Un apprenti-danseur dont la « carrière » n'est encore qu'une parenthèse apprend cela. Tous l'apprennent. Il fit donc comme les autres mais quel don ! Elle lui apprit les pas et il ne la déçut pas. Ce qui la surprit, c'est qu'il resta presque timide. Totalement inconsciente de l'excellence de son fils, sa mère le fut aussi. Aussi charmants l'un que l'autre, ils étaient d'une irréprochable ponctualité et ne payaient jamais en retard. Elle était rieuse. Il était étonnement grave. Mais comprenaient-ils ? Plus de trois ans avaient passé et l'enfant devenait un adolescent. Elle finit par la prendre à part.
-Madame Anderson, vous avez un fils qui doit aller plus loin.
-Que voulez-vous dire ?
-Madame, j'ai appris à Erik ce qu'il est en droit de savoir et croyez-moi, il le sait. Vous êtes venue avec votre époux assister à mes spectacles de fin d'année. Vous devriez avoir compris…
-Erik est très bon, alors ?
-Il a un don exceptionnel. Il faut lui permettre de le développer. Je vous conseille de ne pas le laisser dans mon école où il a déjà appris tout ce qu'il doit savoir avec moi. Je vais vous donner une bonne adresse.
-Une bonne adresse ? Mais il adore votre école ! Il prend les choses tellement à cœur ! Il travaille beaucoup pour vous !
Il fallut encore insister pour la convaincre :
-Brillant, il est brillant et je sais de quoi je parle. Si vous l'aidez, il a un bel avenir. Vous allez contacter Irina Nieminen. Elle est Finlandaise d'origine mais au Danemark depuis longtemps. C'est une femme remarquable qui saura le former. Elle travaille avec un danseur russe, très doué lui-aussi. Ils sont bons pédagogues. Vous ne sauriez regretter une telle décision !
-Cela signifie qu'il faudra payer des cours particuliers ! Le père d’Erik voit d'un très mauvais œil la passion de son fils pour la danse : il ne financera pas deux professeurs particuliers car il ne croit pas à une belle carrière !
Hannah sourit :
-Votre mari est un entrepreneur avisé qui gère bien ses salons de coiffure. Il s'accroche sans doute à l'idée qu’Erik lui succèdera mais ce ne sera pas le cas ! Son fils a un avenir dans le monde exigeant de la danse classique. J'ai eu de nombreux élèves. Mon jugement est sûr. Sonia Christofferson qui danse pour le Ballet royal danois et Hans Torger qui s'est expatrié au Québec ont été mes élèves…
Comme Claire hésitait, elle renchérit :
-Votre mari ne refusera pas. Et quand bien même, il interdirait à Erik l'accès aux cours d'Irina, celui-ci ne se laisserait pas faire. Il est d'une volonté farouche. Il faut lui donner sa chance : il ne décevra aucun d'entre vous.
-Vous êtes très convaincante !
-Il le faut...
Ce jour-là, Claire, d'abord réservée, fut impressionnée par la fermeté d'Hannah. Elle décida donc de préparer son mari à accepter l'idée qu'Erik pût envisager une carrière de danseur classique. Rien, financièrement, n'empêchait que leur fils puisse poursuivre sa vocation. Fidèle à lui-même, Svend resta dubitatif plusieurs jours durant mais n'empêcha rien. Ainsi, tout fut fixé dès cette lointaine année 1973.
Il se leva cette fois. Elle avait posé les deux dessins sur la table. Elle se tenait debout.
-Comment s'appelle le premier ?
- « Erik rêveur. »
-Et l'autre ?
- « Danseur alangui. »
-Il manque une cravate ; et un changement dans les traits du visage. Ça me plaît.
-Pourquoi une cravate ?
-Ce pourrait être une affiche pour Jeux...Dans ce ballet, Nijinsky est en costume de tennis et il porte une cravate. Mais la chemise est un peu différente. Il en a relevé les manches. Mais ça pourrait être bien. Je pense au film, aussi.
-Alors, tu n'aimes pas ?
Elle était toute droite.
-Si, oh si. Je suis touché. Tu sais me voir. Cette façon que j'ai de rêver, ce visage si jeune que j’ai alors. A vrai dire, j'ai l'idée d'un troisième dessin : ce joueur de tennis entre les deux femmes. Aucun des trois ne touche terre. Ils sont en plein élan. Tu as du talent. Je suis sûre que tu pourrais faire cela. Je vais te donner des photos. Support de travail. Et...
-Et ?
Elle attendait manifestement qu'il devint tendre avec elle mais il parut réticent.
-Couche avec moi ! Erik, tu me rends folle !
Il lui adressa un sourire tendre.
-Tu es très volontaire !
-Mais tu ne veux pas ?
-Mais si !
Elle retira son corsage. Elle avait un buste fin, une peau claire et ses seins étaient restés aussi beaux. Elle lâcha ses cheveux. Elle attendit.
-Comme tu es jolie ! Si je ne te voyais plus, Je mettrais des mois à oublier tes seins, tes reins, tes odeurs corporelles. Si belle, si féminine. Ma belle, ma belle, ma si belle ! Ma chérie !
Elle fut suffoquée. Il l'assit sur la table avant de se déshabiller. Il fut aussi adroit et sexuel que la première fois. Habile et viril, il n'en finissait pas de la caresser et de l'embrasser et le laissait aller et venir en elle en espérant qu'il saurait durer pour mieux s'imprégner d'elle. Elle s'en voulut de jouir violemment et de crier alors qu'il était lui, discret. Elle le retint par les épaules pour qu'il ne sorte pas d'elle et se crispa si intimement qu'il en sourit. Quelle belle façon de le retenir ! Quand ils se rhabillèrent, l'émotion la terrassait. Elle ne savait pas que sa douceur le fascinait autant que sa façon d'être dans l'amour physique car elle pouvait aussi têtue qu'une enfant tout en ayant l'adresse d'une belle maîtresse. Il la prit dans ses bras et lui embrassa les paupières. Prenant cette marque de tendresse pour une condescendance déguisée, elle fit preuve d'une vindicte touchante.
-Je te capte quand je te dessine mais ensuite, tu n’es plus là.
-Je suis là.
-Quelqu’un d’autre est amoureux toi et te veut.
-Petite fille !
-Dis-moi qui sait.
-Personne.
De nouveau, ils firent l'amour. Il avait un corps racé et non parfait, un corps sans ego car fait pour l'humilité des entraînements quotidiens et les planches des théâtres mais elle n'en voyait que la magie. Allongé sur elle, il était lourd sans être massif et allait et venait en elle avec science. Elle jouissait.
-Je dois poser pour un troisième dessin de toute façon.
-Erik !
-Je t'adore vraiment. Je ne mens pas.
-Alors...
-Alors au travail !
Elle ne sortait pas indemne de cette relation. Tout allait très vite. Trop peut-être. Erik lui ayant donné quelques photos, elle travailla sur Jeux et tint secrète ses recherches. Elle voulait l’éblouir.
Dans le même temps, Erik, rassembla ses notes, les relia entre elles, fit d’autres recherches et constitua un tout. Il fit un envoi à Irina et un autre à Julian.
Chloé, absorbée par ses deux emplois, avait du mal avec sa troisième commande. L’un après l’autre, elle déchirait ses dessins. Erik restait immuablement tendre avec elle.
Kyra Nijinsky allait arriver. Un assistant irait la chercher, la mettrait dans l’avion, voyagerait avec elle puis la conduirait aux studios. La veille de son départ, Erik appela à Kyra. Elle avait peur. Erik pensa qu’elle n’avait plus en tête que le dernier film où on l’avait fait paraître. On ne l’y avait pas bien traitée. Tantôt, elle apparaissait sur une voiture de pompiers très vite entourée de petites ballerines qui la confondaient avec Isadora Duncan. Tantôt, elle était filmée en silence, revêtue d’étranges atours. Pour finir, elle poursuivrait Patrick Dupond sur scène, lui dansant merveilleusement et elle paraissant sans cohérence. Tout montrait qu’on ne lui faisait pas confiance alors qu’un récitant faisait défiler les textes du Journal et que des sommités débitaient des platitudes sur la danse classique et les Ballets russes. On la laissait dire qu’à la mort de Diaghilev, elle avait été ravie, qu’elle voulait que Venise coule et qu’elle mangeait des œufs tous les jours. Quelle dérision ! Il comprenait qu’elle fût fébrile.
-Mademoiselle Nijinsky, voulez-vous que nous nous arrêtions quelque part ?
-Non ! Je poursuis : à Saint-Moritz, ils étudiaient son cas. Eugen Bleuler avait inventé le terme « schizophrénie » en 1911 et bien entendu quand mon père, présenté par ma mère, lui a été « soumis », le diagnostic est tombé. Oui, c'est cela. Le bon docteur a déclaré qu'il était malade mental et incurable. Ma mère était liée à un autre médecin. Un jeune Hans Frenkel. Ils sont devenus très proches, intimes pour tout dire... Il faut bien sûr la comprendre...Son mari malade prônait la chasteté...Si j'avais pu détruire cette « femme », ma mère quand j'étais adolescente, je l'aurais fait, je l'aurais fait ! Et lui qui a répondu quand elle est venue lui dire le diagnostic du grand docteur : « Petite femme, voilà la garantie de ma mort » ...
Cette fois, elle pleurait. Le danseur réussit à se garer.
-Je suis navré. Vous voulez qu’on se rapproche de l’océan !
-Ah oui ?
-Il faudra changer de restaurant.
-Oh mais ça m’est égal.
-Santa Monica : je sais y aller.
Elle sécha ses larmes. Erik pensa à ce qu’Irina lui avait dit : « ne la sous-estimez-pas. Jamais deux fois la même question. »
-Il y a de bons restaurants ?
-Je n’en sais rien ; nous trouverons, Kyra !
Elle se mit à parler russe toute seule et le fit jusqu’à ce qu’Erik arrête la voiture. Ils en sortirent tous deux et s’avancèrent vers l’océan. Maladroite et gênée par sa corpulence, elle restait imposante. Elle parut se reprendre et dit :
-Un petit restaurant avec du poisson frais ou des fruits de mer !
-Pas de problème.
Ils errèrent et trouvèrent. C’était sans prétention et dans ce lieu simple, elle paraissait trop bien habillée. Toutefois, les convives, qui parlaient fort et s’interpellaient, n’y prirent pas garde. Erik, la sentant plus stable, dit :
-Votre père a fait l'objet de deux films. Celui de 1980 était très esthétique et élégant, même si, historiquement parlant, il n’était exact. Par contraste, cet étrange documentaire dans lequel on vous a fait évoluer n'a pas apporté grand-chose. On a été impoli avec vous en vous filmant mal et en vous faisant intervenir de façon incongrue. Je suis un danseur. Pas un acteur. Je n'ai pas de perspectives dans le cinéma. Et je ne suis pas quelqu'un qui peut vous forcer à quoi que ce soit.
Elle le toisa :
-Vous pensez que je vais changer d’avis !
-Peut-être. Vous le pouvez !
-Il vous arrivera quoi ?
-Ils s'en arrangeront et j'aurai un certain nombre d'ennuis....
Il dit ces derniers mots avec humour. Elle s'apaisa enfin et revint vers lui :
-Comme vous êtes sensible et droit ! Irina ne s'est pas trompée : Vous êtes un jeune homme pur. Que voulez-vous ?
-Nous vous voulons, vous ! Si vous êtes là, tout va s'infléchir...
Son étrange visage s'apaisa et elle lui confia :
-Maintenant, nous pouvons parler de Diaghilev ! Il venait d’une famille riche et cultivée. Son père était colonel de cavalerie et sa mère était une jeune fille de la bonne société, excellente interprète au piano. Sa petite enfance a été celle d'un privilégié et une partie de sa jeunesse aussi encore qu'à un moment, sa famille ayant perdu sa bonne position sociale, il a dû prendre sur lui de l'aider.
-Il est donc simple de dire que certains détruisent et d'autres sont détruits ?
- Bien sûr que oui, Erik. Diaghilev a eu avec mon père une relation difficile, certainement écrasante mais il l'a aidé à créer et quelles créations ! Et puis, pour lui venir en aide quand il a basculé, il est intervenu pour lui à plusieurs reprises. Tout d'abord, pour des raisons que je n'expliquerais pas ici, il nous a aidés à sortir de Hongrie où nous étions en résidence surveillée. Cela lui a demandé beaucoup de diplomatie et coûté de l'argent mais le fait est que nous avons pu sortir. Ensuite, il a, en 1921, engagé ma tante, Bronislava et celle-ci l'a ébloui. Personne ne l'obligeait à engager la sœur de son ancien compagnon mais c'était dans les deux cas, il me semble, une façon de montrer que cet amour avait existé. Ensuite, il a tenté, à plusieurs reprises de le remettre en « éveil ». Je ne citerai que la dernière tentative. En 1928, il a décidé d'amener mon père à Paris pour qu'il assiste à une soirée de ballet. Lifar a, parait-il, dansé merveilleusement. Diaghilev avait l'espoir que le spectacle rendrait le goût de vivre à ce danseur qu'il avait admiré d'autant que sur la scène du Châtelet, il s'est promené avec Karsavina et lui. Mais mon père a paru absent. Lorsque le public a appris que Nijinsky était dans le théâtre, un flot d'émotions a parcouru la foule. Mais il n'y a pas eu de miracle. Le spectacle terminé, Diaghilev a aidé mon père à descendre les escaliers, mais le danseur a pris peur. La voiture attendait pour l'emporter, Diaghilev a mis ses mains sur les épaules de cet homme malade et l'a embrassé. Lorsque la voiture est partie, tous les espoirs et les désirs de Diaghilev s'en sont allé avec lui. Oh je ne veux pas dire qu'il voulait que mon père redevienne le danseur incomparable qu'il avait été ! Non, c'était un rêve qui s'en allait !
Erik fut perplexe mais ne dit rien. Les rêves d'autrui sont des objets difficiles qu'il faut manier avec précaution. Peut- être fallait-il laisser à Kyra certains d'entre eux.
-Vous l'avez vu tentant de redonner à votre père le goût de la vie ?
-Oui, en Suisse. J'avais neuf ans. Il est venu voir mon père dans notre villa et nous étions sur la terrasse. Mon père ne le reconnaissait pas et je voyais cet homme devant lequel tous ou presque tremblaient tenter différents stratagèmes pour que revienne à la réalité ce danseur qui avait enflammé les esprits, cette âme vivante de la danse ! Quand il a vu qu'il n'avait aucune prise, il s'est mis à lui parler avec les mots du cœur. Il ne retenait plus ses larmes et moi qui étais une petite fille, je contemplais le visage bouleversé du grand imprésario tandis que s'écoulaient ces phrases en russe. C'était infiniment émouvant. Je me souviens de tout mais ne vous dirai pas ce qu'il lui a dit.
Elle parla encore de la dualité. Son père avait pu être, avec elle, adorable et cruel. Elle se souvenait d'une grande humiliation quand, à quatre ans, il l'avait terrorisée en lui demandant de confesser ses masturbations. Mais il l'avait immensément récompensée par des regards d'amour quand il était lucide et calme. Quant à sa mère, elle n’en avait pas, quoi qu’il pût en paraître, une image aussi dure. Tout le temps de la maladie du danseur, elle avait été là. Il avait eu de l’amour pour cette femme et celui-ci, malgré les épreuves, avait duré…Erik, devant tant de contradictions, ne savait démêler le vrai du faux. Ce qu’elle disait était-il vrai ? Rêvait-elle ? Il n'avait pas de réponse.
Ils restèrent silencieux après ce long dialogue mais soudain, elle fut espiègle :
-J’ai encore faim ! Je veux des fruits de mer !
Il rit et passa commande.
-Pas vous, Erik ?
-Je n’ai plus faim.
Elle lui caressa soudain la joie en un geste étonnamment sensuel ;
-Vous allez me raccompagner ?
-Mais bien sûr !
-Et demain, vous viendrez me cherchez ?
-Non, je ne pourrai pas. Il faudra que je sois au studio avant vous. Mais un chauffeur viendra.
-Ah oui. Vous savez, mon père aurait été si content ! On le surnommait le Nouveau Vestris, mais ce surnom vous irait bien à vous aussi.
-Entendu ! Kyra, je ne dispose que d’une unique version. Même dans celle-ci, votre père veut de toute façon montrer qu'il n'est pas « fou ». N'est-ce pas ?
-Oui. Vous savez, mon père n'a pas vu ce texte comme la dernière chance qui lui était donnée de montrer qu'il n'était pas malade. Il l'a vu comme une possibilité de démontrer qu'il était passé à un autre plan, une autre dimension. Il avait joint son âme à Dieu. A ma mère, d'ailleurs, il dit : « tu sais, c'est mon mariage avec Dieu ». Il disait que le peuple devait non pas « penser » mais « ressentir ». Quand on n'était plus dans le sentiment, la sensation mais seulement dans la pensée, on allait vers la guerre. Quand il disait cela, il se heurtait bien sûr à ma mère ! Elle essayait de le comprendre à travers son intellect et il demandait à être compris d'après ses ressentis ! Beaucoup ont ri que Nijinsky ait fait des classements parmi les hommes politiques ; il a dit que David Lloyd George, le premier ministre britannique ne se servait que son intellect alors que Woodrow Wilson qui était pacifiste était en relation avec ses ressentis. Mon père avait lu Tolstoï dont on a peine aujourd'hui à mesurer l'influence ! Il était sûr de ce qu'il écrivait. Vous savez, il n'avait pas l'intention de gagner de l'argent avec son journal : une fois publié, il l'aurait distribué à qui voulait le lire. Il voulait qu'on le connaisse comme un pacifiste ! Il n'aimait pas l'idée que son texte soit imprimé, il aurait voulu des fac-similés car, selon lui, on était bien plus près d'un écrit vivant que de sa reproduction. Il pensait vraiment qu'on le comprendrait. Cette humanité en deux catégories : ceux qui pensaient et ceux qui ressentaient. Souvent, il citait Lloyd Georges et Diaghilev. Il disait : « ce sont des aigles. Ils permettent aux petits oiseaux de continuer de vivre ! »
-Donc selon vous, sur ce conflit mondial, il avait des vues justes ?
-Il démontrait son pacifisme et son amour de l'humanité. On oublie aujourd'hui qu'il s'inscrivait dans un courant de pensées, que des intellectuels et des artistes pensaient comme lui. On ne voit que l'incohérence de certaines pages...
-Il a aussi dessiné la guerre…
-On ne sait pas généralement qu'à Saint-Pétersbourg, mon père avait étudié le dessin. Léon Bakst le lui a enseigné. Et savez-vous qui étudiait en même temps que lui ? Marc Chagall ! Celui-ci a dit bien avant que mon père ne tombe malade qu'il dessinait comme un enfant. Vous savez : ces grands yeux bicolores, ces cercles... Vous savez que certains collectionneurs les recherchent avec avidité maintenant ? C'est risible, n'est-ce pas ! Il était terrifié par la guerre, c'était pour lui le passage d'un monde joyeux, celui qu'il avait connu, à un autre si monstrueux et tourmenté... Ce n'était pas un peintre. Il « voulait » dire.
-Alors, il a voulu dire Diaghilev.
-Ah Diaghilev ! L’imprésario russe, Fokine, Massine, Lifar, les danseuses, les musiciens...Et mon père ! Nous ne sortirons jamais si je poursuis sur le sujet ! Et vous m’avez annoncé un bon restaurant !
Il se mit à rire et elle rit elle-aussi.
-Nous partons ?
C’était encore tôt mais il craignait qu’elle ne fâche ; il avait récupéré une voiture, mieux valait faire un tour de ville. Ils quittèrent l’hôtel et commencèrent à rouler. Il y avait beaucoup de monde. Mobilisant ses connaissances, Erik réussit à la conduire çà et là, lui montrant quelques lieux que les touristes adoraient. Elle parut adorer d’abord puis, retrouvant ses idées noires, elle se mit de nouveau à raconter.
-Ma mère a, selon elle, épousé un homme sain mais ses plans ont été déjoués ! Elle a fini par comprendre que son amour et son dévouement ne serviraient à rien si elle ne faisait pas aider. Mon père a alors été envoyé au sanatorium de Bellevue à Kreuzlingen. C'était un établissement dont la publicité était basée sur le confort et le caractère humain. Ludwig Binswanger l'a pris en charge. Il était l'un des théoriciens de la thérapie existentielle. Ne me demandez pas d'expliquer en quoi cela consiste, non que je ne le sache pas mais je ne le veux pas ! Mon père avait des hallucinations. Il s'arrachait les cheveux. Il attaquait ses gardiens et affirmait que ses membres inférieurs ne lui appartenaient plus. J'étais petite, c'est vrai mais je me suis sans cesse demandé si cet état dans lequel je l'ai vu était dû à sa maladie ou aux traitements qu'on lui imposait. Quelquefois, il était lucide. Il disait : « Mais pourquoi m’enferme-ton ? Pourquoi les fenêtres sont-elles condamnées ? Pourquoi ne puis-je aller à Zurich ? Je dois trouver un éditeur ! Et on ne me laisse jamais seul ! Pourquoi ? » Les docteurs établissaient leurs diagnostics à partir des pages de son journal... Vous entendez ! Vous entendez cela !
Erik faisait tout pour garder son calme.
-Oui, Kyra.
-Ma mère a donné le Journal de mon père à des médecins ! Elle a fait ça à cet homme bon qui abordait les gens dans la rue et leur disait d'aller à l'église ! Bien sûr, elle voulait qu'il danse encore ! Mais quelle sotte ! Mais quelle sotte ! Elle a organisé un spectacle pour, j'imagine, qu'il aille mieux. C'était la guerre. Il avait sur celle-ci les idées que je vous ai données ! Il s'est assis en face du public. Il a regardé les spectateurs pendant une demi-heure. Puis il a exécuté un solo. Il avait, avec des étoffes, formé une grande croix sur le sol. C'était une danse magnifique et triste. Le spectacle n'a pas plu et naturellement, ma mère et les médecins ont jugé que décidément son état empirait !
Comme il l’attendait, il laissa se dérouler d’autres textes du grand danseur, dont certains étaient dits dans le film. C'était une litanie magnifique.
« J’ai pris un bon déjeuner parce que j'ai mangé deux œufs mollets et ai fait frire des pommes de terre et des haricots. J'aime des haricots, seulement ils sont secs. Je n'aime pas les haricots secs, parce qu’il n'y a aucune vie en eux. La Suisse est malade parce qu'elle est pleine des montagnes. Beaucoup de personnes de la Suisse sont sèches car il n'y a aucune vie en elles. J'ai une domestique sèche parce qu'elle ne se sent jamais bien. Elle pense beaucoup parce qu'elle a été desséchée dans un autre emploi qu'elle a eu pendant longtemps. Je n'aime pas Zurich, parce que c'est une ville sèche. »
« Je sais que chacun dira que Nijinsky est devenu fou, mais je ne m'inquiète pas, parce que je me suis déjà comporté comme si j'étais un fou à la maison. Chacun pensera ceci, mais je ne serai pas mis dans un asile de fous, parce que je danse très bien et donne de l’argent à quiconque me demandent. Les gens n'aiment pas ceux qui sont excentriques, et ils ne me laisseront donc seul, dire que je suis un clown malade. J'aime les malades mentaux parce que je sais leur parler. Quand mon frère était dans un asile de fous, je l'ai aimé et il l'a senti. Ses amis m'ont aimé. J'avais dix-huit ans. Je comprenais la vie d'un malade, sa psychologie ; il ne faut pas heurter un malade mental. »
« Tu seras libre comme l'air, aussi libre qu'un oiseau car mon Journal, sera publié à des milliers d'exemplaires ! Je veux signer Nijinsky mais c'est pour la publicité car mon nom est Dieu. J'aime Nijinsky non comme Narcisse peut le faire mais comme Dieu. Je l'aime, Je lui ai donné ma vie et il connaît mes manières de faire... »
«Tout que j'écris est un enseignement essentiel à l'humanité. Romola a peur de moi parce qu'elle se sent que je suis un prédicateur. Romola ne veut pas un prédicateur pour un mari. »
« J’aime la lumière des étoiles qui scintillent ; il n'est pas une étoile qui ne brille pas ! Ma femme est une étoile qui ne scintille pas. J'ai remarqué que beaucoup de gens ne brillaient pas ; Je pleure quand je sens que quelqu'un ne scintille pas. Je sais ce qu'est la mort. La mort est la vie qui s'éteint. »
« Je ne cherchais pas, je n'avais pas de but si précis et je n'appelais pas la renommée. C'était ainsi. Je me sentais mal avec ces désirs-là ; parce que je ne me sentais pas bien avec eux, Diaghilev a remarqué que j'étais un homme ennuyeux, et donc il m'a laissé seul. Comme j'étais seul, je me suis masturbé et j'ai cherché à manger des tartes. J'aime tellement les tartes. Diaghilev pensait que je m'ennuyais mais ce n'était pas le cas du tout ! J'étais occupé avec la danse et avec les ballets que je composais moi-même. Il ne voulait pas que je fasse les choses par moi-même et j'ai dû aller contre son gré. »
« Je suis un homme mauvais. Je n'aime pas tout le monde. J’ai souvent souhaité du mal à tout le monde et le bien pour moi. Je suis un égoïste. Je ne suis pas Dieu. Je suis une bête, un prédateur. Je vais pratiquer la masturbation et le spiritualisme. Je vais manger tout ce que je peux attraper et je ne reculerai devant rien. Je vais faire l'amour à la mère de ma femme et avec mon enfant. Je vais pleurer, mais je vais faire tout ce que Dieu m'ordonne ... Je sais que beaucoup de filles et de femmes font l'amour avec des animaux !
« "Je ne veu rien dir, par ce que tout le monde ici pensse que je sui un fou. je ne peu pas dir, par ce que on ne me comprendra pas. Je veu que tu vien ici plus vit possible, par ce que je devien très melencolic [...]
"Je sui mieux, mes je serai toutafai bien si nous seron ensemble. Je veux que Doctor Frenkel me soine. Je veux que tu, Oscar et Romola me cherch. Je veux être avec vous [...] Je fairai tous se que tu, Oscar et Romola veux. Je ne sui plu nerveux. Je veux être avec vous, mai pas seulle. Je sui triste si logtemt sent vous. Je veux que vous veniez avec premier trin me cherche [...] J'aime vous tous et je veux vous bien. J'aimerai danser en suise avent que vous parter"...
A Serge Diaghilev.
« Je suis un homme plein de raisons et plein de sentiments. Vous avez l'intelligence et n'éprouvez aucun sentiment. Vous êtes le Mal. Je suis le Bien. Vous n'écrivez pas, vous tele-écrivez. Vous êtes un télégramme, je suis une lettre. Vous êtes une machine. Je suis l'amour. »
« Vous êtes un pic, je suis un pic... »
« A l'humanité :
Je suis boeuff mes pas biffstek ; Je suis stek sens boeuf en biff. Je suis biff mes pas un stek ! Je suis stek , je suis stek,Stek et stek ne pas un biff.
Biff et biff ne pas un stek ! »
C’était les mots d’un homme qui perd la raison. Perdre. La. Raison. Ça pouvait se mettre en équation avec devenir fou. Trouver. La. Folie. C'était ce qu'il voyait car le Danseur, il le savait, avait cherché à ce que rien ne lui échappe. Et tout était parti. Il n'avait trouvé que les ténèbres. Il devait être à bout nerveusement et sans cadres. L'Ecole impériale lui en avait donné un et même s'il était impitoyable, il l'avait maintenu debout. Les Ballets russes l'avaient mis au-devant de la scène et il avait brillé ; une fois qu'il en avait été exclu, il n'avait rien pu faire. Non qu'il ne fût un homme de projet mais tout était allé trop vite. Ses chorégraphies étaient mal comprises. N'ayant jamais eu à se préoccuper de rien, il lui était difficile d'avoir le sens des affaires et la guerre avait éclaté. Et il y avait le choc violent de la rupture avec Diaghilev et cette jeune épousée avec qui au début il communiquait par signes puisqu'il n'avait aucune langue commune. Il avait dû se sentir écrasé. A cause de la danse ? Pour la danse ? Erik ne savait pas répondre. Ce qui était sûr, c'est que toutes les compagnies européennes qui avaient voulu engager le grand Nijinsky l'auraient distribué dans des rôles standards ; mais il avait chorégraphié plusieurs ballets dont Le Sacre et il était un artiste expérimental. Les rôles qu'on pourrait lui confier devaient accroître ses dons et non les brider. D'où l'écrasement londonien après le somptueux carcan des Ballets russes. Il lui aurait fallu être sans grand amour propre pour satisfaire aux standards européens et vouloir absolument gagner de l'argent ; ou avoir suffisamment de poids pour prendre en main une troupe. Il n'avait fait ni l'un ni l'autre...Il avait des aptitudes prodigieuses pour le saut et il était resté là-haut. Pourquoi redescendre ? Peut-être ne voulait-il plus savoir qu'il avait été un enfant pauvre et méprisé ? Peut-être ne supportait-il plus d'être si à part. Le génie met à part. Erik le prenait pour ce qu'il était : un danseur extraordinaire, un créateur et certainement un homme seul.
Et puis soudain, on lui téléphonait. Elle était à Los Angeles et il devait aller la voir à son hôtel. Il reconnaissait sa voix au téléphone et bientôt, il trouvait que le taxi n’allait pas assez vite :
Et elle était assise dans le hall de l’hôtel, un peu trop fardée, en robe jaune. Elle souriait.
6. Kyra. La danse, la folie et l’ombre de Nijinsky.
A Los Angeles où il tourne Le Danseur, film qui fait directement allusion à Nijinsky, Erik rencontre Kyra, la fille de Nijinsky. Il doit la charmer et la conduire sur le plateau de tournage.
Devant une coupe de champagne, il lui montra les photos prises par le photographe de plateau ; il y figurait en spectre puis en faune. Elle prit du temps pour les regarder et les aima. Il lui restait cependant à visionner ce que Mills avait préparé pour elle. Là, elle verrait Erik au travail.
Il l’accompagna dans sa chambre, à sa demande car elle voulait se changer pour le dîner. Tout était déjà en désordre : elle avait jeté ses affaires çà et là. Elle parut s’en rendre compte soudain et dit qu’elle allait ranger. Comme elle ne le faisait pas, il l’aida. Dans la salle de bain, elle passa une robe rouge et se farda plus encore. Elle mit trop de parfum. Erik se félicita de dîner avec elle en terrasse car ainsi les effluves du lourd parfum qu’elle avait choisi se dissiperait plus vite ; mais il ne se moqua pas. Elle était corpulente, son visage offrait une dissymétrie presque pathétique et elle roulait des yeux. Sa vie avait été dure et son équilibre psychique était vite devenu instable. Elle était née dans un contexte difficile. Son père l’avait aimée d’un amour inconditionnel mais sa mère, Romola de Pulsky, avait été ambivalente. Il n’avait pas dû être facile de découvrir que ce génial danseur était démuni face aux exigences de la vie quotidienne et que sa santé mentale s’altérer. Sur les dernières photos prises de lui, ses sourires étaient incompréhensibles, comme décalés. Il avait l'air de souffrir dans ses costumes comme ceux-ci étaient trop étroits pour lui et il semblait très seul. Il était si différent du danseur androgyne que la légende avait dessiné. Romola, après s’être beaucoup occupé d’un mari qui devait guérir, avait compris qu’il n’en serait rien. Elle avait alors beaucoup voyagé, écrit pour que Vaslav reste dans les mémoires et avait eu une vie de femme ; de ses deux filles, elle ne s’était pas toujours occupée ; de Kyra surtout, d’autant qu’elle voulait ressemblait à son père ! Il avait dû en résulter des manques.
-Ma robe vous plaît ?
-Elle est élégante.
-Vous êtes très bien, vous-aussi.
-Vous ne mettez pas de collier ?
-Ah si, aidez-moi à choisir !
Il trouva dans une boite à bijoux, un collier un peu clinquant qui correspondait à la couleur de sa robe.
-Vous tournez un film où il est question de Nijinsky ! Souvenez-vous : « Je suis le taureau, le taureau blessé. Je suis Dieu dans le taureau. Je suis Apis. Je suis Indien. Je suis Indien Peau-rouge. Je suis Noir. Je suis Chinois. Je suis Japonais. Je suis l’étranger. Je suis le voyageur. Je suis l’oiseau des mers. Je suis l’arbre de Tolstoï. » Oui, vous comprenez et vous serez là pour le prix...
-Ce que vous dites...
-Est à prendre comme il doit l'être. Voyez-vous, j'ai mis très longtemps à comprendre. J'étais toute jeune, je voyais mon père si malade ! J'en ai voulu à ceux qui l'avaient entouré : le terrible télégramme de Diaghilev le rayant des Ballets russes dont il avait été l'étoile, ma mère épousant un jeune homme dont elle s'était emparée, alors même qu'il ne communiquait que par signes avant le mariage, ses terribles et souvent cruelles maladresses, l'indifférence de ceux qui avaient connu le danseur à la mode et s'étaient écartés en prenant un air gêné…Une terrible solitude est tombée sur nous ! Et puis, les années ont passé et mon regard a changé. Voyez-vous, Diaghilev a certainement abordé sans ambages un garçon de dix-neuf ans mais il n'était pas stupide : il avait du flair. Il lui a tout de même donné les Ballets russes. On a beaucoup parlé de la cruauté de Diaghilev à l'égard de mon père mais pas de l'attitude de mon père à son égard. Quand Diaghilev a reçu le télégramme du mariage, il s'est senti renié, trahi. Il a été malade quatre mois durant. A l'hôtel, le premier soir, il a tout détruit dans sa chambre. Ensuite, il a pleuré interminablement et de façon incontrôlable. Stravinsky a écrit qu'il ne fallait pas laisser l'imprésario seul, de peur qu'il ne se suicide. Mon père, si souvent décrit comme une victime, a tout de même écrit que, fou de douleur, Diaghilev se soulageait de sa souffrance à Capri avec de jeunes hommes à la sexualité libre. Je n'ai plus la citation exacte en tête. Ah oui, si : « il a enterré sa peine grâce aux talents sexuels des garçons locaux. » Vous ne pourrez dire le contraire : c'était cruel ! Et les représentations que mon père avait de lui pouvaient venir de son état mental pas de ce que Diaghilev avait voulu faire. Mais bref. Ensuite et bien sûr, il y a eu d'autres jeunes gens. Léonid Massine dont j'ai déjà parlé et un jeune homme poète, russe et sensible : Boris Kochno. Il lui était arrivé avec une lettre de recommandation émanant de je ne sais plus qui. Kochno était jeune, il avait dix-sept ans. Il ne connaissait rien au monde la danse. Il est devenu le secrétaire de Serge Diaghilev. Encore une fois, celui-ci a initié un jeune novice au monde de la culture et de la danse. Kochno a créé quelques arguments de ballet et surtout crée une sorte de protection autour de Diaghilev et puis, il est parti. Il y a encore eu un anglais : Patrick Kay. Celui-ci a été rebaptisé Anton Dolin. Il a, lors d'une audition, subjugué le maitre qui l'a vu comme celui qui désormais porterait la compagnie. Mais le bel Anglais est parti au bout d'un an. La suite, vous la connaissez : c'était Serge Lifar. Il avait la beauté brune et stylée de Massine combinée à l'apparence innocence de mon père. Vous savez, Lifar a fait un peu comme tous les autres ; je reste. Je ne reste pas, Je veux mon indépendance. Je vous obéis quand même. Pour finir, il a rencontré, l'année de sa mort Igor Markevitch, qui avait seize ans ! Diaghilev a guidé chacun d'eux et regardez combien sont partis ! Et combien ont profité de sa culture extraordinaire, de son sens évident des affaires de ses nombreuses relations, de sa dure prodigalité ! Il a donné à Massine La légende de Joseph. Au danseur anglais, il a offert le Train bleu et à Lifar la carrière que vous savez ! Markevitch, avec lequel j'ai été mariée, a fait une bonne carrière de chef d'orchestre. Pensez aux contes de fées et aux Ogres. Dévoraient-ils vraiment leurs proies ou en étaient-ils empêchés ? Pensez à la fin de Diaghilev. Il désobéissait à ses médecins, mangeait et buvait trop, ignorant son diabète. Qui est venu, à Venise quand la Mort s'est approchée : Kochno et Lifar ! Beaucoup étaient morts. Beaucoup l'avaient oublié ou gardaient leurs distances. Comprenez-vous ce que je dis sur le prix à payer ? Il ne départage pas. Pensez- à ce que je viens de vous dire...
Celui-ci, débarrassé de ses habits de danse, était de nouveau emmitouflé dans son grand pull blanc torsadé. Ses yeux bleus se posèrent sur l'imposante Finlandaise qui lui présenta les choses :
-Ce sera très astreignant. Vous vous partagerez entre Oleg et moi.
-Oui, madame.
-Pas d'absence.
-Non, madame.
-Il faudra continuer de lire. Il faut apprendre à danser mais savoir qui a dansé et qui a su faire danser. C'est très important. Vous avez déjà les livres qu'il faut ?
-J'en emprunte. Ma mère m'en achète.
-Il y en a ici. Vous les lirez sur place.
-Vous jouez d'un instrument de musique ?
-Le piano. Mais pas un niveau...
-Il faut un bon niveau. Prenez vos dispositions.
-Oui, madame.
-Bonne culture générale. Littérature. Histoire de la musique. Arts. Langues étrangères. Vie stricte. Je me fais comprendre ?
De nouveau, il la stupéfia :
-J'ai compris, madame. Ma famille fait un grand sacrifice. Je dois donc avoir une formation drastique. Dois-je me présenter à l’avance à Oleg Tobialsky ?
-Non. Vous êtes à un âge où une femme ne peut tout vous apprendre. Il vous dira lui-même ce qu’il attend de vous.
Il eut un rire adolescent, clair et frondeur.
C'était là une attitude surprenante. Habituellement, elle intimidait beaucoup. Elle ne releva pas. Ils scrutèrent encore les photos et les livres puis se sourirent. Ils partaient. Il se retourna pour la regarder alors qu'il s'engageait dans l'escalier et surprit sur son visage une expression indéfinissable.
Ce fut la seule fois où sa mère fut admise à entrer dans le petit mais joli appartement de la « grande dame » comme elle se plut à l'appeler.
Erik y fut reçu deux ans durant et il subit tour à tour ses attaques et ses compliments. Elle était aussi implacable qu'on le disait mais elle tirait de lui tout ce qui était à prendre et il ne lui résistait pas, bien que commençant à montrer une nature aimable mais ferme. Quand elle le lassait trop, il s'arrêtait dans une figure et serrait les poings. Il repartait de lui-même. Elle évitait de trop l'atteindre car alors, il ne savait plus rien faire. Il attendait qu'elle hoche la tête et le regarda d'une certaine manière et il savait qu'il était juste. Alors, il repartait de plus belle. Doué, très doué. Mais il ne fallait pas le lui dire. Doué et infatigable.
-Non, Erik, ce n'est pas cela du tout !
-Non, encore !
-Vous êtes consternant aujourd'hui. Ces entrechats ? Rien de difficile.
-Mieux.
-Bien. Tout de même !
Heureusement pour lui, Tobialsky prenait régulièrement le relais. Il avait près de soixante ans mais restait remarquablement souple. Il montrait, se fâchait, tempêtait mais savait redevenir calme et encourageant. Il parlait peu et se montrait très technique. Il avait le don de calmer Irina. En sa présence, elle était moins impérieuse. Erik ne sut quasiment rien de lui car il éludait toute question. Il le faisait travailler. Quand il avait été très bon, il recevait de lui un sourire particulier qui le galvanisait. Il pensait naïvement que si cette Finlandaise n'était jamais contente, Oleg, lui était déjà acquis. Or, ce fut elle qui se révéla admirative.
Plus tard, alors qu'il était très connu et qu'elle ne l'avait plus revu depuis quelques temps, elle écrivit pour un grand magazine danois un article que reprirent des mensuels anglais et américains.
« Erik Anderson est, à vingt-six ans une belle figure de la danse. Longtemps membre du Ballet danois, il danse maintenant à New York où il a apporté une nouvelle vie aux rôles classiques réservés aux danseurs étoiles. A ses éminentes qualités techniques, il joint un grand sens dramatique et une merveilleuse capacité à sauter avec grâce. Il y a longtemps qu'Erik Anderson a compris que la technique ne suffit pas. Il est remarquable pour les sentiments qu'il fait naître chez les spectateurs et la tension qu'il peut transmettre par sa pure présence tant dans la salle que sur scène. D'une grande beauté, il apparaît sur scène comme plein d'assurance, et focalise l'attention dès son entrée sur scène, avant même d'avoir dansé un pas. Il est en passe de devenir l'un des danseurs masculins le plus prestigieux de notre époque. Sa technique parfaite combine un énorme talent et les traces du long entraînement de son enfance. Je suis fière d'avoir, pour une faible part, participé à l'éclosion du talent d'Erik ! »
Irina Nieminen. 20 octobre 1988. BT puis The Times puis The New-Yorker.
A l'époque où il allait la voir, nul ne savait qu'il serait connu. Il prenait donc le bus et elle le faisait raccompagner par un voisin obligeant. Il passait toujours par chez elle avant de rejoindre le studio de danse et rendait compte de ses études et de ses lectures. Elle vérifiait souvent qu'il progressait au piano et elle le laissait feuilleter des albums photos ou regarder les portraits encadrés qu'elle avait placés au mur.
-C'est Vaslav Nijinski ?
-Dans le Spectre de la rose. Vous le savez bien.
-Il y a des photos, des films très brefs. C'est tellement dommage.
-De ne pas savoir comment il dansait ?
-J'ai croisé, jeune ballerine, quelques personnes qui l'ont vu sur scène. Elles en restaient émerveillées. Le temps passe mais il reste inspirant, vous ne trouvez pas ?
-Oui. Il incite tellement à la grâce !
Les premières leçons furent payées un an et demi durant ainsi que divers stages. La famille de Claire fut mise à contribution, pour éviter les plaintes de Svend puis Irina déclara ne rien demander. Elle était fortunée et n'exigeait que sa ponctualité. La famille d'Erik tenta de la convaincre sans qu'elle cédât. Ils lui envoyèrent régulièrement des fleurs...
Et puis, il eut vingt ans et une liaison avec une ballerine : Sonia Areva. Elle avait six ans de plus que lui et venait de Bulgarie. Il était programmé dans Giselle avec elle et ils répétaient ensemble. C'est curieux, cette danseuse était déjà là mais il n'avait pas fait attention à elle. Mais, du fait des répétitions, ils devaient se voir beaucoup. Dans le ballet, Giselle est une paysanne qui apprend que celui qui prétend l'aimer est en fait Albrecht, prince de Silésie. Il s'est fait passer pour un paysan. La jeune femme préfère se donner la mort plutôt que de survivre à son déshonneur. Si le danseur incarne un prince travesti, elle n'est que ce qu'elle est. Mais la danse sublime. Elle se montrait magnifique. Ils répétaient ensemble régulièrement et il était évident qu'elle lui faisait des avances. Il le sentait à ses regards mais aussi à la façon dont elle travaillait avec lui. Leurs corps changeaient. La ballerine qui figurait une personne blessée, humiliée se montrait invitante et c'est lui qui s'inclinait... Il résista un temps mais Sonia, qui avait de l'expérience, n'était pas femme à laisser échapper un danseur aussi beau et singulier qu’Erik. Elle fit donc ce qu'il fallait et ils eurent une liaison. Erik ne savait pas ce qu'était l'amour d’une femme et il ne voyait pas Sonia comme une prédatrice. Pour lui, c'était une femme entreprenante et cela tombait bien car il était réservé ! Il la trouvait belle et elle l'était avec ses yeux verts à l'éclat unique, son corps mince et fuselé et ses boucles châtain clair. Elle s'habillait joliment, aimait les bars et les boites de nuit, les repas improvisés à deux heures du matin, les cigarettes et les discussions à bâtons rompues. Elle trouvait normal de parcourir le Danemark pour aller à des fêtes et elle traînait Erik dans les boutiques de mode. On était en 1980 et toute une façon de vivre, de s'habiller et de manger arrivait des États-Unis, ainsi qu'une façon d'être sexuelle. Erik, qui n'avait jamais vu quelqu'un comme elle, tomba fou amoureux. Sortant de sa réserve, il parla ou écrivit aux siens. Au téléphone, Irina, fut froide. Svend et Claire auxquels il avait présenté la danseuse, furent polis mais sur leurs gardes. Kirsten, devenue professeur de français, montra beaucoup de froideur. Devant Sonia, ils furent tous réticents mais Erik ne voulut pas s'en soucier. Il la voyait comme un être exceptionnel. C'était une bonne danseuse et une belle femme. Intelligente, curieuse de tout, elle était gaie et sensuelle. Elle faisait l'amour très librement et ne semblait pas avoir beaucoup de tabous. Elle lui plaisait tellement qu’il voulait l’épouser, pensant qu’elle serait l'autre versant de son couple puisqu'il était, lui, plus introverti et silencieux. En outre, ils étaient tous deux danseurs et cela lui paraissait extraordinaire. Il est quasiment impossible de transmettre à un profane ce qu'une discipline comme la danse classique peut apporter mais si l'on s'éprend de quelqu'un qui est dans le sérail, alors, tout change ! Erik était amoureux et enthousiaste. Sans doute manifestait-il deux attitudes antinomiques : il attendait d'une relation de couple qu'elle lui apporte un soutien moral et affectif et, en même temps, il rêvait d’un idéal de fusion et d'harmonie. Avec Sonia, il se sentait apte à tout partager, à mettre en commun ses valeurs, ses modèles. Il voulait veiller sur elle et était sûre qu'elle prendrait soin de lui. Pourtant, elle avait des désirs bien spécifiques et des goûts particuliers qu'elle n'entendait pas modifier. Elle était très différente de lui ; certainement exubérante, sensuelle et amusante mais aussi calculatrice et terre à terre. Il pensa que ces différences feraient leur enrichissement mutuel mais à terme cependant, elles le firent souffrir. Ils avaient été acclamés dans Giselle et ils le furent dans d'autres ballets où on les programma. Dans les pas de deux, ils étaient parfaits. Beaux l'un et l'autre, ils rayonnaient. Cependant, il n'était pas stupide et comprit rapidement que c'était lui qu'on félicitait le plus, le trouvant étonnamment doué. Sonia ne pouvait que mal le prendre et lui, qui ne voulait pas la perdre, s'en voulut de lui être préféré. On ne parlait pas tant d'elle que cela et quand on le faisait, ce n'était pas aimablement. Il insista cependant et pour ne pas heurter cette femme qu'il aimait, il fit mine d'adhérer à priori à son mode de penser et se retira d'un nouveau projet où ils devaient danser ensemble. Toutefois, son idéal de fusion se heurta à une grande désillusion. Ils se voyaient le plus souvent possible, répétaient ensemble, sortaient ensemble et faisaient toujours beaucoup l'amour mais elle le déconcertait. Elle faisait peu de cas de sa délicatesse et cherchait à prendre barre sur lui. Elle était autoritaire, lui imposait désormais ses choix vestimentaires, trouvait sa famille ennuyeuse, n'était pas d'accord sur certaines soirées à passer entre amis ou des spectacles à voir. Pour lui qui avait souhaité former avec elle un couple équilibré, le vent tournait ! Voilà que pour lui, l'amour n'était plus dissociable de la passion. Ses sentiments étaient immédiats, impérieux, intenses, et il ne pouvait échapper à un désir de fusion avec sa partenaire. Plus elle devenait cassante, plus il cherchait à tout connaître d'elle, arguant du fait qu'il ne lui fallait rien ignorer d’elle. Émotions, sentiments, et sexualité, tout devait être vécu à la limite de la possessivité absolue et sans retenue. Sonia avait été mariée toute jeune en Bulgarie mais cette union était défaite. Elle avait laissé là-bas une petite fille à qui elle téléphonait souvent mais qu’elle ne semblait pas soucieuse de voir. C’était curieux mais il lui trouvait des excuses. Il excusait aussi qu’elle ait eu une liaison avec une notabilité danoise qui possédait une bonne part de l'immobilier de la ville puisqu’elle était brouillée avec lui. La vérité était qu'elle ne l'aimait pas au point de tout lui abandonner. Fasciné par sa beauté, il n’était pas à un âge de la vie où on sait que le magnétisme sexuel entre deux êtres est souvent affaire de moments. Sonia l’enchantait et il adorait qu’elle fût si captatrice. Il fut cependant forcé d’entendre les rumeurs. Sa carrière déclinait et elle cherchait à fuir ce corps de ballet qui l’avait brièvement engagée. Elle séduisait beaucoup les hommes, on lui prêtait des aventures et le promoteur n’avait pas disparu. Au contraire, il attendait dans l’ombre. Erik crut devenir fou : voilà que revenaient les soupçons et la jalousie ! Voilà qu’elle se moquait de lui ! Elle rit quand il lui dit qu’ils danseraient encore ensemble et il en fut blessé. En montrant qu’elle rejetait la danse qui était au centre de sa vie, elle cherchait à toute force à l’humilier. Il était un danseur magnifique, cela personne ne le mettait en cause, mais elle en avait assez. Pour la première fois depuis de nombreux mois, il lui vint à l'idée que cette relation n'était pas viable. Elle lui mentait. Il l'espionnait. Son désir de transparence et d'échanges confiants se volatilisait. Encore très épris d'elle, il tenta une réconciliation :
-Nous avons une passe difficile mais nous la dépasserons. Il nous faut effacer nos différends !
-Tu es en train de devenir une star de la danse. Je ne veux pas me réconcilier.
-Mais qui dit ça ! Qui dit que je vais être « une star » !
-Tout le monde et tu le sais. Regarde ceux qui sont là depuis un moment. Tu as un don exceptionnel, ça crève les yeux.
-Et quand cela serait ? Quel est le rapport avec l'amour que j'ai pour toi et que tu as pour moi ?
-L'amour que j'ai pour toi ! Tu as vingt ans, Erik. Tu as des rêves d'enfant. Je ne t'aime pas tant que cela.
-Tu ne sais pas ce que tu dis !
-Je sais ce que je dis. De toute façon, j'ai démissionné et je pars à Stockholm.
-Danser ?
Elle eut un rire moqueur :
- A ton avis ?
- Tu ne peux pas demander Stockholm.
- Ah non ?
- Tu es l'amour de ma vie. Nous allons bien ensemble et...
- Et rien. Laisse-moi.
Elle fut absente de chez elle plusieurs jours de suite et il ne la trouva dans aucun lieu où ils aimaient aller. Elle ne vint pas aux entraînements et on lui dit qu'elle avait prétexté un gros claquage musculaire. En réalité, elle quittait le Danemark mais ne le lui avait pas dit. Il avait un petit studio où il l'attendit vainement. Il lui fallut des mois pour comprendre. Il reprit son attitude fermée, ne parlant pas d'elle. A ceux qui voulaient aborder le sujet, il imposait le silence. Ni Irina, ni sa mère ni Kirsten dont il était proche ne purent rien. Quelques danseurs qui l'aimaient bien tentèrent aussi une approche mais il ne voulut pas leur parler.
Sérénade de Georges Balanchine fut mis à l'affiche. Lors de la première, sa famille vint et fut impressionnée par son art. Mal à l'aise dans le cadre de ce beau théâtre, son père fut affable et se montra ému, reconnaissant que les applaudissements qui avaient suivi les nombreux rappels visaient son fils. Claire, sa mère, fut radieuse. Kirsten, venue avec son fiancé, félicita son frère avec sa retenue coutumière et les deux jeunes sœurs avec qui il s’était montré réservé, se jetèrent à son cou. Irina avait le regard brillant et Hannah fut bavarde et flatteuse. Ce triomphe n’atténua pas totalement la tristesse d'Erik mais sa carrière était lancée. Il fut nommé étoile. Sollicité pour aller à Londres, il demanda un congé et l'obtint. Il ne put partir tout de suite bien sûr et honora ses engagements. Il se transforma. Son beau visage de jeune homme s'affina. Il avait un profil pur, des yeux bleu clair et de l'ensemble de ses traits se dégageait une harmonie qui était celle de la jeunesse et non celle de l'homme fait. Son corps, rompu à l'exercice physique, devint ferme et étrangement sensuel. Il changea sa manière de se vêtir et devint conscient de sa beauté. Elle donne un pouvoir sur les autres : il le comprit ; Celui qui avait été intégré le ballet danois et celui qui s'embarquait pour Londres étaient deux êtres à la fois semblables et différents. Mais le futur habitant de Londres était infiniment plus séduisant, désirable et admiré pour son art. Mais il était aussi secrètement meurtri et décidé à ne plus l'être.
-Quelqu’un comme lui, jamais plus ! Et puis, une liaison avec un homme, c’est si lourd, si étouffant ! Il ne comprenait rien à la danse, en plus, celui-là. Quant à elle, elle mourait de jalousie et elle était cupide. Je ne veux pas, je ne veux pas. Jamais plus, on ne croira me posséder, jamais plus on ne me refera ça ! Jamais plus !
Julian Barney était américain mais vivait à Londres depuis deux ans. Il était décorateur de théâtre et son travail était réputé. Erik était à Londres depuis un an, quand lassé de vivre seul dans un logement sans charme, il trouva avec qui en partager un autre, bien plus beau et vaste. Son colocataire était un homme qui devait le surprendre, l'impressionner et le faire rire. Celui-ci avait d’abord vécu en colocation avec une journaliste américaine qui venait de lui annoncer qu’elle s’en allait. Elle était trop amoureuse d’un fascinant new-yorkais pour rester en exil en Angleterre ! Il était désireux de louer à qui lui conviendrait, une partie plus ou moins grande de cet appartement. Ayant eu vent de cette opportunité, Erik fut intéressé. Il serait bien plus près de Covent Garden, où il dansait et cela l’arrangeait bien. Lors de leur première rencontre dans un pub élégant, il trouva que ce Barney correspondait ce qu’on lui en avait dit : il était un peu intimidant. C’était un américain de la côte est, qui portait beau, était lettré et, de toute évidence, avait de l’argent. Le danseur ne pensa pas d’abord être l’heureux élu d’autant que le quartier où se trouvait ce logement était cher ; mais parler avec Julian lui parut facile, l’homme n’étant pas hautain. Que lui, Erik, n’occupe que deux ou trois pièces ne le dérangeait pas, par contre il souhaitait cohabiter avec une personne civilisée et si possible, cultivée…Intrigué, le danseur se sentit en confiance et devint bavard. Il évoqua Copenhague, Londres et la danse. Julian parut ravi. L’apparence physique de ce jeune danois le ravit tout autant que l’anglais qu’il utilisait, très correct mais parlé avec un léger accent. Vêtu comme le dandy qu'il s'appliquait à être depuis son arrivée, Erik portait une chemise blanche d’un autre âge mais il lui avait adjoint une veste cintrée noire et un pantalon rayé. C'était drôle et en même temps élégant d'autant qu'il portait des bretelles et que ses chaussures n'appartenaient à aucune mode. Sa mise contrastait avec celle, bien plus classique de l’américain mais celui-ci parut apprécier. A un regard qu’il lui lança brièvement, Erik fut en alerte. Barney le regardait comme Mads avait pu le faire : il appréciait sa beauté qui correspondait sans doute à ses goûts en matière de jeunes hommes ; mais ce fut fugace et l’inquiétude du danseur s’évanouit vite. En Amérique, Julian fait des décors et des costumes pour le théâtre et l’Opéra. Il avait travaillé à Boston, qui était sa ville, mais visait New York et sur ce point, il était confiant. L’Angleterre était une charmante parenthèse. Il s’occupait, avec un ami anglais, d’organiser des expositions sur des peintres de renom, anciens ou contemporains. Il travaillait beaucoup.
-Les arts me fascinent : l’art lyrique principalement. Construire des décors pour une œuvre du répertoire est pour moi magique. Je m’investis totalement. Néanmoins, je ne suis pas comme vous, un artiste. Je ne fais que les servir.
-Je n’ai guère fait de recherches sur votre travail.
-Je risque de vous en parler souvent. Il faudra m’arrêter : je suis intarissable. Moi, je vous ai vu danser trois fois.
-Oh ! Je suis touché !
-Redite moi ça, jeune danois !
-C’est sincère.
Erik était sans malice dans ses remarques et sa spontanéité touchait Barney ; il se montrait donc sympathique. Mais comme la conversation se poursuivait et qu’ils évoquaient leur vie à Londres et leurs sorties, Erik capta de nouveau ce même regard qui lui avait fait penser à Mads. Clairement, Julian n’aimait pas les femmes…
-Nous faisons affaire ?
-Je voudrais voir l’appartement d’abord.
-Ah, mais bien sûr.
Le logement était immense et il était meublé dans un style composite. La partie la plus vaste, qu’occupait le décorateur, était chargée en meubles, tableaux et objets de décoration, mais l’ensemble reflétait l’esthétisme de son occupant qui avait changé toute la disposition du mobilier et ajouté sa touche personnelle. Il y avait beaucoup de fleurs, des orchidées. Erik se décida pour deux pièces, situées tout au fond de l’appartement.
-C’est tout ?
-En vrai, ce serait plutôt trois mais je n’aime pas trop l’ameublement. Je préfère celui de mon ancien logement.
-Ah, une des pièces sera un débarras ?
-Si ça ne vous ennuie pas…
-Non, ça m’est égal.
-Alors, nous faisons affaire ?
-Mais je l’espère, Erik !
Ils réglèrent ce qui devait l’être et bientôt, le danseur emménagea. Pour le danseur, la prise de risque était minime puisque l’appartement était vaste et qu’il travaillait beaucoup ; pour Barney, l’opportunité d’aborder un jeune danseur classique dont le talent crevait les yeux était captivante. Il avait de plus un vrai univers intérieur.
Il ne fallut pas deux semaines pour que Julian se félicite de l’avoir recruté. A un âge où l'innocence est déjà perdue pour certains, et où tout idéal est inaccessible, ce jeune homme restait rayonnant. Il avait dû se battre pour être nommé danseur étoile et connaitre quelques revers dans sa vie personnelle, mais sa beauté et son énergie avaient quelque chose de confondant ; et de plus, il dansait fort bien.
Il avait seize ans et il était prêt. Irina lui fit présenter des concours en Suède et en Norvège ainsi qu'au Danemark. Il souhaitait vraiment tenter sa chance ailleurs mais ce fut le Ballet Royal danois qui le recruta. Irina lui avait dit de présenter le solo du ballet Études d'Harald Lander, la variation d'Albrecht du deuxième acte de Giselle, celle de Siegfried du troisième acte du Lac des cygnes. Oleg et elle le préparèrent méticuleusement ; il pensait en se présentant à tout ce qu'il ne savait pas faire, sans savoir à quel point elle avait misé sur cela. Il fut excellent aux auditions et intégra brillamment le corps de ballet. Il était encore très jeune. Il était pur. Il voulut dire à Irina et à Oleg tout ce qu'il leur devait. Ne l'avaient-ils pas guidé vers la magie de la danse ? Le danseur russe le remercia gentiment et Irina lui écrivit :
-C'est bien mais c'est tout juste un début. Je sais que vous êtes heureux et rêvez à la magie de la Danse, Erik ! Soyez prudent. La magie est accidentelle ! Pour que cet accident merveilleux arrive, il vous faudra travailler plus dur que tous les autres. Et s'il arrive, vous pourrez être sûr que c'est la seule chose de votre vie qui ne se reproduira pas. Vous comprenez ? Vous courrez après une beauté qui s'est évanouie. On peut parler d'ironie du sort et c'est pour certains, une condition malheureuse. Pour d'autres, il s'agit enfin de l'extase. Peut-être, dans ce cas, devrez-vous oublier tout ce que je vous ai dit et ne vous rappeler que ceci : la vraie beauté peut tout à coup être là mais ce sera très fugace. Donc dansez avec vigilance…
Il crut comprendre ce qu'elle voulait dire. Elle faisait de lui un traqueur de beauté et cela lui plut. On lui donna le rôle d'Adonis dans le ballet d’Harald Lander, Thorvaldsen. C'était un choix classique mais qui convenait bien à sa formation et il y excella. D'autres rôles vinrent. Il ne lui fallut pas deux ans pour devenir membre permanent de la compagnie danoise. Irina l'encouragea à poursuivre dans un message à la fois plein de louanges et de discrétion.
-Eh bien, Erik, seconde étape ! Félicitations. Ce n'était pas si simple. Pensez qu'il y en a beaucoup d'autres mais soyez heureux de cette distinction. Travaillez dur et soyez plein d'âme ! Ne soyez pas triste « longtemps et cherchez la joie dans la danse. Elle y est !
De nouveau, il fut touché et se jura d’écouter toujours cette femme dure qui l'avait guidé. Il fit de son mieux. Il était déjà celui dont parlait dans un magazine de danse connu au Danemark la journaliste Inger Manström : « Erik Anderson est un magnifique jeune danseur. Il est précis dans chaque pas et sa technique est pleine de virtuosité. Ses attitudes sont nobles, ses gestes élégants. Sa ligne est extraordinaire. Il est peu de danseurs qui suscitent une telle admiration en exécutant une série d’entrechats Erik Anderson est un danseur complet ! Il est un poème et un cri ! La scène danoise peut s'enorgueillir de lui ! »
Des textes comme celui-ci le ravissaient. Il était jeune, beau, à la fois charismatique et un peu lointain, il attirait les regards et intéressait déjà les spécialistes. Il avait très à cœur d’honorer une maison fondée en 1748, ce qui faisait d'elle une des compagnies de danse les plus anciennes d'Europe. Son véritable fondateur était Vincenzo Galleotti qui avait dirigé la troupe de 1775 à 1816. Mais évidemment, c'était Antoine Bournonville qui avait régné en maître sur les lieux, de 1816 à 1823 et son fils ensuite de 1830 à 1877. Bournonville passionnait Erik. Il savait que bon nombre de ses chorégraphies avaient été perdues mais tant qu'il fût membre du corps de ballet, il eut à cœur d’interpréter La Sylphide, Napoli et La Kermesse à Bruges. Il aimait l'idée que Bournonville défendait une conception de l'existence marquée par la foi en un monde chargé de sens et plutôt lumineux. Michel Fokine et Georges Balanchine avaient aussi dirigé le corps de ballet. Il ne pouvait ignorer Fokine puisque lié à l'histoire des ballets russes, il le renvoyait à Irina. Quant à Balanchine, il regrettait que sa carrière au Danemark n'ait duré qu'un an ! A l'époque où il fut engagé, c'était Flemming Flindt qui était directeur de la danse mais jamais Erik, qui pouvait être buté, ne réussit à s'entendre avec lui. Pour lui, c'était Harald Lander qui avait tout changé en mêlant répertoire moderne et fidélité à la tradition de Bournonville. Il avait centré, il est vrai, son répertoire autour de la danseuse étoile Margot Lander et celle-ci était étincelante. Irina n'avait eu de cesse qu'Erik connût bien le monde de la danse et il savait par elle que Lander avait, entre 1932 et 1951, rendu au Ballet Royal danois ses lettres de noblesse. Des chorégraphes réputés avaient travaillé à Copenhague dont Børge Ralov qui avait créé le premier ballet danois moderne intitulé La Veuve au miroir en 1934 mais on pouvait aussi citer Birgit Cullberg, Roland Petit et Frederick Ashton. Ashston avait, à l'intention du Ballet royal, créé la première version chorégraphique occidentale du Roméo et Juliette de Prokofiev, en 1955. Et puis, Harald Lander avait formé une solide génération de jeunes danseurs dont plusieurs étaient devenus célèbres à l'étranger : Toni Lander Marks, Kirsten Simone, Henning Kronstam et d'autres. La plupart d'entre eux avaient terminé leur carrière mais leur renommée dans le monde de la danse avait attiré l'attention sur le Ballet danois.
Si Erik n'aimait pas la personnalité de Flemming Flindt, il devait lui reconnaître une qualité : celle d'avoir ajouté la danse contemporaine au répertoire du Ballet royal. Il avait chorégraphié La Leçon, d'après la pièce d'Eugène Ionesco et crée l'année où Erik arrivait Auréole, le ballet de Paul Taylor. De plus en 1972, Il lui fut redevable de sa distribution dans Le Triomphe de la mort, ballet dans lequel les danseurs dansèrent pieds nus.
Toutefois, le danseur changea de cheval de bataille. Il voulait rencontrer une ballerine qui efface l’image négative de la première. Il se concentra sur sa ballerine. Il la chercha. Et elle vint. Jane Hopkins, quarante-deux ans, anglaise. Elle était bien plus âgée que lui mais quand il la vit, il fut surpris. Elle habitait Mayfair tandis qu'avec Julian, il vivait à Hampstead. N'ayant dansé qu'avec des ballerines de son âge ou un peu plus âgées que lui, il fut surpris qu'elle le sollicite. Elle était plus petite que lui, était restée mince et se maquillait peu. A qui a une vingtaine d'années, une femme de son âge et de sa condition peut paraître impressionnante. Dans le cas de Jane Hopkins, il y avait de quoi. Fille de diplomates, elle avait vécu en Chine et au Japon avant de se fiancer très tôt et de force avec un « Sir » quelconque qu'elle avait éconduit. Il n'acceptait la danse que comme une agréable et intrigante formation mais tenait à ce qu'elle abandonne tout. Elle avait trop lutté pour être une bonne danseuse classique et tint bon. Elle rompit ses fiançailles, laissa dire et poursuivit sa carrière. On la programma longtemps dans de nombreux rôles en Angleterre et ailleurs. Sa réputation resta longtemps sans tâche mais quand Erik la rencontra, elle n'était plus la même. On pouvait la prendre pour une grande bourgeoise émérite, son mari étant ambassadeur du Paraguay à Londres, mais certainement pas pour une grande danseuse. Elle l'avait été, voilà tout. Elle reçut Erik avec beaucoup de gentillesse et s'excusa de la simplicité de son invitation. Son mari et elle avaient passé quinze ans dans une somptueuse maison mais il leur était venu l'idée de déménager. Le nouveau logis était ravissant mais que de travail ! Ils s'y prenaient mal, elle surtout. Tout n'était que cartons et pièces encore condamnées. Pour Erik, elle mentait car c’était un espace splendide mais elle hésita :
-Je viens de vous voir danser et j'ai vraiment envie de faire votre connaissance mais ce lieu de vie est peu présentable. Ce sera donc une invitation impromptue !
-Cela ne me dérange aucunement !
-Oh, bien ! Aimez-vous le thé ?
-Bien sûr !
- Vert ? Fumé ?
-Je préférerais du thé fumé.
-Bien. Alors, il y en aura !
Elle le sidéra quand il la vit. Elle se tenait très droite, portait un chemisier blanc très ouvert et une jupe droite. Elle était sans bijou mais portait de hauts talons. C'était une vraie femme de rang. Le sentant intimidé alors même qu'il était imperméable à l'effet qu'il lui faisait, elle fit les choses elle-même. Elle l'invita à s'asseoir sur un grand canapé blanc et servit dans un somptueux service qu'il crut issu de la Russie impériale, un thé des plus délicieux qu’on ne lui ait jamais servi. Tandis qu'elle lui proposait du sucre et du citron, il la regarda sans la trouver classiquement belle mais il fut séduit par son visage ovale et ses grands yeux bruns. Elle-même était aux aguets car elle lui dit :
-Vous êtes très jeune. J'ai fait une carrière plus qu'honorable. Les grands ballets classiques que vous connaissez bien et quelques incursions dans d'autres domaines. Tout cela est fini. Je m'obstine encore sur scène !
-Vous vous obstinez ? Mais pas du tout !
Elle fut saisie.
-Mon âge.
-Dans votre cas, non.
Elle dut se faire violence pour cacher son trouble.
- Alors, je peux être sincère ?
- Oui, bien sûr.
-Voyez-vous, j'ai adoré danser le Sacre et L'Oiseau de Feu. Et ce dernier ballet, je voudrais le danser avec vous. Soyez le prince et permettez-moi d'être l'oiseau incontrôlable...
-Stravinsky, Fokine, Karsavina...
-Ce serait une belle collaboration !
Il paraissait sincèrement subjugué. Blond, joliment vêtu comme on peut l'être à son âge, elle le trouvait délicieux. Où avait-il déniché cette chemise blanche, ce pantalon gris informe et cette veste cintrée ? Et ce feutre gris et cette écharpe rouge ? Sur lui, c'était magnifique et ce beau visage, cette blondeur, ce dandysme. Elle craignait qu'il ne vît son trouble mais lui était tout à ce ballet.
- Schauffus serait ?
- D'accord, oui. N'ayez pas d'inquiétude. Mais c'est vous ?
- Vous me demandez si je devrais être d'accord ?
- Oui !
- Mais naturellement, c'est un grand honneur !
-Un honneur ? Danser avec une ballerine qui a presque le double de votre âge ?
Il ne pouvait être sincère mais quand il se mordit les lèvres de façon enfantine avant de reformuler son acquiescement de façon ferme, elle sut qu'il l'était et en fut bouleversée. Il était redoutablement beau et c'était un bon danseur. Et c'était lui qui se sentait honoré...
Ce furent des répétitions étonnantes. Comment faisait-elle ? Il avait revu chez elle à Londres, une femme qui ne manquait de rien, portait un tailleur gris et des bijoux discrets. Or, en justaucorps, les cheveux tirés en arrière, un trait d’eye-liner noir lui agrandissant les yeux, elle n'était plus cette « dame » bien nantie mais une créature plus souple, plus rebelle et éminemment vivante. Ils devaient danser tout le ballet. Les répétitions se succédant, ils se voyaient différemment. Elle avait de petites mèches qui tombaient sur sa nuque et ce détail le touchait car elle ne pouvait le voir. Pendant les pauses, elle ne se défaisait pas de son élégance, chacun de ses gestes restant gracieux ; il aimait ses tenues de répétition, son maquillage léger, ses jambières et ses petits cache-cœurs sans savoir qu'elle était captivée par sa jeune beauté et une magie sexuelle que le rôle rendait plus saillante. Quand il hochait la tête, ses cheveux blonds bougeaient. Il se dégageait de son corps en arrêt une virilité non encore abîmée, une vraie virilité de jeune homme et elle aimait cela. Il y avait longtemps qu'elle n'avait plus ce bonheur d'être séduite par un jeune faune qui ne sait pas à quel point il peut troubler...
Julian le questionna :
- C'est bien, n'est-ce pas ?
- Oui !
- Ton rêve se concrétise ?
- Oui, elle est si professionnelle !
- Oh, tu recommences ! Bon, raconte-moi L'Oiseau de feu, tu veux ?
-Ivan Tsarévitch réussit en fait à capturer l’Oiseau de feu dans l’arbre aux pommes d’or du jardin de Kachtcheï et, en échange de sa liberté, l’Oiseau de feu donne une de ses plumes enflammées à Ivan en lui disant qu’elle lui sera utile. La porte du château de Kachtcheï s’ouvre et treize Princesses sortent, dont la Princesse de la Beauté Sublime.
-Donc, elle est transformée quand elle danse avec toi !
-Oui, elle est merveilleuse. Oui, elle est changée.
-Continue l'histoire !
-Tu te fiches de moi ! Tu la connais par cœur.
-C'est exact mais je ne moque pas de toi. Je veux que ce soit toi qui racontes...Je t'en prie !
-Bref : elles jouent avec les pommes d’or et celle de la Princesse de la Beauté Sublime tombe dans un buisson derrière lequel s’est caché Ivan. En la récupérant, elle le voit et ils tombent amoureux. Les Princesses retournent dans le palais et Ivan, ne pouvant vivre sans la Princesse de la Beauté Sublime, tente d’entrer dans le château, ce qui déclenche le carillon magique. Il est capturé par les gardiens de Kachtcheï. Celui-ci arrive et le questionne mais Ivan lui crache au visage. Il est alors placé contre un mur de pierre et Kachtcheï débute l’incantation qui le changera en pierre. Soudainement, Ivan se souvient de la plume de l’Oiseau de feu. Il l’agite et l’oiseau apparaît, rompant le sortilège de Kachtcheï. Ivan et la Princesse sont mariés et couronnés Tsar et Tsarine.
-Tu vois, tu racontes parfaitement !
-Cette ironie...Évidemment, tu as déjà fait des décors pour ce ballet !
-Bien sûr ! Mais c'est une histoire que j'aime ! Dis-moi, Il vous fait souvent répéter tous les deux ? Si oui c'est bien. C'est ta chance, regarde-là !
-Je danse avec elle. Quelquefois, je la regarde...Enfin, je la regarde très souvent...
L'argument du ballet était connu. Debussy avait, en 1892, écrit dans le programme imprimé pour la première parisienne : La musique de ce Prélude est une illustration très libre du beau poème de Stéphane Mallarmé. Elle ne prétend nullement à une synthèse de celui-ci. Ce sont plutôt des décors successifs à travers lesquels se meuvent les désirs et les rêves d'un faune dans la chaleur de cet après-midi. Puis, las de poursuivre la fuite peureuse des nymphes et des naïades, il se laisse aller au soleil enivrant, rempli de songes enfin réalisés, de possession totale dans l'universelle nature. C'était bucolique et le ballet pouvait être dansé ainsi mais dès l'abord, il ne l'avait pas été. Le danseur russe avait pour idée de faire un ballet inspiré de la Grèce antique. Il avait soumis cette idée à Diaghilev qui l'avait accepté, voulant encourager les débuts de chorégraphe du danseur et ayant aussi l'intention de le mettre à la tête des Ballets russes. Nijinsky n'aurait pas, personnellement, choisi Debussy mais il n'était pas seul. Cette musique était trop douce pour les mouvements qu'il imaginait pour la chorégraphie qu'il voulait créer. Quant aux décors, il ne les voulait pas tels. Un paysage sylvestre évoquant le symbolisme avait bien été créé mais le jeune chorégraphe voulait, lui, un motif plus épuré dans l'esprit des toiles de Gauguin. Toutefois, ce fut Léon Bakst. Quand Picasso intervint, Nijinsky était déjà malade …
Mills filmait un ballet dont l'argument était clair : sur un tertre un faune se réveille, joue de la flûte et contemple des raisins. Un premier groupe de trois nymphes apparaît, suivi d'un second groupe qui accompagne la nymphe principale. Celle-ci danse au centre de la scène en tenant une longue écharpe. Le faune, attiré par les danses des nymphes, va à leur rencontre pour les séduire mais elles s'enfuient. Seule la nymphe principale reste avec le faune puis elle s'enfuit elle-aussi en abandonnant son écharpe aux pieds du faune. Celui-ci s'en saisit, mais trois nymphes tentent de la reprendre sans succès, trois autres nymphes se moquent du faune. Il regagne son tertre avec l'écharpe qu'il contemple dans une attitude de fascination. La posant par terre il s'allonge sur le tissu. Il avait décidé de reprendre l'idée de Bakst qui consister à réduire l'espace des danseurs. Ainsi, ils pouvaient les éclairer de façon à ce qu'ils ressemblent à des personnages de vases grecs. Le décor était simple et lumineux. Cubiste par certains aspects, donc proche du désir de Nijinsky. Par contre, il avait gardé les costumes et les maquillages, les perruques, inspirées des coiffures des déesses grecques, les tuniques des nymphes façonnées avec de la gaze plissée. Et, comme à l'origine, pour le maillot du faune, les taches étaient peintes directement sur le tissu. Tout ce qui avait pu être écrit sur le ballet tel qu’il avait été créé à l'origine avait été lu. Toutes les photos possibles avaient été analysées. On avait écouté des historiens, des exégètes. Des chorégraphes avaient été contactés pour évoquer les plus célèbres versions du ballet. On avait comparé les plus grands faunes, les meilleures versions musicales. Tout cela reflétait un long travail.
Il avait failli perdre le Ballet Royal du Danemark car son séjour prolongé en Angleterre avait duré plus de prévu mais en fin de compte, il le retrouvait. Il était le danseur étoile qu'on adulait et il avait vingt-trois ans. Sa période anglaise l'auréolait d'un charme particulier et une plus grande assurance lui était venue. Henning Kronstam était alors le maître de ballet de la compagnie et celui-ci prit un grand essor. Le Festival de Bournonville qui avait lieu depuis plusieurs années donna à la troupe un éclat tout particulier. Erik dansa Martha Graham, Merce Cunnigham et de nouveaux chorégraphes. Il retrouva avec bonheur Georges Balanchine et s'écarta un peu des classiques. Immuablement ponctuel, il s'entraînait, apprenait et ne se montrait jamais désagréable. Il n'en avait pas besoin car il était entouré d'un respect que Londres lui avait conféré. En outre, il sentait qu'on était honoré de danser avec lui, qu'on recherchait ce droit comme une faveur et qu'on cherchait comment l'atteindre. Il n'était plus vraiment le charmant animal mondain que Julian avait vu naître mais il lui restait une sorte de verni. En société, conscient de sa beauté et de son art, il était brillant. A l'ordinaire, il restait sur sa réserve. Beaucoup étaient jaloux mais se taisaient. Très applaudi, très admiré, il en imposait.
Il revit les siens, souvent. Sa mère, que les années rendaient plus sereine et souriante se montrait intimidée. Elle semblait vouloir percer son secret et le questionna souvent. Un jour, elle lui demanda :
-Alors, c'était Skägen, la rencontre des deux mers, c'était là, ta décision ?
Il était assis près d'elle dans un nouveau logement où elle vivait avec son père, un appartement à l'évidence cossu mais impeccablement décoré dans un quartier inattendu, un peu reculé mais joli, Amager.
-Oui, les couleurs qu'il y avait. Les peintres, aussi, tu te souviens ? La femme en blanc qui rêve dans sa chaise longue ? Soren Kroyer. Il m'a toujours plu. Les autres aussi...
-Oui, les enfants sur la plage, le couple de promeneurs...
-C'est parti de là, l'excursion avec ton père ?
-En partie. Maman, pourquoi est-ce important ?
-Il faut bien une origine. Je voudrais savoir. Ton père aussi...
Erik avait toujours eu une communication limitée avec son père mais désormais, ce n’était plus le cas. Chacun avec ses limites arrivait à parler à l’autre.
-Ah, c’est sûr, je pensais à coiffeur ou restaurateur à la mode. Ce genre ! Mais tu es un danseur classique et c’est très bien ! Tu sais, mon père était pêcheur et il est mort en mer. Mes trois frères et moi avons été séparés et moi, j’ai bien réussi dans le domaine que je suis choisi. Je me suis battu.
-Moi-aussi.
-Oui, Erik, je le sais. En tout cas, tu es exceptionnel. Pendant un moment, j’ai regretté d’avoir tant dépensé pour tes cours de danse !
Il était difficile de savoir ce qu'Erik pensait vraiment. Lors de la réception qui avait suivi la première, il avait été photographié longuement au côté de Jane Hopkins qui semblait rayonner et si Julian était sûr d'une chose c'était bien celle-là : la rencontre avec ce danseur blond aussi charmant qu'inflexible avait transformé la danseuse ; il l'avait vue charmeuse, blessée, impériale, séductrice auprès de son jeune partenaire ! Qui aurait vu en elle une danseuse sur le déclin ! Elle était extraordinaire de technique et de précision et de ce point de vue, pas en retrait sur lui. Et il y avait cette sensualité qu'elle avait souvent dû réprimer, cet élan sexuel même qu'elle lui jetait à la figure. Quelle superbe ! Julian en restait stupéfait. Bien des danseurs auraient reçu cet hommage avec une certaine distance lui semblait, lui, être très concerné. Il allait la faire tomber. Une question de jours.
-Tu as vu que le « mari » vénézuélien n'était pas très bavard. Sentirait-il la naissance d'une idylle ?
-Oh mais que veux-tu qu'il sente ! Et puis, il n'est pas vénézuélien mais colombien, tu le sais, et il s'est blessé. Il aime chasser. Je ne sais pas, un mauvais coup...
-Oh non ! Il « chasse « ! Un « mauvais coup » ... Quel sens des formules ! Tu es extraordinaire ! Bon, je n'insiste pas. La désires-tu ?
-Oui.
-Elle te désire follement.
-Julian, elle est merveilleuse. C'est ma ballerine. Celle que je voulais.
-Et tu feras... avec elle ?
-Tu m'as posé une question ? Je n'ai rien entendu.
Il changeait. Un an en Angleterre et une telle transformation ! Le beau jeune homme à la fois concentré sur son art et si festif qui les rendait tous amoureux gagnait en profondeur. Quand son contrat se termina, il leur sembla à tous que le temps avait passé vite. Il y avait ces ballets différents et surtout cet Oiseau de Feu. Il y avait cette femme qui devenait si jeune quand elle le voyait et qui l'impressionnait comme danseuse, et cet américain brillant avec qui il avait tant partagé. Ils regrettaient qu'Erik fût désireux de partir. Ils se reverraient, à coup sûr. Sentant approcher le départ de son ami, Julian multiplia les allusions à son orientation sexuelle, comme pour le sonder directement, ce qu'il n'avait jamais fait. Ces provocations auraient irrité Erik si elles étaient venues de quelqu'un d'autre que lui mais il les acceptait de son ami car sa façon de faire était drôle et brillante :
-Dis-moi, délicieux colocataire, n'as-tu pas remarqué que mes derniers invités, tous de beaux jeunes hommes et de belles jeunes femmes, t'ont regardé avec intérêt et appétit ! Ils ont tant regretté que tu ne restes pas parmi nous !
-J'étais fatigué.
-Oh, quel dommage !
-Tu connais ma vie, Erik, je ne me cache pas. Toi, si…
-Je ne cache rien.
-Si, tu ne penses pas qu’on devrait vraiment se parler ?
-Mais on se parle !
Julian gardait son calme et son ironie. Le retrait prudent de son ami le faisait sourire.
Erik, avant de partir, alla voir Jane chez elle une après-midi où elle était seule. C'est elle qui l'avait invité et il n'était assez sot pour ne pas comprendre la teneur d'une telle invitation.
-Je vais tout de même mettre fin à ma carrière mais la donne est changée car vous avez dansé L'Oiseau de feu avec moi. C'est désormais un départ heureux.
-Justement ! Ils se feraient un tel plaisir de dire que je ne le suis plus quelques mois après un triomphe...
Elle portait un chemisier de soie à col ouvert et une jupe grise, des talons sages. A peine maquillée, elle portait un parfum de luxe délicieusement fleuri. Elle ne pensait qu'aux fines rides qui étaient apparues autour de ses yeux alors qu'il ne voyait que les petites mèches sur sa nuque et la ligne de ses seins sous le tissu du corsage. Elle était en train de ranger de tasses de thé sur un plateau quand il se leva et il sentit immédiatement son trouble. Les tasses venaient de s'entrechoquer, ce qui n'aurait pas dû être. Il se trouva face à elle et elle le surprit une fois de plus. Il était si charmant qu'il lui était impossible de lui résister mais lui semblait plutôt embarrassé et en attente. Elle posa donc ses deux mains sur ses épaules et se blottit contre lui. Il était tellement jeune ! Elle entendait son cœur battre à tout rompre et en était émue. Les hommes faits ne sont plus ainsi, ils ont oublié leur jeunesse. Il l'embrassa et ce fut un moment doux et frémissant. Il crut avoir été suffisamment audacieux et s'apprêtait les lieux quand elle l'attira à elle. Elle lui prit son visage entre ses mains et murmura en le regardant :
-Oui, oh oui.
Ils firent l'amour deux fois dans une chambre d'amis tendue de blanc et avant de la pénétrer, il lui serra les seins pour en faire saillir les pointes. Elle était émouvante, très abandonnée et en même temps pudique et émue. Elle eut, pour se redresser après l'amour un beau mouvement d'oiseau et elle posa longuement sur lui ses yeux bruns. Il y avait de tendresse entre eux et l'émotion les envahit. Il la serra dans ses bras avant de quitter le lit. Mieux valait le faire, elle était prête à pleurer.
-Je vous écrirai, Jane. Je n'oublierai pas.
-Vous êtes à un âge où on oublie si vite, Erik.
-Non, ce qui s'est passé aujourd'hui, je ne pourrais l'effacer de ma mémoire. Je n'ai pas dit que je vous écrirai sans cesse mais je garderai le contact.
-J'ai un mari volage. Je pourrais m'attacher à vous.
-S'attacher au danseur avec qui vous avez resplendi sur scène, est-ce mal ?
-Non, en effet.
Il l'embrassa sur le front en partant et n'oublia pas son regard radieux et confiant. Elle le lavait de Sonia, il le comprenait.
Julian comprit tout de suite que les jeux étaient faits. Observant son danseur, il fut d’une ironie différente, piquante et non douce.
-Hopkins. Mission accomplie.
-Ça ne mérite même pas de réponse !
C'était très juste mais Julian voulait rester dans la dérision et se contenta d'une grimace. Erik insista.
-Tu ne vois pas la beauté des femmes ?
-Question trop perfide.
Cette fois, ce fut Erik qui grimaça. Plus rien ne fut dit. L'abandon de Jane Hopkins resta en lui des mois durant comme un don merveilleux et plus tard, il tint sa promesse.