.

Les yeux brillants, il poursuivit :

-Bien. Pourquoi ne dites-vous rien de « Jeux » ?

-Ce que vous faites est très bien. Là, je n'ai rien à dire. Et puis, je sais que vous avez insisté pour que ce ballet soit présenté à New-York et je vous en sais gré.  Je vous suis reconnaissante pour votre détermination.

-Je suis mécontent de moi sur les deux ballets que j'ai interprétés à New- York.

Elle était rusée et faisait attendre :

-Vous avez tort. Vous êtes très bien formé et votre technique est excellente. Vous êtes très expressif et vous sautez merveilleusement. Vous avez un don. C'est évident. Ils le savent à New York : vous êtes programmé, la salle est comble. Ils ne sont pas pressés de vous laisser partir. Je me trompe ?

-Non.

-Ils vous ovationnent. Ils se lèvent pour vous.

-Oui.

-Vous faites plus que les éblouir : vous les atteignez.

-Oui.

-Il ne faut pas confondre votre amour pour la danse et votre grâce infinie avec les errances dans lesquelles on peut vous entraîner. A votre égard, je ne parlerais pas de « talent ». Irina n'aurait pas pris la peine de vous consacrer tant de temps s'il avait été question de « talent ». Vous avez réussi à imposer « Jeux » au Ballet de New York qui n'en voulait pas. Vous êtes au centre du film. Parlez-leur et vous verrez ce que vous obtiendrez.

Il hocha la tête et la vit se lever. Elle réalisait soudain qu'elle ne lui avait rien proposé à boire ni à manger et s'affairait, lui apportant du café et des sandwiches. Elle ne mangeait rien elle-même et allait et venait, un peu lourdement dans le salon tandis qu'il l'observait. Puis, quand il eut fini, elle débarrassa, partit chercher des documents dans une pièce et revint vers lui. Elle lui tendit une photo :

-Tenez.

C'était son père dans un costume oriental raffiné. Allongé, il posait dans une pose alambiquée : les mains sur le sol, le dos tendu et une jambe passant par-dessus l'autre. Son long et étrange visage fardé était surmonté d'une petite calotte orientale ornée de rubans. Erik le reconnaissait : c’était l’envoutant danseur des Danses siamoises. La photo datait de 1910. Ce qui frappait évidemment, c'était la force physique du danseur et l'expression résolument séductrice du regard. Viril et féminin, masculin et efféminé. Russe et oriental. Terriblement exotique pour l’Europe. On avait parlé ainsi de Nijinsky mais qu’avait- on dit ? Qu’il était un jeune prince, un jeune dieu ? Il l’était oui, dans un costume orné de pierreries que n’aurait désavoué aucun prince indien musulman ou hindouiste. Baskt avait dû le créer pour lui, comme il l’avait fait pour d’autres danseurs des Ballets russes et tout était luxueux et coloré. Mais il y avait un décalage : ce costume princier, ce visage changé en masque et ce regard aussi brûlant qu’inquiet…

Il fut silencieux un long moment, la photo dans les mains puis il redressa la tête et il eut un mouvement pour mettre ses cheveux en arrière qui la laissa surprise et presque rieuse. Elle voulait de lui quelque chose qui était dans la photo, il le sentait bien mais c'était à venir car ils se verraient à Los Angeles. Ses grands  yeux verts étaient centrés sur lui :

-Certainement un bon" Spectre de la Rose" et un bon" Faune". Il faudra voir ! Pour "Jeux", je sais.

Mais elle le dit en russe et ne traduisit pas. Il voulait parler des merveilleux costumes des Ballets russes, des décors sur lesquels elle savait tout et de ce que son père avait tenté de dire mais elle l'interrompit :

-Je vous laisse ce carnet. Vous le regarderez. Les textes sont quelquefois en russe. Faites-les traduire. Les autres sont en anglais.

-C'est un prêt très précieux. Toutefois, nous n'avons pas parlé des textes du Journal qui ont été choisis pour le film et des textes qui sont des montages.

-Non, mais vous saurez faire.

 L'un et l'autre étaient las maintenant. Très ému et très déférent, il lui prit une main et l'embrassa. Elle le salua et le raccompagna à la porte mais comme il se retournait pour lui sourire, elle sembla se replier sur elle-même. Certainement, elle viendrait. Elle lui avait donné son accord. Cependant, il le comprit, ce serait difficile. Elle ne voulait pas un danseur si impeccable soit-il ; elle voulait son père. Elle voulait Nijinsky. Elle serait impérieuse et toujours en désaccord.

Il commença à rouler en tentant de s'apaiser mais le doute l'assaillit. Qui regarderait vraiment une personne telle que Kyra Nijinsky ? Qui se préoccuperait de ses intentions profondes ? On attendait qu'elle soit une bonne caution comme on attendait de lui qu'il soit le beau danseur danois qu'on applaudissait à New-York et qui, malgré son succès et son charisme, décidait de faire un film difficile. Ils n'étaient pas là pour changer leur vision. Mais il y avait cette photo extraordinaire, il y avait ce carnet, il y avait cette femme aux yeux verts et cette photo du danseur. Il ne lui restait qu'une seule chose à faire : suivre à la lettre ce qu'elle lui avait dit et ne pas la décevoir...

Il téléphona à Mills que tout allait bien mais qu'il ne rentrerait pas tout de suite. Il devait faire une pause, réfléchir.  Il chercha un joli hôtel en bord de mer. Le Pacifique ! Il était encore assez tôt pour acheter un maillot de bain. L'été brillait. Il s'enfonça dans les vagues et nagea longtemps. Puis il dîna et but du vin blanc. Il respirait calmement et restait en silence.

A Christopher, un peu inquiet, qu’il rappela, il dit :

-C'était incroyable mais il faut que je sois seul, un peu.

-Tout va bien, tu es sûr ?

-Oui, je t'assure. J’ai juste besoin de réfléchir.

Ereinté et confus, il tomba dans un sommeil turbulent. Au matin, il était toujours aussi tendu de nouveau puis il décida de ne plus l'être et s'étira.

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28 mars 2024

Erik N / Le Danseur. Partie 3.

 

Elle était vraiment belle : un beau corps bien proportionné, une peau douce et hâlée, un merveilleux visage. Elle s'accrochait à lui et avait relevé haut les cuisses ; elle était très active, très mouillée, assez technique aussi car elle savait accélérer et ralentir son plaisir. Elle le repoussait, le faisait revenir en elle. Elle le stimulait en lui parlant. Rien d'obscène. Des encouragements, des paroles douces aussi. Elle pouvait avoir vingt ans. Il la faisait gémir. Elle passait les mains dans ses cheveux, touchait son visage. Il continuait de la prendre avec émerveillement. Comment avait-il pu oublier à quel point c'était bon de faire l'amour à une femme, à quel point il pouvait s'agir de commencements. Elle n'était certainement pas une professionnelle et encore moins une fille déséquilibrée. Elle était serveuse sans qu'il sache s'il s'agissait d'une profession ou d'un job d'été. Beaucoup d'hommes devaient tourner autour d'elle et de temps en temps, elle était attirée par un garçon, faisait l'amour avec lui et n'avait pas d'état d'âme. Elle était naturelle. La sensualité chez elle l'était. Qu'elle se comportât de manière libre lui plaisait. Il se moquait des idées attendues, vivant lui-même une dualité qui lui rendait la vie passionnante. Il se préoccupait des petits cris qu'elle poussait maintenant, des halètements qu'elle avait et il la prit plus rapidement.  Elle lui répondait en lui caressant les reins et comme elle était en sueur, belle, humide et il sentait qu'il ne se contiendrait pas longtemps. Il le tenta pourtant de le faire et se redressa sur ses bras pour la pilonner autrement. Il voyait son buste ainsi et ses seins et il voyait surtout l'imminence du plaisir sur son visage. Il alla et vint encore en elle, puis se cambra. Elle cria brutalement tandis qu’il gémissait et il la sentit toute secouée de spasmes avant que lui-même ne se libère. Ils restèrent ensuite l'un contre l'autre puis se regardèrent. Des regards sans pensées. Il Resta ensuite un long moment à ses côtés, se contentant de lui caresser les seins. Elle était heureuse et très confiante et quand il se redressa, prenant conscience du temps qui passait, elle poussa un petit gémissement qui marquait sa déception. Il l'embrassa sur les lèvres et lui sourit encore. Ce fut elle qui se montra bavarde.

-Erik, vraiment tu es un bel amant !

-C'est un beau compliment !

-Tu as l'habitude qu’on t’en fasse !

-Non.

-Je ne suis pas curieuse, tu sais, mais tu es très attirant, élégant et en plus, tu n'as pas l'air d'être sot. Difficile de te croire timide et chaste.

-J’ai eu mes moments sages et d’autres agités…

Il lui sourit, prit une douche dans le minuscule studio et se rhabilla.

-Je peux rester ?

Dans les draps, elle était belle. Elle fit un signe de tête négatif :

-Malheureusement, non ; C'est une question d'horaire, dit-elle. Je travaille. Sinon, je l'aurais refait avec toi, c'est sûr. Tu as une bouche très habile. Je n'avais pas été aussi bien léchée et prise depuis longtemps et vraiment j'adorerais l'autre orifice ! Rien que d'en parler, je suis très excitée.

Il était devenu un peu distant. Elle dit :

-Oh mais peut-être que tu détestes toutes ces pratiques de sodomie. Certains hommes n'aiment pas du tout.

-Moi, j’aime.

-On dirait que ça te fait sourire !

Il ne put s'empêcher de s'amuser : elle n’avait idée de rien. Aucun Mads, aucun Julian ni la cohorte de leurs clones et suiveurs n’existaient pas pour elle…Et pourtant, chacun d’entre eux était là, si pesant…

-Oui, mais tout peut prêter à sourire ! Personnellement, Je t'aurais volontiers prise de cette façon. Je n'ai rien contre, bien au contraire. Mais, tu travailles et j'ai mon tournage.

-Ton tournage mais c'est vrai ?

-Oui.

-Et danseur ?

- Aussi. Danseur classique.

-C'est impossible ! Tu es peut- être acteur et tu fais beaucoup de sport mais danseur dans des ballets avec des tutus ! Ah non, là, je ne te crois pas ! Mais tu mens !

Cette fois, il rit plus franchement. Puis il la prit dans ses bras et la serra contre lui. Il l'embrassa sur la bouche et sur le front et quand il partit, elle lui demanda s'il avait gardé son numéro de téléphone. Il dit « oui ». Alors, elle prit un autre bout de papier et écrivit : « Erik, la prochaine fois, toi, moi, deux orgasmes. » Elle était adorable. Il se noyait dans ses yeux bleus.  Elle avait un visage très bien construit où les disharmonies mises ensemble créaient la beauté. De profil, avec son petit nez busqué, elle était mystérieuse. De face, c'était une belle Ève de la Renaissance italienne. Belle, belle. Elle le regardait avec intensité et il la trouvait adroite de n'avoir remis sur elle que sa robe moulante.

-Je dois te donner quelque chose !

-Non, Chloé ! On ne se connaît pas !

-Mais, je m'en fous de ça. Je te fais un cadeau.

Elle enroula autour de son cou un foulard indien bon marché. Il était pour lui, à cet instant, le plus merveilleux des cadeaux.

-Bleu et vert. Il va avec tes habits.

-C'est un cadeau charmant. Et tu es si belle !

-Ah non, non. Ou « juste jolie ». Mais toi, tu es...tellement mieux. Un peu trop ailleurs, j'ai eu de la chance, je crois...

- J’en ai aussi.

- On va se revoir ?

- On va se revoir.

- Pourquoi ?

- Moi Chloé, toi Erik. Je ne pourrai oublier. Je suis sûr.

-Moi-aussi.

28 mars 2024

Erik N / Le Danseur. Partie 3. Chloé: la rencontre foudroyante.

 

3. Erik en tournage. Rencontrer Chloé.

Erik tourne un film sur Nijinsky. Il vient de rencontrer l'une de ses filles, Kyra, qui doit venir sur le tournage. Brusquement, il rencontre une jeune fille, Chloé.

Au matin, toute angoisse avait disparu.  Il reprit la route. L'aube était belle. Plus rose que verte au bord de l'océan. Il se sentit comme grisé et plusieurs fois, il fut submergé par une émotion si intense qu'il se demanda s'il ne devait pas s'arrêter là, descendre une petite côte, rejoindre une plage et nager à n'en plus finir. Elle, cette femme, lui avait donné la belle énergie du Faune, après tout et il se sentait ivre de lui-même et du Danseur. L'eau scintillait et il décida de ne pas renoncer. Il se gara. L'océan bruissait et il dévala une pente sableuse avant de rejoindre les vagues douces. La marée était basse. Il n'y avait pas de courant. Il aimait la couleur de l'eau et sa tiédeur. Tout était facile. Il nagea longtemps, très longtemps, s'allongea sur la plage, ferma les yeux et s'écouta respirer puis, une autre fois, il entra dans l'eau. Il était déjà dix heures du matin, c'était un peu tard. Il y avait des promeneurs et d'autres baigneurs. L'océan n'était plus avec lui. Il s'installa à une terrasse et demanda un café. Ses cheveux étaient mouillés. Il s'était changé à l'hôtel et portait un jean et un pull bleu foncé très léger, ouvert en V. Il avait les pieds nus dans ses chaussures. La serveuse était très jeune et très jolie. Elle lui lança un regard appuyé en le servant et alors qu'il n'y avait pas encore grand monde, il la vit, amusé, déambuler de table en table et chercher le moyen de lui parler. Finalement, elle revint vers lui et lui tendit un petit morceau de papier plié en quatre. Il fronça les sourcils, eut un sourire intrigué et déplia le papier : c'était son numéro de téléphone. Il fit « non » de la tête doucement mais la fille qui était très bien faite et avait un visage radieux ne se démonta pas. Elle hocha la tête en signe que oui. Alors, il écrivit sur le morceau de papier : « Danseur. Tournage film : Los Angeles. Horaires. ». Elle pinça les lèvres, réfléchit puis écrivit : « Oui, mais toi, très beau ! Bon motif retard. » Puis elle désigna son cœur. Elle dit « Chloé ». Il ne put s'empêcher de sourire et désignant son cœur aussi, dit : « Erik ». Elle se pencha vers lui, et comme elle avait un corsage un peu ouvert, il vit mieux ses seins qui étaient lourds et denses, magnifiques. Il se sentit brusquement troublé et elle le vit. Elle écrivit : « Toi, Erik, maintenant ». Il rit encore mais elle était belle et l'excitait. Il fit un signe d'acquiescement.  Elle lui dit : « Onze heures-midi, j'ai une pause ». Elle le dévorait des yeux. Il soupira puis écrivit : « où ? ». Elle eut un sourire malicieux et lui répondit : « je viens te chercher dans vingt minutes. Tu verras où. »  Il attendit et bien sûr, elle vint. Elle portait une incroyable robe courte qui mettait en valeur ses longues jambes. Elle était très blonde et avait lâché ses cheveux. Il était content d'être là. Elle habitait à deux minutes et l'entraîna dans un petit studio. Elle ferma la porte à clé et se plaça devant lui. Il lui retira sa robe. Effectivement, ses seins étaient beaux, fermes, émouvants. Il les prit dans ses mains et les serra, ce qui la fit gémir puis s'agenouilla pour lui retirer sa culotte. Elle avait une belle cambrure et il était fier qu'elle fût à la fois si jeune et si belle. Ils s'embrassèrent longtemps et il comprit qu'il aurait pu être rapide, même expéditif sans qu'elle lui fasse le moindre reproche. Mais il prit son temps. Il la caressa longtemps à l'entrejambe à tel point qu'elle criait presque de plaisir quand enfin, il la poussa sur le lit. Il se mit à genoux et poursuivit. Il y avait longtemps qu'il n'avait pas léché une femme. Dieu que c'était bon ! Elle avait un joli sexe, ses petites lèvres étaient très fines. Quand il ne la caressait pas, il regardait cette extrémité d'elle si dilatée et si humide. Au moment de la prendre, il fut timide :

-Je ne suis pas protégé, tu ne veux pas ?

Mais, elle l'attira avec une telle passion qu'il la pénétra bien plus rudement qu'il ne l'aurait voulu et s'enfonça en elle. Elle n'en parut pas du tout offusquée et lui sourit

28 mars 2024

Erik N / Le Danseur. Partie 3. Kyra Nijinsky. Souvenirs d'enfance.

 

Bébé, on lui avait dit qu'elle changeait, devenait confiante quand son père entrait dans la nursery. Elle faisait partie de lui. Et il était comme elle. On lui avait dit cela, et pas seulement sa mère. Elle parlait, elle parlait et elle montrait les photos. Des amies à elle avant, des photos d'elle dans différentes capitales, son père.

-Vous avez aussi écrit des poèmes ?

-Des textes ésotériques, oui. Dans la vie, je parlais de la Suisse où mon père avait été malade, de Berlin, de l'Angleterre et de Rome. Je parlais aussi de l'Italie, après mon divorce. Tout ceci était, comme vous pouvez l'imaginer, difficile. S'en prendre aux symboles et à l'au-delà peut être une façon d'affronter les « Forces de la Vie autant que celles de la Mort ». C'est pourquoi j'ai choisi d'écrire dans cette veine...

Elle ne disait toujours rien de ce qu'Irina avait écrit et il pensa que c'était peut-être juste une lettre d'introduction. Cependant, il y avait deux heures qu'il était avec elle et comme l'heure du déjeuner arrivait, il supposa qu'elle voulait prendre congé mais elle l'étonna beaucoup.

-Vous avez du temps libre, n'est-ce pas ? Alors, venez chez moi. Je vais vous montrer des photos, des textes...

Il parut stupéfait puis se souvint des consignes d'Irina : « ne lui demandez pas de se justifier et ne posez jamais deux fois la même question ! Ne l'interrompez pas. Placez vos demandes à bon escient et regardez-là. Elle vous regardera aussi même si vous en doutez et en aura appris sur vous. Quant au film, il existe. Ne le laissez pas en arrière sous couvert qu'elle vous intimide. »

-Bien. En ce cas, je vous conduis.

Elle avait un étrange regard fixe et regardait par terre puis elle le fixa et dit « oui ». L'instant d’après, elle s'était levée et il était touché. Elle n'était pas si grande. Elle portait une grande blouse sombre, une jupe longue. Il n'était pas difficile de voir qu'elle avait un buste très fort, qui avait dû étouffer sa féminité. Ce buste, ce grand visage, ce cou fort, ces grands yeux. Nijinsky. Erik sentait que jamais plus il ne vivrait cela. Cette rencontre avec cette femme secrète et, impressionnante qu'il reconduisait chez elle ! En chemin, il reprit les thèmes des fleurs :

-Elles sont fanées…Je vais en acheter d’autres …

-Je les garderai, même fanées.

-C'est une belle réponse.

 Elle avait longtemps habité Los Angeles mais résidait maintenant à San Rafael. Elle vivait dans une maison de petites dimensions qui était claire et bien aérée. Elle était seule mais prise en charge. Manifestement, on lui faisait les courses, le ménage. Rien n'était négligé ou à l'abandon. Dans le salon, où elle le reçut, elle le laissa seul pour mettre dans des vases toutes les fleurs qu'il lui avait offertes et cela prit un peu de temps.

-Prenez place, voyons !

 C'était un décor un peu standardisé, avec un grand canapé, des fauteuils confortables, une table pour recevoir la famille et une grande bibliothèque, d'autres petites tables. Il ne voyait là qu'un intérieur américain, somme toute banal mais un regard plus attentif montrait qu'elle était européenne et raffinée. Les rideaux, la teinte des murs, les grandes lampes qu'elle avait choisies et l'absence d'excès, de surcharge. Elle avait sur une sorte de dressoir, accumulé les photos de famille et celles qui ne pouvaient tenir sur le meuble, étaient encadrées. Il vit son père et sa mère très jeunes d'abord puis déjà d'un certain âge. Ils étaient tantôt ensemble, tantôt séparés. La première photo était celle du mariage. Romola, vêtue d'un tailleur blanc, portait dans ses mains un long bouquet. Elle regardait le photographe mais son visage n'était pas très visible.

28 mars 2024

Erik N / Le Danseur. Partie 3. Kyra Nijinsky évoque sa jeunesse.

Il perdait pied. Elle traduisit :

-Jeune fille, je m'habillais comme mon père, en costume et avec une cravate ! Elle avait gardé des photos ! Je ne le savais pas ou plus. Et il y a aussi des photos de moi en Faune ou en nymphe que personne ne connaît, je crois. Le reste, c'est juste elle et moi dans les rues de Londres en 1942. Elle avait juste vingt ans ! On riait ! Elle était aussi double que moi : les hommes, les femmes. Enfin vous voyez...

 Il fut sincère :

-Non, je ne vois rien. Je ne sais pas.

Elle parut radieuse :

-Alors, Irina ne fait pas fausse route ! Que vous êtes jeune ! Et si bien fait et si touchant…

Il rougit si fort qu'elle lui adressa un sourire amical :

-Bon, dites-moi, ce film ? Irina m’a parlé et vous m’avez écrit. Vous faites un film dans lequel vous vous approchez de mon père…Il entrerait dans votre vie, c’est cela ?

-C'est un postulat poétique et, quand j'ai reçu le scénario, l'idée m'a plu. Mais maintenant que je vous vois, je doute du film ! Ce que nous montrons est loin de lui et de vous. Je suis danseur. On est beaucoup à l'être et peu à être grands.  Vous dans ce film et moi qui danserais. Normalement, je dois vous convaincre...

Elle sembla n'avoir rien entendu du tout et ses grands yeux verts d'abord fixés sur lui, revint à l'album qu'elle tourna l'album vers lui. Elle dit avec enjouement :

-Regardez, regardez les photos, voyons !

Elle commença à lire la lettre tandis qu'il feuilletait lentement les pages de l'album. Elle était bébé en Autriche puis petite sur les genoux de son père. Elle était jeune fille ensuite à Paris, à Londres et ailleurs. Enfin, elle était « lui ». Surtout Lui. Jeune fille-Jeune homme. Maintien-regard. Bouche. La même. Provocation- androgénie. Évidemment. Elle voulait tellement être son père. Elle était si tendue. Le col de chemise, la cravate, le chapeau. Masculine ? Elle cachait ses seins. Sa bouche, aux belles lèvres charnues était celle d'une femme. Mais elle était « lui » ! Elle ne pouvait pas être autrement ! Comme elle avait dû l'adorer, souffrir de sa maladie, de ce qu'on faisait de sa carrière et de sa vie, de ses ballets. Mais comme elle était magnifique !

Elle dit encore et il comprit qu'elle l'avait écouté :

-Vous ne savez plus ce que vous devez faire ? C'est cela ? Demandez-le !

-Votre histoire...

 Je suis née à Vienne mais j'ai dansé à Berlin et à Londres. A Paris, j'ai pris des cours de danse à l’école de l'Opéra. Bronislava, la sœur de mon père, m'a partiellement formée. A l'âge de dix-sept ans, j'étais à Berlin et j'y étais seule.

-Votre enfance a été cosmopolite ?

-Oui, très. Mais à la différence de mon adolescence où on a attendu de moi que je sois excentrique et prenne le contre-pied de tout, j'ai été comme une petite fille bien sage. C’était cela que l’on me demandait.

Il lui dit de parler de son père quand elle était petite. Elle dit qu'il sculptait des objets en bois pour elle, de petits chevaux, des cerfs, des ours, des loups et qu'il avait transformé sa chambre d'enfant en joli univers russe, un conte de fée. Elle dit qu'il lui parlait beaucoup quand elle était petite et qu'elle le craignait car il était jeune, beau, bien vêtu et parlait fort.

-Vous savez, il disait : « ma petite Kyra, je t'aime beaucoup »

 A Saint-Moritz, en Suisse, sur le balcon de leur chalet, il se tenait devant elle pour lui apprendre à danser et il disait : « J'ai voulu apprendre la danse à ta maman mais elle s'est effrayée. Elle avait pris des leçons et avait tenté de travailler pour les Ballets russes mais, tu sais, ce n'était pas une bonne ballerine. J'ai été très précis mais elle n'a pas voulu. Elle ne voulait pas un professeur mais un mari. Mais toi, Kyra, je vais t'apprendre. Je vais être patient. Nijinsky est un homme bon. » Il s'est mis en première, en seconde, en troisième et il a dit : regarde, écoute bien ! J'essayais de faire comme lui mais ce n'était pas cela. Je recommençais. Il finissait par être sévère. « Kyra, tu n'es pas en troisième ! » ; « Kyra, ton dos ! »  Quand il voyait que je devenais triste, il faisait devant moi des figures simples et d'autres difficiles. A la fin, il me touchait la joue et disait : « Ballerine ! » J'essayais de lui sourire.

-Ses sauts dont on tant parlé, les avez-vous vus ?

-Oui, sur le balcon de la villa à Saint- Moritz, il faisait ces sauts merveilleux. Je me souviens, il semblait s'envoler. Un des sauts du Spectre de la rose ; pas le plus célèbre, bien sûr. Et une autrefois, il m'a montré un entrechat huit. Il est resté en l'air...Ensuite, il a continué. Avec moi, avec d'autres.  Vous avez bien dû voir ces photos où, devenu un vieux monsieur, il les exécute. Bien sûr, ce que j'ai vu, c'est ma vision d'enfant. Il restait extraordinaire non parce qu'il faisait pour moi mais parce qu'il était Nijinska. N'oubliez pas sa formation : l'Ecole impériale. Aujourd'hui Vaganova. Vous qui dansez à New York, vous ne sauriez sous-estimer cette école. Nijinsky, Noureev, Baryschnikov...Vous connaissez forcément les Russes, vous êtes passé par Balanchine. Les figures, les sauts, l'expressivité, le charisme : mais oui, j'ai vu cela. Nijinsky, mon père, était encore si jeune !

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26 mars 2024

Erik N / Le Danseur. Partie 3. L'Aveu d'une attirance.

Wegwood se voulut rassurant. L'attitude de ce danseur prêtait à confusion puisqu’il paraissait tantôt embarrassé, tantôt détaché mais il était encore très jeune et n’avait jamais tourné de film.

-Tu n’es pas seul, on te soutient, tu vois. Alors qu’y a- t-il ? Tu sembles fragile tout d’un coup.

Erik, qui se surprit lui-même, entra brusquement dans le domaine des confidences.

-Je viens d’avoir une aventure avec une fille. Elle est belle, solaire, je voudrais l’aimer. Ce serait facile avec elle.

Wegwood sourit :

-Ah mais c’est très bien !

-Mais à New York, j’ai eu une liaison compliquée avec un homme.

-Elle est terminée ?

-Oui.

-Eh bien, alors ?

-Je ne sais pas trop…

-Indépendamment de ton art mais à cause de lui aussi, tu es très attirant. Je ne pense pas que ça mette autrui en danger sauf si on se trompe sur toi et qu’on confonde amour et captation. Moi, j’ai eu quelques errances puis j’ai trouvé une femme avec qui je partage beaucoup. Nous avons deux enfants. Je me suis ancré et ça me convient. Que tu attires un homme mûr ne me surprend pas. Je ne sais pas ce que tu as vécu avec lui et ça ne me regarde pas. Mais tu es jeune et en devenir : ta californienne bien faite pourrait te permettre d’être plus solide. Tu ne peux pas le savoir pour l’instant et tu ne le sauras que si tu persévères, et elle-aussi. Mais crois-moi, on peut vraiment s’épanouir avec une femme !

-Elle est très jolie. Je ne m’attendais pas….

-Tu es beau, ce n’est pas rien. Pour le reste, tu fascines les spectateurs ; tu as été choisi pour cela. Ce film peut te faire grandir, d’apprendre à accepter l’épreuve et en sortir vainqueur. Tu es face à un danseur russe qui a marqué l’histoire de la danse. Vis cela comme une exception étincelante dans l’ordinaire de ta vie enchantée !

Suffoqué, Erik regarda le chorégraphe avec curiosité.

-J’ai la force ?

-J’en suis certain ! Tu sais ce qui me fait dire ça ?  Le fait qu’un homme ou une femme puisse t’aimer mais qu’à mon sens, une femme est préférable pour toi ? C’est ce que tu es quand tu t’entraînes chaque jour et que je te vois à la barre avec les autres danseurs. Vous faites les mêmes gestes : la jambe sur la barre, le buste penché, le mouvement des bras. Les figures debout. Vous cherchez de temps en temps leurs images dans le miroir et poursuivaient. Le mouvement, la grâce, le travail. L'équilibre, le travail, la grâce. Encore. Vous vous se penchez, vous tournez sur eux-mêmes, vous sautez et vous retombez et vous recommencez Encore. Bras levés, jambes croisées, élan, saut. Encore. Tu es tout entier dans ce que tu fais et si on t’observe, on voit à quel point tu es gracieux et habité. Tu sais, je pense à un texte de la romancière française Françoise Sagan sur la danse. Elle évoque Rudolph Noureev et le texte est au singulier mais je vais le mettre au pluriel. Ça dit ceci : « Ces hommes et ces femmes à demi- nus dans leurs collants, solitaires et beaux, dressés sur la pointe de leurs pieds, et regardant dans un miroir terni, d'un regard méfiant et émerveillé, le reflet de leur Art." Toi, tu cherches ton image, on te voit la capter et je crois que ça peut rendre très amoureux un homme qui est très esthète ou une belle jeune femme ; mais crois-moi, essaie avec elle…

Erik sourit et fit oui de la tête.

Revoir Chloé était impératif car bientôt, on quitterait Corona del Mar pour Los Angeles où tout serait plus compliqué. Erik appela la jeune fille à plusieurs reprises et réussit à la convaincre. Il la verrait dans un petit hôtel, ne voulant pas lui imposer les autres. Elle le rejoignit et le charma. Elle portait une robe verte, légère, aux fines bretelles. Il la trouva conquérante et se soumit à elle avec bonheur.

-Retire tes vêtements.

Quand il le fit, elle l'observa. Elle regarda le torse à la respiration un peu hachée, les hanches étroites, la peau plus claire qui lui succédait, les jambes musclées et il lui envoya un regard approbateur.

-J'ai attendu ce moment, tu sais.

-Moi-aussi. Tu gardes ta robe ?

-Non !

26 mars 2024

Erik N/ Le Danseur. Partie 3. Tournage, inquiétude et présent magnifique.

Toutefois, son inquiétude demeura. Il était toujours en relation avec Kyra Nijinsky et continuait ses envois de rose. Elle lui fit parvenir une photo de son père qui n’était pas une copie mais un original. Nijinsky dans le costume des danses siamoises. Il avait une expression extatique. Sans savoir pourquoi il agissait ainsi, Erik en fit un duplicata et le mit sous enveloppe. Il l’adressa à Julian et la posta. Quarante-huit après, il fut appelé.

-Tu as une copie, toi aussi ?

-Non, j’ai l’original. Le prince oriental des Danses siamoises.

-Parfait. Tu peux faire fortune.

-C’est un prêt.

-Qu’en sais-tu ? Je pensais à une autre photo.

-Laquelle ?

-Il est beau, allongé, alangui. Ses yeux sont fardés et il sollicite, il attend. Et ce costume qu'on devine chamarré, étincelant, malgré le noir et blanc. Il est jeune, vingt ans tout au plus et il guette l'odalisque, la préférée, la belle, celle avec laquelle, bientôt il dansera et qu'il possédera.

-Oui, je vois.

-Note que ça pourrait être toi.

En des années de travail, Julian n'avait eu en main, lui qui côtoyait des chanteurs d'opéras, des chefs d'orchestre, de grands couturiers et des peintres en vogue, une telle magnificence : une vraie photo de Nijinsky, issue d'une sphère artistique ou familiale. Diaghilev avait dû la voir. Et cet Erik lui en envoyait une copie…

-Quoi d’autre venant d’elle ?

-Un carnet. Un mélange de textes et de dessins...Certains textes sont en russe... La plupart des dessins sont de Bakst lui-même. Il dessine en fait les costumes qu'il a créés pour les Ballets russes jusqu'en 1914, les derniers étant La légende de Joseph et Papillons, deux chorégraphies de Fokine avec des musiques de Richard Strauss et Robert Schumann. On dirait un balayage de sa carrière. Il a dû lui donner le carnet et elle y a écrit ensuite, l'inverse me semblant moins probable. Si tu regardes bien les dessins tu verras aussi les costumes de Jeux. Or ils ne sont pas de Bakst. On peut être sûr qu'elle a écrit dans ce carnet mais il y a d'autres écritures. Là, c'est Bakst. Et là, c'est Nijinsky. Je suis formel. Des petites notes sous un dessin ! Regarde, ça a été découpé et collé. Il avait appris le dessin...Incroyable ?

-Surtout pour moi. Je ne sais pas ce que tu as reçu, pardon, ce qu’elle t’a prêté. Je dois me contenter de tes descriptions, n’ayant sous les yeux ni l’original ni des photocopies…

Le danseur frémit.

-Tu les verras à New York, si tu le souhaites.

-Oui, sans doute. Ce tournage ?

-Les ballets vont être filmés.

-Tout le monde t’aime ?

-Remarque étrange.

-Non, je te connais. Ils ont dû mettre la barre plus haute quand tu leur as montré ce carnet et cette photo. Et ça les a rendus encore plus pressants ! Ils attendent tant de toi !

-Tu es railleur ?

-Non. Tu n’as pas été choisi par hasard.

-Je le sais ; malgré tout, c’est difficile.

Julian changea de cap sans crier gare.

-Tu as fait une belle rencontre ?

Erik hésita un peu puis répondit :

-Oui. Une jeune femme.

-Très bien. Quand je t’ai vu avant ton départ, nous nous sommes apaisés mais enfin, il reste des souvenirs cuisants. Tu es très ambivalent…

Le danseur se mordit les lèvres : depuis quand l’ambivalence était-elle un obstacle à une attirance passionnelle ?

-Tu ne trouves pas ?

-Si.

 C’est bien que tu aies rencontré une jeune fille : tu vois, l’Amérique te réussit !  Moi, il me plait toujours.

-Mais tu es là si j’ai besoin de conseils…

-Oui.

-J’y tiens.

-Au revoir, Erik.

Erik aurait pu fort mal prendre la façon dont Julian mettait fin à leur échange, mais ce ne fut pas le cas. La nuit même, il s’endormit facilement et fit, cette fois, un rêve heureux. Le dormeur au beau visage qu’il était rejoignait le prince androgyne de la photo, qui n'avait ni son teint clair ni sa blondeur ni ses traits purs. Et, quand il se sentait proche de lui, tous deux voyaient s’ouvrir le royaume des ombres. Avant d’y pénétrer à la suite du grand danseur, Erik songeait au carnet et à la photo. De tels présents et de tels enjeu ! Devait-il les conserver ? Mais Nijinsky, qui le précédait, lui faisait signe que non. Il souriait.

Inquiet malgré tout, il se tourna vers Irina. Ne tenant pas compte du décalage horaire, il la réveilla abruptement mais elle ne lui en tint pas rigueur. Elle parut d’emblée vive d’esprit et attentive.

-Oh, Erik ! Kyra me parle de vous !

-Madame, j’ai besoin de conseils.

26 mars 2024

Erik N / Le Danseur. Partie 3. Demander conseils à Irina.

-Je suis une guerrière ; attendez-vous à être déconcerté !

-Je sais, madame, comment vous êtes. On a eu une relation très forte quand j’étais votre élève. Quelquefois, je me suis vraiment fâché et vous vous êtes adoucie. Le Russe était juste un cran au-dessous d'elle mais ça n’avait pas le même impact ! Vous étiez tout le temps en guerre mais vous êtes une guerrière paradoxale.

-Paradoxale ? Je ne comprends pas.

-Mais si, madame. Vos cours étaient chers. On a payé tout ce qu’on a pu mais à la fin, vous ne vouliez plus. Vous m’avez même payé des stages. C'était extrêmement généreux et pour moi, incompréhensible, je vous l'avoue.

-Oui, j’ai fait cela pour vous par calcul et par générosité, vous savez. Je vous ai programmé pour devenir quelqu’un ! Ce que j’ai donné, je savais pouvoir le reprendre. Vous alliez briller et j’en serais la cause avec Oleg ! Vous ne pourriez pas vous séparer de moi. Vous savez pourquoi ? Je suis l’une des Nornes. Je ne vous apprends rien, Erik : les Nornes sont des Déesses nordiques qui tissent les destinées des humains. Elles sont trois : Urd est la déesse du passé, Verdandi est celle du présent et Skuld, celle de l'avenir. Elle les réunit, en fait.

-Comment me voyez-vous ?

-Comme Balder, le plus beau des dieux, le dieu du printemps...

-Je dois me réjouir ?

-Non, Erik :  Balder est tué par Loki, le dieu du mensonge et du carnage. Vous le savez, tout est repris ou presque dans les Niebelungen...

Erik parut frappé, bouleversé mais ne dit rien. Irina reprit :

-Heureusement, tout est cyclique.

-C’est-à-dire ?

-Nous sommes des êtres de spectacle, non ? Alors, nous pouvons convoquer les mythes. Le printemps ne va pas vous quitter et tout carnage sera tenu à distance. Allons, je parle par symbole car je sais que vous les aimez. N’ai-je pas raison ?

-Si, madame.

-Dans ce cas, vous avez compris qu’avec ce film, on vous encensera mais on vous persécutera aussi. Et dans votre vie, il en ira de même. Vous faites des rencontres n’est-ce pas ! Une jeune fille ?

-Oui. Belle, fine, américaine.

-Pas juste elle ! Il y a quelqu’un d’autre.

-Oui. Il est à New York. J’ai été violent avec lui et lui avec moi.

-Il est proche de Nijinsky ?

-Il est d’une grande culture. Il connait parfaitement les Ballets russes.

-Ne vous inquiétez pas de Loki. Vous êtes Balder !

-Kyra Nijinsky le pense aussi ?

-Ah Kyra ! Ce qu’elle pense de vous ? Vous le comprendrez quand elle viendra sur votre tournage. A propos, ils sont exigeants ?

-Lui et elle ?

-Oui. Très.

-Tant mieux.

-Je ne peux pas répondre à l’un et à l’autre.

-Pensez aux mythes !

-Madame, soyez plus claire !

-Non, Erik.

Elle demeurerait sibylline sur ce sujet ; Erik préféra évoquer son tournage et le dit difficile.

-Madame, encouragez-moi !

-En ai-je besoin ? Je suis sûre que vous faites face.

Elle ne désirait pas aller plus avant et il préférait qu’elle reste laconique. Il avait peur au fond de ce qu’elle dirait.

-Nous partons. Los Angeles.

-Kyra ? Vous craignez qu’elle se dérobe ? Non, elle viendra et en pensées, je serai là.

-Merci, madame.

26 mars 2024

Erik N / Le Danseur. Partie 3.

Les studios de Burbank étaient aussi labyrinthiques que prévu et Erik mit un temps certain à trouver les lieux exacts du tournage. Quand ce fut fait, il prit ses marques. Mills allait filmer plusieurs grands ballets de Nijinsky ; ce serait intense. Le matin du premier filmage, Erik disparut très vite car les danseurs devaient s'échauffer. Wegwood les attendait en coulisses. Mills, le metteur en scène plutôt effacé des débuts, n'était plus le même homme. Se tenant très droit, il parlait à des techniciens avec autorité et ne faisait preuve d’aucune timidité. L’équipe qui lui faisait face réglait le son et les éclairages sans que rien ne lui échappât et quand il fut tombé d’accord avec elle, il parcourut le décor pour être sûr que rien ne manquait. Le chorégraphe et le danseur principal étaient surpris de cette transformation mais au fond, elle les rassurait : on allait filmer Le Spectre de la rose et Mills saurait faire face. Il avait exigé que la présentation du ballet fût la plus conforme possible à la première, or, il y avait longtemps qu’on ne décorait plus ainsi une scène que les costumes des danseurs avaient changé…Il vérifia une fois encore que tout était parfait puis sortit du champ. Les lumières furent réglées et les danseurs entrèrent : il voulait s’assurer qu’eux-aussi étaient parfaits.

Adélia, la petite danseuse, portait un long tutu vaporeux et Mills qui la fit tourner sur elle-même, fit un signe d’assentiment avant de regarder Erik. Celui-ci était magnifique ; il avait de quoi être saisi. Le beau visage aux traits symétriques avait une expression à la fois douce et grave que le maquillage forcé à l'extrême rendait singulier. Le teint était pâle, tout en rose et en blanc, les yeux étaient cernés de khôl et n'en paraissaient que plus bleus et les lèvres était plus rouges que roses. Ce visage pourtant couronné d'un joli casque de fleurs inspirait le respect que l'on doit à la poésie et à la beauté et nul dans l’équipe de tournage ne le prit en dérision. Ce n'était pas le visage d'un être efféminé, c'était une sorte d'apparition si délicate et en même temps si présente que tous furent violemment charmés. Erik portait le costume du jeune spectre. Des fleurs étaient peintes sur sa tenue et d'autres étaient cousues. Il avait placé sur ses bras des bracelets de fleurs et il se dégageait de cet ensemble rose et vert une harmonie totale. Il se tenait droit avec cette rigueur que la danse impose et personne ne pouvait rester indifférent face à ce corps fin mais ferme, à cette musculature de danseur qui était le fruit de longs exercices et à ce port de tête si significatif d'un être plein de distinction. Et il avait des chaussons de danse. Mills, hors champ, donnait des conseils à ce danseur à qui le monde du cinéma était inconnu. Erik les recevait avec humilité mais semblait sûr de lui. Pourtant, peu après, sa fragilité parut. Que craignait-il ? Qu'on se contentât de le prendre pour un joli jeune homme ? C'était impossible. Qu'on ne comprît pas qu'il montrait la beauté ? C'était plausible mais encore peu recevable. Alors qu'y avait-il ? Wegwood n’avait pas de réponse et se contenta de le regarder longuement. Cela parut suffire. Tandis qu'il se plaçait face à la caméra avec sa danseuse, il parut en lutte avec lui-même. Lentement l'inquiétude recula et il ne resta plus que l'esprit de la fleur, son essence, sa beauté diffuse. Il fit un signe de tête. Mills vérifia le cadrage. Seul Erik semblait lui importer. Les danseurs disparurent de nouveau. Mills voulait filmer l’intégrale d’un ballet magique : ils allaient la lui donner.

La scène était vide et peu éclairée. Il y avait deux grandes fenêtres latérales, un canapé près de la fenêtre de droite et un grand fauteuil au centre de la scène. C'était conforme à Bakst. Adelia, la ballerine entra par le côté gauche. Elle portait une longue robe de ballerine, toute blanche et un manteau mauve et blanc. Bakst toujours. Et elle avait une très jolie coiffe de dentelle. A son corsage, une rose.

26 mars 2024

Erik N / Le Danseur. Partie 3. Erik danse le Spectre de la rose.

Et elle se levait, il la conduisait. Elle était sur les pointes, lui, marchant près d'elle et ils dansaient ensemble mais peu de temps car ils en revenaient vite à des figures séparées, toutes jolies, toutes difficiles. Elle revenait à son fauteuil pour de nouveau s'assoupir et il venait la chercher encore. De nouveau, ces mouvements de buste et de bras et ces sourires ! Puis venait ce pas de deux célèbre dans le monde entier dont aucune reprise, si distante qu'elle se voulait de la création originale, ne pouvait faire l'économie tant il avait marqué l'histoire de la danse moderne. Ils se séparaient ensuite et il avait encore toutes sortes de figures en solo. Les sauts qu'il devait faire et qui avaient tant marqué les esprits devenaient nombreux. Il occupait toute la scène maintenant et dansait avec grâce. Il devait encore une fois revenir vers elle qui semblait le réclamer et le poursuivre et encore une fois, ils dansaient. Ils semblaient se saluer, se contempler, s'accompagner. Ils se penchaient l'un vers l'autre. Elle bondissait. Il la portait. Tous deux étaient aériens, tout en enroulement et déroulement. Puis, elle s'assit une dernière fois sur le fauteuil et brièvement, il s'agenouilla. Il ne s'agissait plus maintenant que de danser seul et c'était ces grands jetés qui étaient entrés dans l'histoire, l'ultime retour vers elle, son revirement vers la fenêtre, ce bras qu'il levait et ce grand saut vers l'infini...

 

Mon destin fut digne d’envie :

Pour avoir un trépas si beau,

Plus d’un aurait donné sa vie,

Car j’ai ta gorge pour tombeau,

Et sur l’albâtre où je repose

Un poète avec un baiser

Écrivit : « Ci-gît une rose

Que tous les rois vont jalouser »

 

Quand ils s'arrêtèrent, le silence était total et ils se regardèrent inquiets. Wedgwood, qui avait discrètement suivi le filmage, s’avança vers ses danseurs et tous les trois regardèrent Mills et l'équipe technique. Chacun d'eux savait ce qu'il avait fait mais Mills, quoique néophyte, avait ces exigences, qui étaient celles du film. Il fut clair. Il y avait longtemps qu’il voulait filmer quelque chose d'aussi beau et, en répétition, Erik et Adelia ne lui avaient pas semblé si bons. Cependant, il le leur avait déjà dit, il voulait avoir deux versions. Il verrait ce qu'il en ferait. Wegwood s'apprêta à conseiller ses danseurs et à tout recommencer après une pause qui était prévue. S’approchant d’Erik, il demeura saisi. Sur son visage, errait l'esprit de la rose, d'une manière si tendre et émouvante qu'il en fut touché. Il regarda ce visage maquillé, viril malgré les fards et rencontra son regard :

-Tu n'es pas encore parmi nous...

-Non, c'est vrai, pas encore...

-C'est le Carnet ?

-Le Carnet. Le Journal. Ses paroles. La danse...

-Et la Rose ?

-Je suis la Rose. Maintenant.

-Et tu ne peux me parler facilement...

-Non.

26 mars 2024

Erik N/ Le Danseur. Partie 3. Gautier et Fokine.

 

 Wegwood pensa aux vers de Théophile Gautier :

Soulève ta paupière close

Qu’effleure un songe virginal ;

Je suis le spectre d’une rose

   Que tu portais hier au bal.

Tu me pris encore emperlée

Des pleurs d’argent de l’arrosoir,

Et parmi la fête étoilée

                                Tu me promenas tout le soir.     

 

Elle entra heureuse, rêveuse, traversa la scène et retira son beau manteau qu'elle posa sur le canapé puis retirant la rose de son corsage pour l'admirer et la sentir. Elle sembla défaillir à la fois par la force de ses souvenirs et à cause de la délicate odeur. Elle se souvenait tant de ce bal ! Elle se laissa aller sur le fauteuil et alanguie, s'endormit. Comme le sommeil la prenait, la rose tomba et au moment où elle touchait le sol, le Spectre parut à la fenêtre de droite, mince et radieux, les bras au-dessus de la tête et souriant, dans une belle pose attentive. L'instant d'après, il avait sauté et se rapprochait du fauteuil de la belle derrière lequel il dansa avant de décrire un cercle gracieux plein de figures et de sauts puis il sembla danser pour lui et les figures se multiplièrent. L'attention évidemment se concentrait sur lui et il occupait l'espace qu'il rendait si aérien ; puis il revint vers elle et se plaça derrière le fauteuil où il vit cette merveilleuse danse de séduction qui est particulière puisque seuls les bras dansent. C'était ce que Fokine avait fait de plus fort ! Il avait inventé la variation masculine où le danseur montrait des ports de bras jusqu'alors réservés aux ballerines. Il fallait des mouvements techniquement parfaits ni trop féminins ni trop forcés. Le buste devait se pencher d'un côté puis de l'autre et le visage devait rester radieux...Cela en réveillait la jolie dormeuse qui tendait vers le beau fantôme un de ses bras...

 

Ô toi qui de ma mort fus cause,

Sans que tu puisses le chasser

Toute la nuit mon spectre rose

A ton chevet viendra danser.

Mais ne crains rien, je ne réclame

Ni messe, ni De Profundis ;

Ce léger parfum est mon âme

       Et j’arrive du paradis.

26 mars 2024

Erik N/ Le Danseur. Partie 3. Je suis le spectre de la rose.

 

Mills annonça la reprise. L'instant d'après, de nouveaux réglages étaient faits, puis on filma. Le jeune homme dansa de nouveau. Il fut plus fort et en même temps plus viril. Adelia eut plus de douceur. Elle garda une expression rêveuse qui suggérait l'abandon mais, quand elle imita le doux geste de se pencher vers la rose qui était à ses pieds, elle eut une intensité nouvelle. Au moment du pas de deux, ils furent plus retenus qu'abandonnés. Adelia était pourtant la même jolie rêveuse. Il était toujours aussi androgyne et troublant mais il irradiait davantage. Pourtant, le pas de deux qu'il dansa avec elle fut plus aérien. Les mouvements de bras étaient plus somptueux, les sauts plus parfaits, la sensualité et la grâce plus tangibles. Et à cela, il y avait une raison qui n’échappait à personne : il était à la fois la rose telle qu'on l'a cueillie et posée dans son corsage et il en était l’esprit qui se met à hanter de façon impérieuse une jeune fille. Ils dansaient, il tournait autour d'elle avant qu'elle ne le rejoigne. Il était tout en courbes et en même temps si ferme, si présent, si gracieux. Il était un esprit obstiné, charmant, suppliant. Il était aussi prompt à prier qu'à charmer. Il adorait autant qu'il demandait à l'être. Radieux, mouvant, il allait de l'invisible au visible avant de regagner par un saut immense dans l'infini un monde qu'elle ne connaissait pas. Et elle n'avait de cesse qu'il revienne encore. Tout le monde fut émerveillé. Il y avait ce ballet, ces thèmes du cercle, que ce soit celui du rêve, de la mort ou de l'amour. Et il y avait ce qu'il faisait naître, lui, Erik. Une beauté aussi précieuse que rare. Tout le monde sentit le changement et Mills montra cette fois sa satisfaction en regardant Adelia et Erik avec admiration. Un des techniciens se mit à applaudir et tous suivirent. Toutefois le danseur et la danseuse parurent presque timides. Cela plut. Le mystère restait entier. Ils avaient été touchés, électrisés, tous. Pourquoi sinon ? Tout avait été magnifique. L'inhabituel crée le magnifique. Pourtant, ni le spectre ni la danseuse ne disaient rien. Mills dit qu'il était très content de l'une et l'autre versions et qu'il   les utiliser de façon partielle. Il remercia brièvement Wedgwood et Adelia et se tourna vers son danseur.

-Je suis subjugué. Ces pirouettes, ces sauts, toute cette gestuelle splendide à la fois si précise et si harmonieuse étaient déjà pour moi un langage nouveau et ensorcelant à Corona del Mar ; mais là, c’est enivrant !

Malgré tout, il y avait ce corps d’Erik marqué par l'effort et ce beau masque attentif mais de cela, il ne dit rien. 

Le reste de la journée, Mills fut occupé à filmer des scènes où Erik ne figurait pas. Il fut donc libre, retourna à son hôtel et dormit. Un appel de Chloé le réveilla. Elle était déjà en pourparlers pour travailler dans un bar à L.A et selon elle, l’affaire était dans le sac. Elle avait tout de même besoin de connaître les moments de liberté d’Erik. Il les lui donna. Vibrante et enthousiaste, elle évoqua une école de dessin à New York. Il était très difficile d’y entrer et même si elle présentait un dossier convainquant, elle devrait être boursière. Elle voulait savoir ce qu’il en pensait. Il fut très enthousiaste. Oui, quel bonheur si elle venait à New York ! Il l’aiderait pour trouver un logement, se faire des amis, découvrir des bars chaleureux ou intrigants et ils pourraient se voir souvent. Ils rirent tous deux. Toutefois, même si sa joie était sincère, il ne put que se questionner quand elle eut raccroché. Si elle réussissait son pari et intégrait cette prestigieuse école, elle serait là, prêt de lui. Elle était encore subjuguée ; le resterait-elle ? Et lui ?

Le lendemain, elle confirma son transfert à Los Angeles. Il la félicita. Le même jour, il reçut une lettre de New York. Julian lui envoyait trois photos : le Spectre de la rose, l’Après-midi d’un faune, Jeux. Trois grandes interprétations du danseur russe. Il avait joint un message :

« L’ordre est correct ? Si ce n’est pas le cas, précise-le-moi. Tu n’as rien à craindre. Quand vient-elle ? Kyra Nijinsky, je veux dire. »

Il en resta tremblant et alla contempler son visage dans le miroir de la salle d’eau. Bölder…

Puis il appela. Julian parut surpris.

-Quoi ! Ces si belles photos ne suffisent-elles pas ?

-Je suis inquiet.

-Tu l’as toujours été avant d’entrer en scène. Là, c’est un film donc c’est différent : tu es encore plus en tension mais je suis sûr que tu sais où tu vas.

-Si le tournage était à New York, ce serait plus simple car…

-Non. C’est faux et tu le sais. Je comprends ce que tu essaies de me dire mais ça n’a pas de sens. Pour les prochains appels, pense au décalage horaire…

-Oh, je suis navré !

-Ne le sois pas. Je te laisse. Je ne suis pas seul.

 

21 mars 2024

Erik N / Le Danseur. Partie 3. Erik en tournage.

 

5. Tournage à Los Angeles. Erik et Nijinsky.

Chloé, la jolie jeune fille qu'a rencontrée Erik arrive à Los Angeles pour être avec lui. Le filmage de L'Après-midi d'un faune se profile. Le danseur, pris dans un jeu d'influence, est fébrile.

Chloé était arrivée. Elle servait le soir dans un bar chic et avait trouvé aussi à promener des chiens. Elle était déterminée et savait s’y prendre pour gagner sa vie. Erik la félicita. Elle le vit davantage et continua de l’aimer. Il était blond, européen du nord et séduisant. C'était un visage qui s'accordait bien avec le monde d'aujourd'hui, celui d’un jeune artiste en quête d’idéal, certes mais déterminé et ambitieux. Il fut, de son côté, plus perplexe. De lui, elle captait la jeunesse, le charme et le pouvoir de séduction ; mais elle ne cernait le danseur. Les questions qu’elle posait sur le film manquaient de profondeur. Elle ne comprenait pas vraiment ce qu’il y faisait. Restait une attraction physique importante, une vraie rencontre émotionnelle et une grande tendresse réciproque. Dès qu’il le put, il refit l’amour avec elle. Elle était belle. Il la déshabillait. Il frôlait de ses mains, les jambes, les bras, le torse, les épaules de cette jolie fille et ne se lassait pas de la tiédeur de sa peau. Il écoutait sa respiration, sentait le sang battre à son cou et à ses tempes et usait de gestes simples et adroits pour l’exciter. Charmée, elle le laissait la prendre et se libérer en elle.

-On apprend à faire l’amour comme ça, au Danemark ?

-Je te désire.

-Oui !

Elle en était heureuse mais commençait à le trouver paradoxal. Quand il se vêtait, il était souvent tout en bleu marine comme avait pu l'être les lointains condisciples des écoles chics dans lesquelles on avait inscrit l’élite bostonienne ou newyorkaise. Il était sobre et plein de classe mais ambigu. Elle finit par le questionner :

-On tombe souvent amoureux de toi ?

-Ça arrive.

-Des ballerines ?

-Il y en a eu une méchante et une très gentille. Elle était plus âgée que moi.

-Tu n’attires pas que les femmes, n’est-ce pas ?

-Non.

Il était assis en face d’elle, dans une chambre où ils avaient fait l’amour et il le regardait.

-Tu veux en parler ?

-Non.

-Moi, je préférerais.

-Il y a mieux à faire…

Erik lui décocha un regard sans équivoque qui la troubla. Bientôt, ils se retrouvèrent l’un et l’autre dans l'abandon de l'amour physique. Elle fut lisse et doux, acceptant de son amant des caresses raffinées et lui demandant d'en inventer d'autres.

-Oh Erik ! C’est bien une fleur que tu dansais dans le film que tu tournes ! Qui pourrait voir une fleur en toi ! Tu n’es pas si féminin ! Il lui semblait à mille lieues de ce spectre qu'il avait incarnée et de toute image poétique, libre et sensuel mais il la détrompa.

-Mills veut nous filmer au maquillage et au démaquillage. En m’observant, si tu le pouvais, tu verrais peut-être paraître quelqu’un d’autre.

-Un androgyne ?

-A toi de voir…

-Si c’est le cas, ce Mills te désire !

Il rit avec sincérité.

-Non, je ne pense pas !

-Alors, ce chorégraphe que tu as mentionné ?

-Non plus. Laissons ce sujet.

Elle n’en avait pas envie.

-Un homme peut tomber amoureux de toi quand tu es ce spectre. La ballerine dort, elle, et rêve mais celui qui te convoiterait, lui, serait vigilant et actif.

Erik pensa à Julian, qui s’y souvent, l’avait vu danser, était allé dans sa loge. Actif, oui, il l’avait été. Mais l’heure n’était pas aux confidences. Plus jeune que lui, Chloé avait eu deux amourettes et des rencontres faciles avec des californiens bien faits. Ils n’avaient pas les mêmes élans…

-Nijinsky jouait beaucoup sur l’ambiguïté. Le spectre était fait pour troubler et le faune, plus encore.

Elle resta silencieuse. Quelquefois, Erik n’avait même pas besoin de répondre…

21 mars 2024

Erik N / Le Danseur. Partie 3. Préparatifs et filmage.

 

Comme Erik l’avait dit, Mills filma les danseurs se costumant et se maquillant et il fallut refaire les prises plusieurs fois. Il était ce jour-là très énervé et très obstiné. Pourtant, Erik était précis quand il couvrait son visage de fard blanc, redessinait ses yeux, ourlait sa bouche et vérifiait si tout allait bien. Mais il demandait encore. Refaire le maquillage des yeux, refaire le maquillage de la bouche. Encore lisser les cheveux. Mettre encore la coiffe pleine de fleurs. De face, de profil. Non, farder encore. Être de face. Être de profil. Se tourner lentement. Lever la tête. Encore. Erik n'omettait aucune objection. Il obéissait. Enfin Mills parut satisfait et dit avoir filmé ce qui lui était utile mais il fallait maintenant passer au démaquillage. Il cherchait le moment où les fards se diluent et où le vrai visage n'est pas encore reconnaissable. Il traquait certains regards, ceux que le danseur se lançait à lui-même pour vérifier la progression de son travail. Il traquait les mouvements du visage. Il cherchait. Là encore, il fut très long. Erik dut de nouveau le farder pour ensuite se démaquiller et ne dit rien. Il fallut ensuite qu'il retrouve avec sa danseuse les poses de Nijinsky et il le fit avec application. De profil, le visage levé, Erik était le frère de Vaslav. Son regard avait la même intensité et la même élévation. En pied, avec Adélia, il copiait les mouvements de bras du danseur et sa ferveur. Mills avait l'air radieux. Le danseur, très concentré cherchait ce qui était le mieux. Les costumes étaient à l'identique, la gestuelle du grand danseur scrupuleusement observée, les postures, les regards, jusqu'aux sourires et à la gravité. Les prises de vue furent longues et tous parurent ravis qu’elles prennent fin. Le lendemain, le danseur alla au studio seul. Mills voulait filmer le grand saut du spectre. Cela lui prit une matinée. Erik pensa qu’ils étaient quittes mais son metteur en scène le retint encore pour le filmer reprenant certaines postures et il accepta. La journée fut longue et quand Erik retrouva Chloé, il lui dit par le menu ce qu’il avait fait. La jeune femme lui parut peu compréhensive et il en fut surpris.

-Il t’observe ainsi ?

-C’est du cinéma.

-Il te scrute, c’est étrange.

-Non, ça fait partie du film. C’est l’histoire d’une fascination. Celle d’un danseur classique qui se heurte à Nijinsky.

Elle resta circonspecte.

-Lui, il te filme. Moi, tu sais moi, j’aimerais te dessiner. Je suis une bonne portraitiste !

-Bien sûr !

Il la prit dans ses bras.

Dans les jours qui suivirent et alors qu’elle n’avait pas encore mis son projet à exécution, Erik fut confronté au second ballet clé du film.

L’Après-midi d'un Faune était le premier ballet de Nijinsky. C’était davantage le travail d'un jeune homme singulier que celui du grand danseur des Ballets russes à l'image ciselée. Aussi célèbre que le Spectre de la rose, il était auréolé de toute une relation à la modernité. On le dansait beaucoup, on le commentait sans cesse. C'était un objet d'étude pour intellectuels, une fascination pour les chorégraphes, un objet de nostalgie, un fantasme qui hantait les imaginations. Mills parut très tendu avant le tournage et Erik lui-même s’inquiéta. Il n'avait pas trouvé la barre si haute pour le Spectre de la rose mais le Faune l'angoissait.

-Il me croit infaillible alors que je suis faillible. Je mets beaucoup de temps à être satisfait de ce que je fais et je n'hésite jamais à défaire pour refaire. La perfection est un devoir. Irina me le disait. Oleg aussi.

Erik se trompait. Mills jouait sur ses failles et Wegwood aussi dans une moindre mesure.   C'était étourdissant de filmer dans l'effort un danseur classique aussi entraîné qu’un athlète d’autant que jamais il ne renonçait. Il pouvait admettre bien sûr qu’il fût fatigué ou indécis, mais tout cela était passager…

21 mars 2024

Erik N / Le Danseur. Partie 3. Filmage de l'Après midi d'un faune.

Forts de toute cette préparation et du temps qu’ils avaient passé à répéter, Wegwood et Erik se présentèrent sur le plateau bien plus confiants qu’ils n’avaient pu l’être au départ.  Pour le premier filmage, Mills fit preuve d’une grande rigueur, ne laissant rien au hasard. Il filma le ballet en entier avec bonheur et se dit très content. Dans les jours qui suivirent, son attitude changea. Il appela beaucoup son chorégraphe et son danseur principal car toutes sortes d’idées lui venaient, qui allaient un peu modifier le plan de tournage. Comme chacun d’eux le considéraient avec un mélange d’amusement et de sérieux et qu’ils lui étaient reconnaissants d’avoir filmé avec enjouement et grâce le Spectre de la rose, ils n’osèrent rien lui refuser. Ils acceptèrent un second puis un troisième filmage et cédèrent aux demandes de Mills. Celui- filma Erik, de profil, de face, debout puis allongé. Il filma les positions des bras et celles des jambes, celles des mains, et de la tête. Il fit de même pour Adelia qui jouait la nymphe qui éveille le désir et fit de nombreuses prises avant de revenir au danseur. Il filma les positions du corps, quand le faune s'éveille, s'étire et se dresse. Dix prises. Il filma les expressions du visage et les regards et les fit modifier encore et encore. Il cherchait une sensualité et une dureté, une innocence et une licence que le danseur finit, à bout de souffle, par lui donner, sans avoir conscience de l'avoir fait. Onze prises. Car le faune, seul, était déjà ainsi. Il lui fit refaire encore et encore le fameux saut que le jeune russe avait imaginé pour son faune. Cinq prises. Il filma encore et encore, le casque de cheveux dorés qui faisait du danseur une créature d'un autre monde, ses regards aigus quand il voyait les nymphes et celui, presque tribal, qu'il lançait à celle qu'il élisait. Cinq prises. L'agenouillement de la nymphe fut refait encore et encore car les gestes des deux danseurs ne le satisfaisaient pas. Il leur fit travailler leurs regards et leurs attitudes. Celle du faune qui dominait la nymphe et celle de la jeune fille qui s’abandonnait. Erik devait garder la tête plus droite et avoir un port de bras plus ferme. Six prises. Mills revenait vers eux et expliquait. Il filmait encore. Personne ne lui opposait quoi que ce soit. Le chorégraphe était aussi muet que les danseurs. Le metteur en scène se sentait heureux. Il recommença le lendemain et les jours suivants avant de prendre une décision qui parut étrange à tous sauf à Erik. De tout un chacun, il avait obtenu le meilleur mais ce faune ne lui avait pas encore tout donné…

Il y eut de nouveau des scènes du ballet, des gros plans de lui et d'elle, avec une prédilection pour lui. Son regard à elle était plein de concupiscence. Son regard à lui, plein d'un désir païen. Le metteur en scène se voulait directif :

-Plus cru, plus sensuel, plus prédateur, Erik !

Et comme cela ne semblait pas suffire, il dit encore :

-Plus sexuel, plus impulsif, plus primitif.

Il cherchait l'idole : corps de profil, assis jambes croisées, mais tendues. Corps debout, tendu, mouvements rythmés, grande tension. Puis corps de face, de profil. Ce que faisait Erik ne lui plaisait pas. Il faisait refaire les prises, encore, encore. Ce qu'il voulait, le danseur le comprenait, c'était un corps en jouissance qui fut en même temps un corps idéal : la quête s'avérait sans fin. D'autant que ce qu'il ne trouvait pas quand il filmait le ballet, il le cherchait encore dans les photos qu'il prenait et qui l'aidaient pour le film. Tout était très dense et les jours filaient.

Wegwood fut le premier à regimber :

-Erik, qu’est-ce que tu fais ? Il te reprend beaucoup. Il avait dit ne pas le faire…

-Nijinsky aimait le faune.

-Oui mais c’est un rôle exténuant. Mills ne le sait peut-être mais toi, si. Il faut le lui dire. Il ne peut pas mesurer l’effort physique et physique qu’il te demande. Tu vas en ressortir épuisé.  Parle-lui.

-Je ne le ferai pas. Et ne le fais pas non plus.

-Ah ! Erik !

Courageux, le chorégraphe choisit de désobéir. Mills expliqua mais refusa de se justifier.

-Erik joue Ian. Dans le film, le Faune marque une rupture. Il butte sur cette créature archaïque qui ne peut contrôler son désir pour les nymphes. On a laissé entendre que le danseur russe, prisonnier de son rôle, avait joui sur scène. Il n’avait pu contrôler son désir. Il faut que ce basculement soit perceptible. Voilà un danseur de notre temps qui devient presque animal…On est au centre du film. J’insiste beaucoup, je sais mais il y a une sorte de folie dans ce film ; là, elle jaillit.

 

21 mars 2024

Erik N / Le Danseur. Partie 3. Le Faune et ses ambiguités.

 

Ceci dit, le metteur en scène insista encore puis parut satisfait. Erik lui avait donné ce qu’il voulait : cette dérive vers le fantasme et le mythe…

Le décor était magnifique, les costumes très beaux et les éclairages parfaits. Erik avait été, comme Nijinsky, cousu dans son costume et son visage était fardé à l’identique. Il portait un casque qui était la réplique de l’original. Les scènes où il était allongé sur son tertre, celles où les nymphes apparaissent et celles où il les assujettit étaient belles mais le malaise commençait à sourdre. Ian allait vers un point de rupture. Il se tenait tout droit, son corps tavelé étant aussi attentif que son beau visage fardé, les tavelures de l'un rappelant les tâches de l'autre.  Il scrutait le monde, tout étonné que le désir l’envahisse à ce point et suffoquait…Et Erik qui jouait Ian cédait aussi et brouillait sa propre image.

Après ce filmage, il se sentit vidé. Cette fois, il se morigéna. Il n’appellerait pas Julian. Mais ce fut celui-ci qui lui téléphona.

-Ta voix est différente, Erik, qu’y a-t-il ?

-Le filmage du Faune m’a beaucoup demandé.

-C’est-à-dire…

Erik resta silencieux, cherchant des mots simples qui se dérobaient.  Sagace, le décorateur reprit :

-C’est le chorégraphe qui insiste trop ?

-Non.

-Le metteur en scène ?

-Oui.

-Qu’est-ce qui se passe ? Je ne peux pas t’aider si tu ne me dis rien.

-On dit que Nijinsky, pris par le désir, a été pris par une sorte de vertige, une fois, et qu’il n’a pu se retenir sur scène…

-Ah, je vois. Tu t’es senti dans les mêmes dispositions que lui ? L’écharpe de la Grande nymphe et le plaisir qui ne peut plus être contenu…Il est comment, ce metteur en scène ?

-Visage poupin, lunettes à monture écaille, pas mal de kilos en trop et adepte des t-shirts informes ; mais sinon, adroit, exigeant dans sa direction d’acteur…

-Et logique dans ta façon de te déstabiliser. Insistant, même. Que tu aies pu être cette créature archaïque, ignorant des codes de ce monde, ça doit déjà le stupéfier. Et même s’il s’habille mal et mange trop, il doit ressentir le même l’effroi que les nymphes ! Ces élans du désir et la musique de Debussy. Tu es le Faune et tu les as fascinés, lui-compris.  Note que pour les nymphes et ce Mills, j’extrapole…

-Pas tant que ça…

-Tu lui as donné ce qu’il cherchait. Tu sais éblouir, je le sais.

Erik tenta de rire mais n’y parvint pas. Il avait ébloui Julian et continuait de le faire, il le savait ; et ceci malgré leurs liaisons respectives.

-Nijinsky me hante. Je pense à lui tout le temps.

-C’est logique. Je te connais. Tu es totalement impliqué.

-Mais c’est extrême, là !

-Sa fille aînée va venir, c’est aussi bien.

Le danseur soupira.

-Tu as raison.

-Bien sûr que j’ai raison. Je te connais comme artiste. Je sais qu’aborder un rôle est souvent difficile pour toi ; c’est un nouveau défi et les règles changent toujours. Le doute te rend meilleur : crois-en mon expérience…Mais sinon, que veux-tu me dire ?

-Eh bien, c’est au sujet des écoles supérieures de dessin à New York, je veux dire, les meilleures ; La jeune femme que je connais aimerait en tenter une. Elle est déjà diplômée mais elle souhaiterait poursuivre son cursus. Je pensais que tu serais à même de lui donner des conseils. Si tu as ces dessins par exemple…

-Elle n’a qu’à m’envoyer ce qu’elle veut mais il faut qu’elle m’informe sur ce qu’elle a déjà. Je saurais lui dire s’il a ses chances pour l’école la plus réputée car c’est bien celle-là qu’elle vise…

-Oui, je vais le lui dire.

-Elle a l’argent qu’il faut ?

-Non, elle demanderait une bourse.

-Bien, Erik, je verrai cela. Par ailleurs, c’est bien si tu écris sur ce tu vis sur ce tournage et ce que tu captes de Nijinsky. Et ne me l’envoie pas forcément. Je lirai plus tard. N’envoie rien dans la précipitation.

Erik était ému.

-Merci, Julian.

-C’est naturel.

-Et ton ami acteur ?

-Sur scène bientôt. Il répète.

20 mars 2024

Erik N / Le Danseur. Partie 3. Erik en tournage. Chloé plus proche.

L’américain le rassura encore puis le salua. Le tournage se poursuivait plus calmement. Erik vit régulièrement Chloé et l’informa de l’acceptation de Julian, cet ami qui saurait lui dire si elle avait un niveau suffisant pour briguer une école très pointue. Elle parut contente.

-Oh ! Je vais lui envoyer ce qu’il faut.

Puis, elle lui parla à nouveau des portraits qu’elle pourrait faire de lui.

-Il suffirait que tu poses en jeune homme ou en danseur et je me mettrais au travail aussitôt. Tu pourrais avoir tes exigences et on en parlerait. Je voudrais te montrer que je peux te voir différemment. Je voudrais que tu acceptes.

Il parut ravi et son regard devint plus brillant.

-C'est une très bonne idée ! Je veux que ce soit une commande ! Montre- moi quelles techniques tu peux utiliser...

 Dans les yeux bleus de celui qu'elle aimait, elle trouva une confiance nouvelle, une image plus ferme, plus digne de respect de lui et d'elle-même et se sentit heureuse.

-Sanguine et sépia pour le premier, ça te va ?

-Et fusain pour l'autre ? Je suis d'accord.

Il lui dit qu'il avait toute confiance et il avait raison. Ils choisirent le jardin intérieur d’un hôtel élégant et se mit au travail. Elle lui dit de ne pas sourire, de se tenir droit et de pencher légèrement la tête sur le côté gauche. Il portait un t-shirt noir à col en v et un jean de même teinte. Il paraissait très jeune. Prenant Chloé au sérieux, il ne l'interrompit pas tandis qu'elle travaillait au fusain. Quand elle eut fini, il se pencha et la regarda avec curiosité :

-Je peux voir mon portrait ?

-Non. Je vais faire un autre dessin de toi dans le studio que tu occupes pendant le tournage.

-D’accord.

Ils se rejoignirent le jour suivant mais elle ne fut pas d’accord avec le pull fin qu’il avait choisi.

Tu veux bien te changer, mettre une chemise blanche ?

Il se leva et, lui tournant le dos, il retira son pull. Elle vit son dos, ce dos de danseur, musclé et large, et elle se sentit bouleversée ; complètement dominée par cette émotion intense qui est le corollaire de l'amour. Quand il se retourna et boutonna sa chemise blanche, son trouble était si vif qu'elle fût certaine qu'il le voyait. Son regard bleu brillait. Toutefois, il n'avança pas vers elle pour l’embrasser et la rassurer, ce qu'elle n’aurait jamais empêché mais se rassit. S'il avait fait autrement, elle se serait jetée dans ses bras. Elle le dessina en buste ; c'était une sanguine. Elle travaillait cette fois sur de plus grandes dimensions. Elle était concentrée mais sentait ses regards. Elle portait une jupe longue, un corsage ajusté torsadé et ses cheveux étaient retenus par des pinces. Il la trouvait belle, elle le sentait. Comme elle travaillait en silence, elle se laissa ravir par son silence et l'expression à la fois attentive et intriguée de son regard et par la sensualité qui émanait de sa belle bouche ourlée, de ses épaules, de son torse. Il ne devait jamais s'abandonner à un mouvement quelconque, commun car la danse avait travaillé toute sa personne, de sa nuque à ses mains et de son dos à ses reins. Il semblait contrôler ses attitudes corporelles, non car il voulait qu'on le trouve élégant et beau, mais parce qu'il avait acquis une discipline et qu'il était si imprégné d'elle qu'elle travaillait en lui sans qu'il s'en soucia. Elle avait fait un premier portrait qui était celui d'un rêveur et en dessinant le second, elle sentait qu'elle voulait plus rendre compte ce qu'Erik était pour elle à cet instant : un jeune homme vêtu comme un autre, peut-être un peu plus raffiné qu'un autre d'une part mais conscient de son art et de la beauté que cet art lui conférait. Car le danseur, malgré l'attitude adoptée, affleurait. Elle sentait aussi et voulait rendre compte de la complexité d'Erik. Celui qui pouvait être une jeune faune et en être magnifiquement heureux et celui qui laissait ce même faune en lui au repos et se montrait triste, presque blessé.

20 mars 2024

Erik N / Le Danseur. Partie 3. Kyra évoque le tyrannique Diaghilev.

A Saint-Pétersbourg, il a étudié le droit et la musique. Il aurait aimé être compositeur. Cependant, Rimsky-Korsakov lui ayant dit en personne qu'il n'avait aucun avenir dans ce domaine, il a abandonné ce rêve. Il s'est rapproché à Pétersbourg d'un groupe d'artistes parmi lesquels on trouvait Léon Bakst et Alexandre Benois qui allaient le suivre dans ses aventures. Diaghilev avait beaucoup d'abattage ; il est devenu conseiller du prince Sergei Mikhaïlovitch Volkonsky, qui chapeautait alors tous les théâtres impériaux et il a commencé à s'occuper de la programmation d'opéra et de ballet avant qu'une brouille ne l'éloigne du prince. En 1905, il a organisé à Saint-Pétersbourg une énorme exposition sur le portrait en Russie. Il avait voyagé un an à travers le pays pour découvrir dans des musées lointains d'extraordinaires tableaux inconnus. Un an après, il a présenté au Petit Palais à Paris une partie de cette imposante exposition. En 1906, dans cette même capitale, il a organisé une série de concerts russes qui ont eu beaucoup de succès et l'année d'après il a fait donner à l'Opéra de Paris un Boris Godounov très admiré avec Fédor Chaliapine. En 1909, il a lancé les Ballets russes et là, je pense que je peux vous épargner la liste des ballets qu'il a présentés au public des années durant et celle des artistes qu'il a fait travailler. Vous savez, j'ai à titre personnel, haï Diaghilev et je doute qu'on puisse me le reprocher mais la stature de l'homme était imposante. Tout de même : Debussy, Ravel, Poulenc, Satie...Et ces ballets merveilleux. Ces chorégraphes...C'était un imprésario étonnant et convainquant.

-Mais sa personnalité pouvait être aussi écrasante que blessante...

-Fokine l'a redouté. Ninette de Valois n'arrivait pas à soutenir son regard et le tout jeune Balanchine, quand il travaillait avec lui, a dit que Diaghilev arrivait aux répétitions avec une canne et qu'il s'en est servi pour le frapper, voulant ainsi montrer son mécontentement. Je crois avoir compris qu'il avait giflé mon père à plusieurs reprises et devant témoins. Des dizaines et des dizaines de personnes ont travaillé pour lui. La plupart n'en sortaient pas indemnes…

-Les textes de votre père sont si tristes, le concernant.

-Mon père a eu le sentiment qu'il s'était vendu à Diaghilev. Il était pauvre. Sa monnaie d'échange était son corps et la danse.

-Oui, j'ai compris cela, madame.

-Vous savez ce qu'il a dit. Il s'est senti mal un jour.  Il a écrit : « Je mangeais des oranges. Comme j’avais soif, j’avais demandé des oranges à Diaghilev. Il m’en apporta deux ou trois. Je m’endormis avec une orange dans la main. Quand je me réveillai, l’orange était à terre, tout écrasée.  J’avais dormi longtemps. Je ne comprenais pas ce qui s’était passé. J’avais perdu conscience. J’avais peur de Diaghilev, mais pas de la mort. Je me dis que c'était la fièvre typhoïde. » Vous avez bien entendu : « je ne comprenais pas ce qui s'était passé ... » Vous savez, il vivait un paradoxe. Avoir donné ainsi son corps parce qu'il était pauvre lui semblait terriblement condamnable mais il est devenu le danseur du siècle ! C'était une forme d'Enfer. Il en était une autre qui consistait à épouser ma mère pour sortir de l'adversité, mais il n'y a pas échappé. Diaghilev l'a renvoyé, ma mère est restée son épouse et la maladie l'a terrassé.

-Il l'a assimilé à la Mort. « Je ne veux pas de son sourire que la mort dessine. »

Elle semblait soucieuse maintenant de revenir à la voiture et de reprendre place dans un espace climatisé. Enrico et Erik lui prirent le bras et la réinstallèrent. Elle demanda de l'eau puis poursuivit.

-Son père était parti. Sa mère s'alimentait très peu. Il disait de sa danse que c'était une danse de prostitué puisqu’il devait monnayer le corps qui la dansait. N'oubliez pas qu'avant Diaghilev, il y en avait eu d'autres, comme le prince Lvov. Ces gens-là lui donnaient de l'argent et avaient des exigences en retour. Dans le monde, le corps, le désir, la monnaie sont sans cesse échangés. Il ne pouvait abandonner son idée de gagner une fortune à la Bourse. Par la réalisation de gros bénéfices il voulait détruire la Bourse. Il y a une valeur d’usage et une valeur d’échange de la danse. Le corps dansant est lui aussi pris dans le cycle de la circulation des biens. La singularité absolue qui constitue le corps finit par en être masquée. Par la danse tout autant que par le travail, les corps circulent dans le monde comme quantités homogènes décodées, comme flux. Mon père maudissait cet échange, il voulait conserver la singularité des corps en dehors de l’échange…

20 mars 2024

Erik N / Le Danseur. Partie 3. Erik et Kyra Nijinsky. L'ombre du père.

-On part maintenant ?

-Non, c’est trop tôt.

-Où est-ce ?

-Muhloland Drive. Un bel endroit.

Elle sourit. Ils s’assirent sur la petite terrasse.

-Vous avez un beau prénom !

Elle eut un sourire un peu triste :

-Kyra est un prénom qui provient du grec Kurios ; cela signifie « Seigneur « et « Maître ». En le choisissant, mon père a voulu pour que je sois énergique et franche d’un côté et froide et agressive de l’autre. Et c’est vrai que je suis autoritaire et dominante. Je peux être très double aussi.  On m’a dit que mon manque de manque de confiance en moi m’amenait à compenser cette fragilité par des mouvements d'orgueil ; et on m’a dit aussi qu’il me faudrait faire avec mon côté « garçon manqué ». Bah, j’en ai tant entendu ! Mais il y a une part de vérité là-dedans ! Je n’ai jamais été facile à vivre...

Erik préféra rester silencieux : il était ému. Elle reprit :

-Ce n’est pas comme ma sœur ! Tamara est un prénom hébreu qui est très courant en Russie. Les « Tamara » apportent la bonté, la paix et la justice. Vous voyez, deux filles et deux prénoms si révélateurs ? Mes parents savaient-ils ce qu’ils faisaient ? A entendre ma mère, non ! Moi, Kyra, j’étais une guerrière ! Malgré une vie mondaine et valorisante, j’ai choisi d’imiter mon père en tout, voulant sans doute lui obéir...Ma sœur, qui a fait d’autres choix, a eu une vie plus paisible. Bon, mais qu’en pensez-vous ?

-C’est une question insoluble, mademoiselle Nijinsky.

-Pourquoi ?

-Je ne connais quasiment pas ?

-Votre mère ne s’est-elle pas inquiétée quand elle vous a choisi un prénom ?

-Si, mon père aussi. Mais c’est différent…

Elle l’observa puis prit un air ingénu :

-Quel beau jeune homme vous faites ! J’aimerais être de votre âge. Je tomberais amoureuse…Bon mais lisez-vous-en ce moment ?

-Le Journal de votre père : je le lis et le relis.

Elle fronça les sourcils :

-A la demande des médecins suisses, mon père a rédigé un journal de janvier à mars 1919. Il y a consigné ses pensées. Vous savez, ce texte l'a authentifié comme authentiquement « fou » ! Il existe pourtant une « culture » de la maladie psychique mais voyez-vous, on ne citera pas Hölderlin, Schumann, Nietzsche, Van Gogh et Artaud. Eux-aussi souffraient de troubles violents mais on cite mon père à cause de son Journal !  Vous comprenez ?

-Oui, je comprends.

-Je ne pense pas ! Le Journal tel qu'il vous est présenté en librairie à l'heure actuelle n'est pas le bon. Il a été expurgé. A mon avis, il en manque un tiers. C’est à ma mère qu’on doit cela ! Tout ce qui touche à la sexualité de mon père a été modifié ou supprimé, pour ne citer que cet aspect et vous comprendrez que je puisse trouver cela extrêmement gênant. Mon père a réellement été attiré par Diaghilev, avec tout ce que cela implique mais elle a fait en sorte qu'il le présente comme un monstre. En outre, Vaslav était certainement fragile mais il avait une culture personnelle importante. Il avait lu Pouchkine, Gogol, Tolstoï, Dostoïevski. Il pensait que ce qu'il lisait devait influer sur sa vie et sur son travail. La version actuelle de son journal ne lui rend pas justice sur ce point. Ce pauvre être sans défense tombé dans la folie !

15 juin 2024

Erik N / Le Danseur. Partie 1. Mads et le jeune Erik.

Il y eut un homme aussi, bien plus âgé que lui. Il était grand, très blond et avait le teint clair. Erik avait peu d'expérience mais il était spontané. Cet homme l’attirait sexuellement et émotionnellement, ouvrant pour lui une autre réalité qu'il ne trouva pas déplaisante. Il n’avait jamais été vraiment amoureux et il découvrit qu’un même être pouvait vous paraître doux et gentil pour vous intimider ensuite. Mads fut rieur avec lui avant d’être possessif, secret et triste. Il eut avec lui un plaisir physique sans mélange et de grands moments de tendresse avant de subir ses assauts de jalousie. Était-ce cela, aimer ? Était- ce rendre des comptes, tenter d’apaiser un homme instable, l’écouter se plaindre, se montrer patient et cajoleur ? Si c’était ainsi que l’amour se disait, Mads l’aimait et il lui rendait son amour. Erik ignorait la passion. Cet homme en éprouvait une pour lui, qui allait s’aggravant. Quand il voulut rompre, il n’y parvint pas vraiment et tout se précipita. Erik savait qu’on pouvait se suicider mais quand Mads le fit, il en souffrit horriblement. Cet homme qui se pendait ! Ce devait être à cause de lui ! Il avait été amoureux mais il n’avait rien mesuré. La légèreté est illicite. Il avait été bon de se sentir beau pour lui et affreux de le voir se détruire mais Erik, se jugeant durement, pensait l'y avoir aidé. Ce qu'il avait fait, c'était mal. Terrifié, il se trouva face à lui-même et se fit une promesse : être aimé violemment, voilà qui devait être écarté. Et puis, les amours masculines étaient compliquées, et peu licites !  Il devint amnésique si tant que le rejet d’un traumatisme puisse vous rendre tel. Il barra tous ses souvenirs. Volontairement, il oublia Mads. Que pouvait-on conserver d’un être qu’on n’a jamais rencontré ? Rien !

15 juin 2024

Erik N / Le Danseur. Partie 1. Erik et Julian se découvrent.

 

Mieux valait ne pas insister et Julian eut l’intelligence de le faire.  Erik le questionnant beaucoup sur son travail, il fut prolixe.

-Quand je suis arrivé à Londres, j’ai constaté que ces anglais risquaient de ne pas me prendre au sérieux. Je n'avais pas les laisser faire, hein, Erik ! Je sais ce qu'ils pensent de nous, ces britanniques ! Toi, mon cher, tu es danois et les Anglais ne pensent pas grand-chose des Danois, c'est bien connu ! Bon, moi, j'ai fait le Boston Institute of Art. Regarde dans les guides : ça existe ! C'est une belle école snob qui existe depuis longtemps et on en apprend vraiment beaucoup de choses. Je suis restée trois dans cette école. Le prix qu'ils ont dû payer, mes parents ! Mon cher, je ne sais même pas si un danseur étoile pourrait y inscrire son fils, c'est dire ! Et après, j'ai travaillé avec Clive Mitchell, une sommité-américaine- qui m'a énormément appris sur la décoration d'un drame, d'une comédie et d'un opéra !

-Je ne connais malheureusement...

-Ni Boston, ni mon école ni ce décorateur ! Oh je sais, le Danemark est loin de tout !

Il était impossible de ne pas rire avec Julian mais son talent forçait l'admiration. Erik vit ses croquis et ses maquettes pour divers théâtres de Londres et pour l'Opéra. Il admira les espaces qu'il avait su créer pour Falstaff, La Traviata et L’Or du Rhin. Il fut conquis par ce qu'il avait imaginé pour Don Giovanni et pour les Noces de Figaro. Et les idées qu'il avait eues pour Billy Budd et Le Tour d’écrou de Benjamin Britten le frappèrent. Le talent de cet homme était singulier. Plusieurs fois, Erik demanda à voir ses projets ; il alla au spectacle aussi. Julian présentait sans difficulté son travail mais il n'aimait pas entrer dans les détails et Erik qui avait le sens de la pudeur n'insista pas ; de toute façon, si le jeune américain lui dérobait une facette, il lui en présentait une autre et celle-là était scintillante ! Il connaissait beaucoup de monde à Londres et il ne fut pas difficile à Erik de devenir très sociable. La raison en était simple : le logement qu'il partageait avec Julian ne désemplissait pas. Entre les actrices et acteurs, les danseurs, les metteurs en scène, les couturiers, on ne savait où donner de la tête. Et c'était sans compter sur quelques personnalités politiques, bon nombre de chanteurs et chanteuses, d'hôteliers et de restaurateurs et une escouade de jolies filles et de beaux garçons. On dînait tard, on buvait plus que de mesure et on chantait ou jouait du piano Et on faisait bien d'autres choses. Erik s'était amusé à Copenhague et Sonia l'avait fait beaucoup sortir mais ce qu'il voyait chez Julian dépassait de beaucoup ce qu'il avait connu. Voilà un homme qui savait inviter intellectuels et artistes et les inciter à revenir le voir !

Julian avait néanmoins une autre facette. Il organisait d’autres soirées où les couples se faisaient et se défaisaient à vive allure ; les nuits étaient pleines de couleurs étranges : celles des paradis artificiels. Erik voyait qu'on buvait et qu'on fumait et que des produits circulaient. Il n'était pas naïf. Il essaya un peu. Il fut rétif. Julian, il le comprit, l'était aussi. Ils avaient leurs carrières. Leur jeunesse, aussi. Au fond, ce qui valait la peine, c'était de croiser tant de monde, de pouvoir parler de tout et de rien et de rire facilement avant de consommer. Julian le faisait, pas Erik. Cette attitude, loin d’entraînait le dénigrement, suscitait plutôt la compétition.  Quoi, ce beau danseur était si attirant ! Qui le ferait céder ?  En quelques mois, il est vrai, Erik changea beaucoup. Il devint d'une sociabilité impressionnante ne manqua aucune des soirées de son ami. Il y fit beaucoup de connaissances et il louvoya avec facilité entre amour et amitié. Sa beauté, sa jeunesse et son aura de danseur l'aidaient à séduire facilement ceux ou celles qui venaient là. Il était avenant, charmant et Julian comprit rapidement qu'il donnait le change. Comment savoir si cet être brillant et beau qui semblait prendre tant de soins de vous voulait votre amitié ou votre amour ?  En réalité, il ne voulait ni l'un ni l'autre. Il attirait et repoussait joliment. Tant les jeunes filles que les hommes jeunes ! Avec quelqu'un d'autre qu'Erik, on aurait pris la mouche et on ne serait plus revenus mais il se montrait habile. Ceux-là même qu'il avait désappointés réapparaissaient vite. Ils finissaient par être complices. A Julian qui le connaissait bien, il ne pouvait mentir. Personne d’autre que lui ne voyait l'amoureux passionné et déçu qu'il avait pu être.  Il voulait être paradoxal et il l'était : on l'adorait pour cela. Il était tellement charmant, cultivé et raffiné que l'emmener au théâtre, au concert ou à des conférences était à coup sûr une démarche positive ! Beaucoup tentaient l'expérience et étaient déçus. On ne pouvait le séduire…

Julian finit par être direct.

-Tu n’aimes pas faire l’amour ?

-Je ne veux pas en ce moment.

-Ah ça, on s’en rend compte. Tu as le choix pourtant : hommes, femmes…

-J’ai eu des petites amies ici au début mais ça ne m’intéresse pas.

-Oui, ces filles sans intérêt ! Mais je n’invite que des gens intéressants, Erik, tu le sais…

-Je sais.

-Ceci dit, tu n’en fais rien !  Tu es un jeune homme détaché, rêveur, avec quelque chose qui captive. Ils te courent après, ils t'adorent tous ! Et tu réussis à les garder calmes. Tu es affectueux et détaché, c'est extraordinaire ! A chaque fois, je pense que quelqu'un va te coincer en affichant son désespoir amoureux mais tu restes naturel, amical ! Je ne sais pas combien de temps tu vas les tenir sous ton charme comme ça sans qu'ils ne s'énervent trop mais le fait est que tu es doué !

-Je cherche des amitiés.

-Non. Je crois que tu ne cherches personne. Ainsi, on ne t’atteint pas.

-C’est vrai, je suis très bien seul.

-Oui, on le dirait bien. Tu restes le jeune héros de la Sylphide !  Dans le monde, tu es « ici » mais nous tiens en respect. Quand tu danses, tu es « là » donc, tu échappes encore à tout le monde. Ce domaine de l'Idéal, nous ne l'atteignons pas. Cependant tu nous fascines « Ici et là » ...

-Je ne sais pas ce que tu veux dire.

-Mais si !

15 juin 2024

Erik N/ Le Danseur. Partie 1. Julian l'esthète et Jane, la ballerine.

 

 

5. Le Danseur danois et l'esthète américain

Lassé de vivre seul à Londres, Erik rencontre un américain lettré avec lequel il se met à partager un appartement. Les rêves du jeune danseur sont multiples : Jane Hopkins, ballerine quadragénaire, en fait partie.

Julian avait trente-quatre ans. Aussi extroverti qu'Erik était secret, ils s'apprécièrent très vite. L'appartement qu'ils partageaient était vaste et original dans sa disposition. Un grand nombre de petites pièces faisait qu'on pouvait y mener par moments des existences séparées ; il y avait deux salles de bain complètes et deux pièces servant de cuisine. La partie qu'occupait Julian était encombrée de meubles anglais et américains, de tentures, de tapis, de lampes et de vases pleins de fleurs exotiques. Celle que devait occuper Erik lui avait été livrée vide. Il était libre d'en faire ce qu'il désirait. Au départ, il en fit un espace plutôt neutre avec quelques meubles aux formes pures : armoires, étagères, tables, fauteuils, chaises. Il ajouta des tableaux abstraits et des statues diverses. Il y avait une reproduction d'un marbre de Camille Claudel qu'il aimait bien. Un buste de femme qui ne pouvait être que celui d’une danseuse. Le visiteur qui allait d'un bout à l'autre du logement ne pouvait être que stupéfait car l'espace crée par Julian était luxuriant et chaleureux alors que celui qui abritait Erik était élégant, pur et intemporel. L'émerveillement naissait quand on passait de l'un à l'autre car, paradoxalement, les deux décors s'harmonisaient. Ni Erik ni Julian ne firent la moindre remarque sur le décor de l'autre et s'il devient coutumier au danseur de s'asseoir dans un vaste fauteuil de cuir qu'il n'aurait jamais eu l'idée d'acheter, il parut évident à Julian de s'installer sur un pouf face à un grand tableau abstrait qui ne lui évoquait que des variations sur le bleu. Ils furent vite amis. Aussi rigoureux dans son travail qu'excentrique dans la vie, Julian Barney adorait donner le change. Organisant réception sur réception, il passait pour un dandy oisif et cela l'amusait car il n'était nullement paresseux. Il venait de Boston où sa famille était prospère. Son père gérait ses nombreuses propriétés foncières et sa mère était passionnée d'art. Elle adorait les Préraphaélites anglais et était l'auteur de plusieurs monographies les concernant. La culture de Julian dans le domaine des arts était encyclopédique mais il la teintait toujours de bienveillance et ne parlait jamais sans humour. Il était très demandé comme décorateur au théâtre et à l'opéra et quand il travaillait sur un projet, plus rien n'existait. Brun, le teint pâle, il avait un long visage un peu maladroit tempéré par de beaux yeux brun doré et une bouche sensuelle. Toujours vêtu avec élégance, il mélangeait les styles ce qui le rendait unique. L'imiter était difficile car les alliances de vêtements, de tissus et de couleur qu'il réalisait n'étaient réussies que sur lui. Ainsi vêtu et élégamment coiffé, il affectait de détester le thé, de ne jamais lire le Times et d'adorer la côte est. C'était un Bostonien chic, il le soulignait. Il se voulait très Nouvelle-Angleterre. Il savait ce que bien des Anglais pensaient des Américains mais sa bonne éducation, sa solide formation dans une école chic et sa réputation élogieuse fermaient toutes les bouches.

Il aurait voulu qu’Erik soit spontané ave lui mais c’était le contraire qui se produisait : il restait intimidé. Cet américain avait étudié la littérature à Harvard mais il s’était aussi formé en dessin. Il était décorateur de théâtre et sa culture était étourdissante. Face à lui, il était emprunté et manquait de naturel. L’américain finit par l’interroger :

-Qu’est-ce qu’il y a ?

-Rien.

-Quoi ? J’ai fait de bonnes études, c’est vrai mais vous aussi, non ? Ou plutôt, toi-aussi car nous nous parlons journellement, désormais.  Tu étais danseur étoile, à Copenhague, c’est bien cela ?

-Oui. Je me suis formé là-bas. Une formation très sérieuse !

-Je n’en doute pas, Erik ! Quoi ? On ne sourit pas beaucoup au Danemark, me semble- t-il ?

-Ça nous arrive...

-Ah, tu me rassures ! C’est une bonne nouvelle car avec moi tu te contrôles un peu trop !  Et pourquoi Londres ?

-Je te l’ai déjà expliqué, je crois.

-Certainement, mais je préfère que tu te répètes !

-On m'a proposé un contrat et j'ai obtenu un congé ; j'aime Londres. C'est une ville fantastique. Et je suis très heureux de danser ici.

-Eh bien ! Ta façon de parler est si théâtrale, tout d'un coup...

-Je suis passionné. A Londres, j’ai déjà dansé dans le Lac des cygnes, Giselle et Daphnis et Chloé. Ah et dans La Sylphide aussi ! C'était un merveilleux programme et depuis quelques temps, je danse davantage dans de nouvelles productions, des ballets plus récents ! Je suis vraiment enthousiaste !

-Je m’en rends compte ! Mais qu'est ce qui est merveilleux là-dedans ? Retrouver à l'English National Ballet Peter Schaufuss, ton collègue danois ? C'est lui le directeur, non ?

-Ah, bien sûr, c'est un compatriote ! En fait, je voudrais travailler avec beaucoup de ballerines et former vraiment une équipe avec chacune d'elles. Chaque ballerine est différente. On ne peut avoir le même style, la même approche d'une danseuse à l'autre et il faut en quelque sorte changer ses couleurs, les adapter aux siennes pour créer un vrai échange...

-Erik, que de lyrisme ! Dis-moi, les ballerines étaient si barbantes à Copenhague ?

-Mais non !

-Ah ! Tu voudrais dire que…

-Non. Je veux dire qu'une bonne association entre un danseur et une danseuse peut vous faire approcher d'une sorte de perfection ! Tu vois ce que je veux dire ? Quand on veut la beauté, quelque chose doit se cristalliser entre deux interprètes. Avec la bonne personne, cela peut être une vraie communion !

-Et là mais quel colocataire !  Tu as dû être très amoureux au Danemark et ça n'a été comme tu voulais !

-Qu’est-ce que ça vient faire ?

-Tu es à l’âge des amours. Elles peuvent revêtir des formes multiples…

-Dans les films.

-Erik, non enfin…

Mais le danseur ne voulait dire. Il avait dès le début constaté qu’en dehors des diners qu’il organisait dans l’appartement pour des amis londoniens stylés, dîners où il le conviait, il sortait souvent et chassait. Il aimait les jeunes anglais au teint clair, blonds si possibles. Erik se refusait à toute question. S’il en avait posé, il aurait dû contrer un d'un homme roué, habitué à plus de faiblesse chez des jeunes gens de son âge et aurait su le faire parler. Celui-ci appréciait beaucoup qu’Erik lui damât le pion ainsi. Il l’invitait souvent dans la partie de l’appartement qu’il occupait et allait dans la sienne. Peu à peu, Erik lui montrait des photos.

-Ta mère !

-Oui.

-Jolie française ! Et lui, c’est ton père.

-Svend.

-Tu as de qui tenir. Et eux ?

-Irina Nieminen et Oleg Tobialsky. La finlandaise et le russe. Je n’en serais pas arrivé là où je suis sans eux.

-D’autres auraient pu te former…

-Mais non !

-Admettons. Ils ont l’air farouche en tout cas.

-Tu plaisantes ?

-Pas vraiment. Et là ?

-Le Spectre de la rose.

-Photo magnifique comme celles de toi quand tu apprenais la danse avec ces deux êtres captateurs. Tu me les donnes ?

-Non.

-Tu finiras par m’en donner.

-On verra.

Julian continuait, par instants, de le regarder comme Mads l’avait fait jadis mais il refusait d’en tenir compte. S’il l’avait fait, il aurait dû admettre que sa beauté pure suffoquait cet américain d’autant plus qu’il n’en semblait pas conscient.

-Donc, tes amours ?

-Je suis un danseur.

-L'un n'empêche pas l’autre. Tu es sentencieux parfois, monsieur Hamlet !

-Ne m'appelle pas comme ça ! Ne me ne crois-tu pas ?

-Si, mais tu es imprécis.

-C’est aussi bien.

-Comme tu veux ! Parlons de Nijinsky !

Erik avait un livre sur lui. Il en regardait les illustrations. Julian en savait plus sur les Ballets russes et le célèbre danseur que son colocataire mais il se taisait : c’est ce qu’avait à en dire le danseur qui était important.

-Tu veux peut-être savoir si la Beauté m’a assailli ?

-Oui, Erik.

-Oui. La première fois, j'étais enfant. Mon père nous a emmenés à Skägen où il avait vécu enfant. J'ai vu le rivage, la Baltique qui rencontre la mer du Nord. J'ai été saisi violemment. C'était mon premier instant de beauté. J'ai été traversé par la joie et là, j'ai voulu devenir danseur.

-Et après ?

-J'ai eu un professeur particulier au Danemark, une Finlandaise encore belle, exigeante. Une fois, je répétai une pièce avec elle pour un concours que j'allais passer. J'étais Albrecht dans Giselle. Et à un moment, cette même Beauté est venue. C'était si dense et rare ?

- Et la troisième fois ?

-Sérénade, Balanchine. Un bref moment sur scène. Seul. Mais Ce n'est pas tout. Enfant, j’ai vu quelques documentaires sur Vaslav et encore maintenant, je regarde dans ses photos, les postures qu’il a su prendre. Le Prince oriental de Shéhérazade, les danses siamoises…L’expression si extatique de son visage. Je voudrais m’approcher de ce visage, de ce qu’il dit…

-Tu t’en approches.

-Non, non ! Je suis très loin de lui ! Mais je me dis que j’y arriverai peut-être, que je saurais m’approcher de lui ; on m’a donné le Spectre et le Faune mais j’étais loin de tout.

-Je ne pense pas.

-Le danseur, c’est moi ; et moi, je le pense.

15 juin 2024

Erik N / Le Danseur. Partie 1. Erik fascine Julian.

Julian était un homme adroit. Erik le fascinait. Il l’avait vu danser bien avant son arrivée dans l'appartement. Il tenait le rôle masculin de la Sylphide. Le décorateur avait tout de suite compris. C'était une chose de parler avec Erik et tout à fait une autre de voir sur scène cet être à la fois charnel et totalement aérien. A le voir effectuer des figures compliquées, faire ces sauts merveilleux, ces pirouettes, on s'émerveillait. Julian avait l'habitude des cantatrices, des chanteurs mais aussi des danseurs : il savait faire la différence. A Covent Garden, c’était lui qu'on regardait ! Julian comprenait cette finlandaise et ce russe qui lui avaient appris avec rigueur ce qu'ils savaient et avaient vu ce don qu'il portait. Comme ils devaient être fiers !

-Comment fais-tu ? En général, celui qui brille sur scène est quelconque dans la vie...

-Ah ?

-En général oui. Dans ton cas, non.  Tu te vois ici et tu te vois sur scène ?

-Non.

- Bien sûr que si, tu me comprends ! Tu sais, je vais souvent te voir danser.  Tu es si magnifique ! Dans un autre monde, vraiment. Tout vient de là...

-Je danse. Je suis un danseur classique et...

-Et tu fais ton travail ? Allons Erik, pas avec moi !

-Je veux le meilleur car la danse le veut !

Mais il finit par se relâcher et eut quelques petites amies que Julian entraperçut. Son attachement pour Erik était tangible désormais et il le laissait paraître mais il gardait ses distances. Cette rigueur poussa Erik à lui faire des confidences.

-Tu voulais savoir ce que j’ai vécu au Danemark, qui j’ai aimé…

-Tu me le dirais enfin ? Moi, je te l’ai dit : j’ai eu deux liaisons importantes, des hommes très bien dans chaque cas. Mais j’ai rompu avec l’un et l’autre. Tout s’établissait si vite ! Et toi ?

-Oui, j'ai été amoureux.

- D'une femme ?

- Oui. Une danseuse. On travaillait ensemble.

- Ah, je vois…Elle était jalouse de toi !

-Professionnellement, oui.

-Oh, je la comprends ! Quelle déception de ne pas avoir hérité soi-même d'un tel don ! Tu es d'une telle grâce et d'une telle expressivité ! Tout passait sur ton beau visage fardé : la joie, l'amour, le regret, la tristesse...Et tu emportes tout le monde dans la beauté de la danse. Tu es là, vraiment, dans l'instant où on te regarde !

-Elle n’était pas si lyrique ; en fait, elle m’a quitté pour un homme un homme plus âgé et qui avait de l'argent.

-Navré, Erik. Non, tu vois, je ne te sers pas un laïus sur les femmes de mauvaise vie…Et sinon ?

-J’ai connu un homme avant elle.

-Un chorégraphe ?

-Non, un pilote de ligne.

Julian ne put s’empêcher de rire mais Erik semblait en difficulté. Qu’il lui fît cette confidence lui demandait beaucoup.

-Il avait la quarantaine. C’était dur ; je n’aime pas y penser. Il était souvent triste, il criait beaucoup. Je l’ai supporté un temps et puis j’ai été excédé : il voulait tout le temps des preuves d’amour.

-Tu as rompu.

-Oui mais il est mort.

-Peut-être était-ce mieux.

-Non, il s’est donné la mort.

-Ah ! Tu veux poursuivre…

-Non.

-Merci de m’avoir confiance et t’être confié à moi.

Julian pensait qu’Erik le regarderait avec bienveillance mais ce fut l’inverse. Son regard était dur. Il disait : ce que je viens de te dire ne t’autorise pas à m’aimer. Tu as compris ? Ne m’aime pas. » Le décorateur en fut presque alarmé.

16 juin 2024

Erik N / Le Danseur. Partie 1. Vouloir danser dès l'enfance.

2. Erik, enfant, et le désir de danser.

Tout jeune, Erik Anderson a une telle passion pour la danse classique que ses parents, d'abord réticents, finissent pas accéder à sa demande. C'est sa mère, Claire, qui lui va lui trouver une première école de danse. Avant cela, son fils la surprendra beaucoup. Un documentaire sur Nijinsky serait peut être la cause de tout...

Il voulait danser. Il n'avait rien abandonné et cette fois, elle devait l'aider.

-De la danse classique ! Tu insistes encore !

-Je veux en faire. C'est sûr et certain, maman.

-A cause des émissions que nous voyons de temps en temps à la télévision ?

-Je crois. Il y avait une émission sur un danseur russe avant-hier. Il était célèbre avant la première guerre.

-Nijinsky ! Ah oui, tu as aimé ce documentaire. Tu en avais déjà vu un sur les Ballets russes d’ailleurs !  Mais ça n’explique pas pourquoi tu es si déterminé.

-Si. On peut dire que si.  

-Mais tu apprends le piano !

-Aide-moi, maman !

 Il avait huit ans. Il le dit aussi à son père qui ne se ferma pas tant que cela.

- C'est un choix très inattendu, mon fils !

Erik était un être déterminé. Quelquefois, malgré son âge, il n'était plus enfantin du tout. Claire était impressionnée mais perplexe. Des quatre enfants qu'elle avait, elle ne pouvait se plaindre. Tous prenaient l'école au sérieux et étaient mélomanes. Ils pourraient devenir musiciens, elle aimait cette idée ; pour le reste, ils avaient les passe-temps classiques des enfants de leur âge, le cinéma, la lecture, le patin à glace...  Mais Erik se tournait vers la danse classique ! Pour la famille de Claire, il s'agissait d'une discipline à la fois drastique, impressionnante et magnifique. Beaucoup d'appelés, peu d'élus. Pour sa part, elle s'était estimée trop désobéissante pour aborder la danse sous cet aspect ou trop paresseuse. Le Lac des Cygnes et Giselle, c’était magnifique mais elle sentait le travail acharné derrière les images glacées ! Danser, pour elle, c’était penser que le rythme est partout. Danser, c'est être jeune et futile. A l'évidence, son jeune fils ne pensait pas comme elle.

Les semaines passant, ni Svend ni Claire ne répondirent pas à leur fils mais celui-ci qui semblait toujours dans son monde, finit par les interpeller :

-Vous décidez quoi ?

Il était d'une dureté surprenante.

Svend répondit :

-Personnellement, je ne suis pas tellement d'accord mais je ne m'opposerai pas à une première année de cours. Je crois qu’ainsi, tu testeras tes limites. Erik, ce sont les petites filles qui se ruent sur ce type de cours. Enfin, tu te feras ton opinion !

Erik se raidit. Plus malléable, il aurait cherché à remercier son père mais il ne le contra pas.

-Je sais cela ; mais ça ira bien !

-Et toi, maman, quel est ton avis ?

-Je pense que tu vas prendre des leçons. Tu as énoncé ton désir à maintes reprises et je n'ai pas vraiment réagi mais il le faut, là, je crois.

-Ta mère va chercher une école de danse.

Svend avait l'air contrarié mais Erik qui resta sans sourire s’en contenta.

Dans les temps qui accompagnèrent ses recherches, Claire trouva son fils aussi déterminé possible. Il l'encourageait à chercher et il la câlinait. Elle ne laissa rien au hasard. Elle lui expliqua qu'il devait être patient et il le fut.

15 juin 2024

Erik N / Le danseur. Partie 1. Ballet Royal de Copenhague. Erik soliste.

4. Erik et le Ballet royal de Copenhague.

Erik a réussi : il danse pour le Ballet royal de Copenhague où son talent est remarqué.

Il s'intégra très vite à une troupe assez stable. Redoutablement ponctuel, il s'entraînait avec régularité. Il était alors tout jeune et se composa une personnalité.  Bien que toujours un peu lointain, il était souriant et aimable avec tout le monde. Son côté solitaire irritait les jeunes danseurs car il semblait se mettre à part. Ces regards, il les comprenait mais il n'acceptait pas les invites et cette attitude qui montrait plus de timidité que d'assurance était mal comprise. De fait, à dix-huit ans, Erik était lunaire. De lui-même, il disait 

-Je suis un garçon qui danse plutôt seul !

Sa nature émotive et imaginative le servait pour son art car elle lui permettait de s'imprégner instinctivement des atmosphères, des ambiances, des impressions qui peuvent nourrir un rôle. Elles étaient aussi dangereuses car elles lui donnaient un faux sentiment de sécurité. Il lui semblait qu'il vivait sa vie alors qu'il ne faisait que la rêver.

-N'es-tu pas trop solitaire ? Lui demandait Claire.

Il répondait non invariablement sans convaincre personne. Pour sa famille, il était trop à part, pour ses anciens amis, encensé trop vite et pour les danseurs du corps de ballet trop doué et surtout trop beau. Alors qu'une attitude plus simple aurait permis de voir qu'il était peu sûr de lui, il afficha un impressionnant contrôle de lui-même. On ne vit pas qu'il pouvait être vrai et spontané car il paraissait froid. Or, rien n'arrive sur un plateau si on bride une sensibilité riche, plus riche que celle de la plupart des gens. On commença à dire d'Erik qu'on l'avait trop tôt auréolé d'une réputation flatteuse : celle d'avoir des dons exceptionnels. Pendant une brève période, il lui sembla que les beaux rôles s'éloignaient et qu'on ne lui prédisait plus la belle carrière qui lui était due. Il fut conscient du danger et sollicita Irina qui fut directive. En quelques mois, il se transforma. Il devint moins fermé, plus original, plus libre et les émotions qu’il bridait, parurent.

-Ah dit Kirsten, tu n'es pas pareil sur scène ! Là, tu nous atteins !

-Te voilà si sensible, mon Erik et si lumineux quand tu danses ! déclara Claire,

Les critiques enthousiastes revinrent. Sa réelle beauté devint accessible en dehors de la scène et plus lumineuse quand il dansait. Quant à son être même, il s'ouvrit avec rapidité. Tous furent surpris et tous se louèrent. Toutefois, Erik en se mettant à part de la réalité en avait oublié l’ambiguïté et la dureté. Celle-ci le frappa de plein fouet. Au long de ses années d'apprentissage solitaire, il n'avait pas eu d’expériences amoureuses, les jeunes filles lui restant lointaines. Or, à dix-huit ans, il se réveillait. En quelques mois, il y eut eu Inge, une Allemande, Lucia, une Italienne et Linn, une Danoise. Aucune n'appartenait au corps de ballet. Toutes avaient quelques années de plus que lui et toutes avaient un logement en ville. Déshabiller lentement en caressant, être déshabillé à son tour en étant palpé et embrassé, c'était bon et doux. Il n'y avait à penser, juste à apprendre les douces choses de l'amour physique. Elles voulaient tellement le faire entrer dans le monde des sensations, le rendre viril, l'entourer de leurs rires et de leur reconnaissance ! Il passa de l’une à l'autre. Elles étaient amusantes, parlaient beaucoup et, dans le plaisir, se montraient délicieuses. Il était content avec elle. Quand on rattrape le temps perdu, on l’est.

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Moi, je sais d'où souffle le vent. Ecrits sur la danse.
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