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Moi, je sais d'où souffle le vent. Ecrits sur la danse.
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3 juin 2024

Erik N / Le Danseur. Partie 1. Fin de partie à Londres.

 

L'heure de son départ était venue, son contrat à Londres étant arrivé à échéance.  Il le fêta avec de nombreux amis mais les deux derniers soirs, Julian et lui dînèrent ensemble. Le décorateur avait retrouvé sa retenue et son tact. Ils se firent des cadeaux sages, échangeant des livres. Le dernier soir, le décorateur mit des chandelles partout et servit un dîner dans de la vaisselle rouge. Il assura Erik qu'il vendrait comme il l'avait promis ce que le jeune homme ne souhaitait pas garder et qu'il lui enverrait ce qu'il demandait. De ce qu'il ressentait, il ne dit rien, redevenant le colocataire facétieux et plein d'humour que des mois durant, il avait cherché à être. Toute ambiguïté avait disparu et Erik crut vraiment que tout était changé. Toutefois, Julian insistant beaucoup pour le conduire à l'aéroport, il céda. Après tout, ils étaient amis. Erik gagna sa chambre et s’allongea pour la dernière fois dans son lit où il s’endormit. Au milieu de la nuit, il se réveilla en sursaut ; il aurait juré que Julian était entré et l’avait contemplé dans la pénombre. Il ne s’était rien passé de concret mais cette contemplation était une prise de possession. Il y avait un an déjà qu’ils se côtoyaient et jamais le décorateur n’avait jamais son projet : il aimait Erik et le voulait. Au matin, cependant, quand le danseur le questionna, il fit mine de ne pas comprendre. Ils chargèrent les valises d’Erik à l’arrière de la voiture et partirent. Ils bavardèrent sans cesse pendant le trajet puis se garèrent dans un parking souterrain. Il était convenu que le danseur ne voulait pas d'au revoir cérémonieux et qu'il irait seul dans les halls de l'aéroport mais alors qu'il allait descendre de voiture, Julian le retint et l'embrassa sur la bouche sans crier gare. Le baiser dura et quand ils s'écartèrent l'un de l'autre, l'émoi d'Erik était palpable. Il ne reconnaissait pas Julian, le nonchalant décorateur avec qui il avait tant ri. Celui-ci, s'il l'avait pu, l'aurait pris sur place. Violemment troublé, il regarda son ami qui ne fut pas désarçonné :

-Dis-moi, Erik, un de ces jours, tu vas finir par comprendre ? Le lien que j’ai avec toi est fort. Et toi ?

-Mais moi, tu sais bien !

-Tu es sûr que je ne t'attire pas ?

-Tu ne peux pas m’attirer.

-Si mais tu t’en défends.

-Mais pas du tout !

Julian l’embrassa de nouveau, longuement et avec adresse.

-Alors ?

Le danseur s'abstint de répondre et partit aussi vite que possible. Mais la douceur de l'haleine de son ami et la tiédeur de sa salive lui restèrent longtemps en mémoire avant qu’il ne décide d’oublier. Seulement, il ne le put pas. Il se souvint d’un petit matin où il trouvé Julian dans la cuisine. Il portait une chemise sans cravate et avait les cheveux en bataille. Erik s’en était trouvé décontenancé.

-Tu as l’air très fatigué…

-Normal. C’est fatigant.

-Quoi ?

-Mais la chasse, Erik…

-Tu as une griffure sur la joue…C’est une griffure ?

-Oui, Erik. J’ai couru vite pourtant et j’ai cru le prendre au piège mais tu vois, il s’est défendu. Comme toi, sans doute, avec ce pilote danois…

-Je ne l’ai pas griffé à la joue !

-Que c’est joliment dit ! A mon avis, tu l’as atteint d’une autre façon.

-Comment ça ?

-Rien Erik, rien.

Julian avait ce regard rusé qui le déstabilisait tant. Était-ce celui d’un prédateur ? Non, ce n’était pas un simple chasseur. Il était bien plus adroit et expérimenté que l’un d’eux.

Alors, qu’est-ce que c’était ?

En arrivant à Copenhague, il l’ignorait encore.

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3 juin 2024

Erik N/ Le Danseur. Partie 1. Copenhague. Erik et sa mère.

 

Mais sa communication était meilleure avec sa mère. Il parlait en français avec elle comme quand il était petit et elle s'étonnait toujours qu'il eut si bien retenu les bases de la grammaire. Il formait bien ses phrases et avait un vocabulaire étendu. C'était sa prononciation qui la surprenait. Il avait un léger accent danois. Mais après tout, son père l'était et les traits de leurs visages étaient scandinaves.

Une après-midi, il se retrouva seul avec elle. Elle avait fait un Paris-Brest et du thé. Elle se confia :

-Quand tu as commencé les cours de danse et qu'on m'a fait comprendre que tu étais doué, j'ai cherché dans tous les sens. J'ai fait faire ton thème astral et je l'ai lu et relu.

-Tu y as trouvé mon destin ?

-Ne ris pas ! Tu sais, j'y ai vu tes lignes de personnalité. Je t'assure, ça correspondait ; la ténacité, le côté insulaire, le charme. Toutes ces amitiés que tu crées, tous ces projets que tu as. Ton sens artistique...

-C'est rassurant, ce genre de lecture !

-Tu es moqueur mais ça l’a été. On pariait tous sur Kirsten, si intelligente et travailleuse. Elle est professeur d’université. Et il y avait Else aussi. Elle était belle mais que même enfant, elle faisait des photos de mode. Marianne et toi, on se demandait…

-Maman, il y a eu Skägen. Kirsten et moi avons eu une sorte de révélation. La lumière était surnaturelle et il y avait ce sentiment d'être au bout du monde. C'était beau, poignant. Ensuite, il y a eu une fille. La sœur d'un camarade de classe. Elle faisait de la danse classique. Une fois, je suis allé chez eux : elle m'a montré sa tenue, ses chaussons et des photos. Ce n'était rien que de petits spectacles d'écoles de danse et les photos étaient très anecdotiques mais il y a eu un déclic. Et puis, une fois, à la télévision, j'étais supposé dormir et vous regardiez la télévision ; on parlait d'un danseur russe devenu fou. On le voyait en photo. Il posait dans différents costumes. Il se dégageait de lui une énergie extraordinaire, une frénésie excessive. On devinait que sa beauté n'était pas conventionnelle, qu'il n'était pas parfaitement beau mais que la danse lui donnait une grâce, une harmonie physique, un rayonnement qu'il n'aurait jamais atteint sinon.

 L'expression de son visage, tout à l'heure moqueuse, était maintenant exaltée. Ses yeux semblaient d'un bleu plus sombre et sa bouche s'ouvrait sur un demi-sourire. Dans la rêverie, il était imposant.

-Tu dis que Kirsten et toi aviez eu un rêve de beauté. Mais toi seul pratique un art aussi élevé !

-Mes sœurs ont fait d’autres choix. Else a tout de suite gagné de l’argent : elle avait un press-book convainquant ! Quand elle était adolescente, elle a posé pour de très belles photos ; on l’a vue sur Vogue. Marianne fait du théâtre.

Claire, qui aurait dû être ravie, devint triste soudain.

-Else et toi ! Tous deux si beaux et si...

-Si ?

-Mais si doués, si...

Il se mit à rire de nouveau puis s'arrêta. Claire avait les larmes aux yeux.

Tout était mis sur mon frère et il est tombé si malade ! Je ne voulais pas d'une profession intellectuelle ! Ils étaient tous si « intellectuels » dans cette famille. Même la maladie d'un enfant qui devenait complètement dépendant devenait prétexte à des raisonnements, des sentences ! Je ne voulais pas être comme eux. Je suis partie. Je n'ai pas grand-chose. J'ai...

-Maman !

-Mon frère est mort. Ils étaient mécontents ! Ils semblaient m'en vouloir !

Elle pleurait. Il se leva, contourna la table et la prit dans ses bras.

-Mais qu'est-ce que tu racontes ! Je les ai vus ces grands-parents ; si bourgeois, si français, si aigris ! Ce n'est pas ta faute. Tu as bien fait de partir. Et tu fais un travail intéressant, tu gagnes bien ta vie ! Tu côtoies des comédiens charmants, tu sais plein de choses sur eux !

-Les produits de beauté...C'est dérisoire.

Il prit son visage entre ses mains et dit :

 Maman, il n'y a rien de dérisoire là-dedans !

-Marianne veut être comédienne. Elle n’a pas ta force et ton aura !

Ses yeux bleus reprirent une teinte plus claire :

-C’est le théâtre, pas la danse ! Maman, qu'est-ce qui t'arrive !

Il resta silencieux un instant puis dit avec fermeté :

-Tu t’égares. Maintenant, nous sommes gais et il n’y a plus de larmes !

-Tout de même, ce thème astral disait que ce serait difficile, que tu serais toujours sur la brèche…

-Je suis ambitieux, c’est logique.

Ils reprirent du café et en effet, elle redevint rieuse. La sentant apaisée, il se leva pour enfiler son manteau de cuir. Elle était sur le point de débarrasser la table quand elle s'arrêta pour le contempler. De nouveau, elle était saisie par sa beauté. Dieu sait quels ravages il devait faire ! Elle se demanda combien de personnes il avait déjà pu séduire et elle se demanda aussi quelle conscience il avait de lui-même.

A cette question, Erik avait su répondre dans certains cas. Quand il avait senti la victoire facile, il s'était amusé un peu mais il était vite redevenu humble quand l'amour ou la passion étaient nés. Il avait appris qu’il s'agissait là de terres étrangères souvent incontrôlables et cruelle et il avait craint de déclencher chez autrui des sentiments violents ; mais sa liaison récente avec Jane Hopkins l’avait rassuré. Son propre désir était légitime si on lui répondait ainsi ! Depuis peu, toutefois, Julian Barney occupait ses pensées…

-Il est tellement spirituel et il est assez beau aussi.

Erik se surprenait. Barney ?

3 juin 2024

Erik N/ Le Danseur. Partie 1. Erik de retour au Danemark. Hannah et Irina.

 

7. Erik : Retrouver Copenhague et ceux de son enfance.

Erik a quitté l'Angleterre pour rejoindre son pays natal et Julian, lui, veut rentrer aux USA. Mais l'attirance qu'il a pour Erik le danseur est trop forte. Il veut le voir au Danemark. Ignorant qu'il en décidé ainsi, Erik revoit ses formatrices : Hannah et Irina.

L’américain s’apprêtait à quitter l’Angleterre et dressait de ses habitants des portraits comiques. Ses lettres étaient pleines de vie. Il était un Américain bien né et les préjugés de nombreux Anglais à l'égard des États -Unis aiguisaient son ironie. Ces remarques pour drôles qu'elles fussent, étaient toujours pleines de vérité.

« On m'a encore demandé cette semaine pour la trentième fois depuis mon arrivée comment je pouvais me passer de hamburgers, et pour la vingtième pourquoi je n'avais pas perdu mon accent et adopté le vrai anglais. Dans les deux cas, j'ai rencontré la vraie bêtise. Que dire à ces gens qui boivent des litres de thé ? Mais, bref passons à la vie politique. Cette madame Thatcher est comment dire ? Incroyablement salubre pour certains et incroyablement dure pour d'autres.

Pour ma part, j'ai surtout vu la dureté mais son prédécesseur, John Callaghan était déprimant à plus d'un titre et l'Angleterre coulait. Tu n'as pas remarqué ça, toi, Erik. Les Danois, éperdument épris de leur reine, ne remarquent rien. Ils croient qu'elles sont toutes pareilles ! Mais moi qui suis un WASP, je sais voir les choses. L'ultralibéralisme comme l'a défendu cette femme, je n'en ai jamais vu une telle conception mais le fait est qu'elle redresse l'économie de son pays. Et crois-moi, je ne la défends pas en ce qui concerne les mouvements ouvriers qu'elle a cassés et ces grèves de la faim qu'elle a regardées sans clémence. Enfin, pense à la pauvre Angleterre et donne-moi ton sentiment !»

Erik le lui donnait et leurs échanges se poursuivaient. Le projet de Julian prenait forme. Il allait travailler pour l’Opéra de New York. En sous-main, il se montrait tendre, dévoilant ses intentions. Ce retour au Danemark n’était que passager. Erik devait travailler en Amérique.

-Même Nijinsky l’a fait ! Penses-y !

C’était vrai.

Quand il était applaudi et qu’il recevait ces lettres, Erik était heureux car l’amour l’entourait. C'était peut-être le fait de paraître si princier sur scène, d'avoir un corps jeune, sain et beau ? C'était peut-être ses yeux clairs, sa discrétion ? Ou encore son élégance, sa sagacité ? Ou c'était le fait d'être à part.…De toute façon, il ne laissait pas indemne.

Il avait revu Hannah dès son arrivée, ainsi qu’Oleg et Irina. Mais c’était bien son premier professeur qui le contactait le plus. Elle restait la même : bien vêtue, souriante, ronde dans ses manières et pédagogue. Elle comptait exercer un an encore et cesser de travailler. Elle insista pour qu'il paraisse au gala de fin d'année qu'elle organisait sur une petite scène de théâtre :

-Vous me rendriez service, Erik ! Quelques-uns de mes nombreux élèves ont fait carrière mais vous êtes le plus récent et de plus...

-Et de plus ?

-Le plus « motivant » pour mes jeunes élèves : vous êtes jeune, beau et vous êtes un très bon danseur. Ils peuvent vous voir sur scène et pour tout dire vous êtes Danois ! Je ne peux naturellement pas vous contraindre mais j’aimerais que vous soyez présent pour le spectacle final de l’école.

-Je viendrai !

3 juin 2024

Erik N / Le Danseur. Partie 1. Londres et Jane Hopkins, la danseuse adorée.

 

6. Londres. Julian et Jane.

Erik vit et danse à Londres; il cohabite avec Julian. La ballerine Jane Hopkins le fascine et il tombe amoureux d'elle, refusant de se soucier de la différence d'âge entre eux.

Ce furent des temps merveilleux. Il n'avait jamais vu une danseuse s'ouvrir autant à lui et à la danse et se montrer si accomplie. Son visage qui n'était pas si beau se transformait quand le rôle la prenait et lui qui avait été si froid ou distrait, en avait conscience. Quand la première vint, il fut tendu. La troupe s'était entraînée plus que de mesure. Il y avait tant de gens connus dans la salle ! Tant de plumes prêtes à être acerbes, de langues prêtes à médire ! Ils dansèrent. Le lendemain, il lut que l'ensemble de la critique appréciait le ballet à des degrés divers mais qu'en revanche, le couple qu'il formait avec Jane Hopkins avait frappé les esprits.

« Il est remarquable, écrivait Edward Burnes pour le compte du Times, que Jane Hopkins, cette ballerine si connue des Anglais et qui se disait prêtre à prendre sa retraite se soit montrée ce soir si à son avantage. La voir danser avec Erik Anderson qui nous vient du Danemark est un spectacle extraordinaire qu'on ne laisserait pas de revoir. Rapide, sûre et toujours juste, Jane Hopkins est comme entourée de grâce. Techniquement exigeant, ce rôle lui va merveilleusement. Quelle danseuse subtile et nouvellement épanouie ! Dans le rôle du prince, son compagnon surprend. Sa prestation n'est au-delà des capacités d'aucun danseur de son niveau mais Erik Anderson est infiniment plus que cela ! Sa danse est magnifique et ce qui l'est plus encore, c'est la performance électrisante qu'ils ont livrée ! Personne n'était dupe dans le public : c'était un grand moment. »

Et pour le compte d'un magazine très snob consacré à la danse classique, un journaliste du nom de John Darlington écrivit :

« Il y a peu de temps Jane Hopkins nous confiait vouloir quitter la scène et certainement vouloir le faire par une soirée d'adieu, exercice périlleux s'il en est ! Quelle n'est pas notre surprise de la découvrir si transformée, si illuminée dans cet Oiseau de feu qu'elle n'avait jamais abordé de cette manière ! Nul besoin désormais de verser dans l'hagiographie sans nuances ; Jane Hopkins est l'héroïne du jour. Succédant à tant de ballerines qui ont, avec des talents divers, incarné le bel oiseau, elle fait preuve d'une technique sans défaut et d'un lyrisme aussi précieux que magnifique. Son oiseau, tout en bondissements et frémissements est merveilleux. Mais il nous faut parler d'Erik Anderson ! Si ses prédécesseurs ont redoré le blason du danseur classique qui était souvent réduit à un rôle de porteur et rééquilibré le couple danseur- ballerine, il semble bien que ce jeune danseur signe une prestation remarquable. Jane Hopkins se surpasse à ses côtés. Tous deux forment un couple prestigieux tout autant qu'inattendu. A l'évidence, ce jeune danseur va nous surprendre ! »

Julian, qui avait assisté à la première, commença par plaisanter quand il se retrouva seul avec Erik, après la représentation et un dîner très mondain.

-Les critiques anglais ! Quel pays ! Comment peut-on s'exprimer comme ce sieur Darlington ! On navigue entre l'oraison funèbre et le panégyrique fellinien !

Erik éclata de rire :

-Tout de même pas. Tu sais, je ne lis pas trop les critiques. Mais il n'a pas parlé comme ça. Il est snob, c'est sûr et il dit du bien de Jane !

-Ah bon ? Tu l'appelles Jane maintenant ! Et tu ne lis pas souvent les critiques ?

-Non, elles me touchent trop !

-Tu n'as que des compliments !

- Ne crois pas cela ! Personne n'aime lire qu'il aurait dû être meilleur, qu'il n'a pas si bien fait ! Tu n'es pas danseur !

-Non.

-Et bien si tu l'étais, tu les entendrais, ces critiques. Il faut beaucoup travailler pour être un danseur de bon niveau et il n'est pas permis de se relâcher. Peu d’alcool, de fêtes, de cigarettes…

-Revenons au sieur Darlington : il dit surtout du bien de toi. Et les autres critiques sont de même.

-Peut-être bien...

-Cela signifierait-il que Miss Hopkins...

-Arrête immédiatement : elle est magnifique.

-Bien sûr !

3 juin 2024

Erik N / Le danseur. Partie 1. Copenhague. Erik, Hannah et son école de danse.

 

 

Il y avait mille choses à dire sur ce spectacle de fin d'année et bien des critiques à faire mais il s'abstint de toute remarque négative ; L'accent théâtral que prit Anna pour annoncer à la fin du spectacle qu'un invité surprise allait s'adresser tant aux élèves qu'à leurs parents lui parut naïf mais il fut ému. Après tout, pourquoi pas ? Le rêve d'Hannah devait être que dans cette foule puisse se trouver un nouvel Erik ou une nouvelle Linn Mikkelsen, danseuse qu'elle avait d'abord formée et qui, vingt ans auparavant, était devenue danseuse étoile. Elle ne pouvait « convoquer » ni Linn, ni Peter, ni Karen, les danseurs qu'elle avaient vus émerger mais Erik était là. Il apparut sur scène à la fin du spectacle et parut d'abord un peu gêné de se voir entouré de jeunes danseurs totalement admiratifs puis il se laissa porter. Leur ayant souhaité beaucoup de persévérance, il les écouta : pourquoi avaient-ils choisi la danse classique ? Était-ce dur ? Comptaient-ils en faire une profession. Les réponses fusèrent et il en resta pantois. Il commençait à oublier l'enfance.

-Ma mère trouvait que je bougeais trop et n'étais pas assez disciplinée, dit une petite fille longue et blonde, elle m'a dit de faire de la danse classique. Finalement, ça me plaît !

-Maman a dit que madame Herman jugeait nos aptitudes naturelles, notre sens de la musicalité, notre rapidité à comprendre et à apprendre quelques mouvements… On commence par des mouvements très simples : des flexions des genoux, des dégagés des pieds…  Il y a tout un travail de placement du corps. Une fois que le placement est bien intégré, on peut continuer à avancer. En fait, j'ai compris.

C'était un préadolescent assez snob qui parlait. Il ajouta.

-Je vais avoir un professeur particulier.

-Madame nous explique que la danse classique est un travail sur la rondeur des mouvements. Pour trouver cette rondeur, cette ouverture du corps vers l’extérieur, on ne peut pas partir d’une position naturelle. Et puis, on prépare l’apprentissage des mouvements à venir, sur pointes : les arabesques, les pirouettes… Cette posture qu’on apprend, elle nous permettra bientôt de tenir l’équilibre. Je veux devenir meilleur !

Là, c'était un autre préadolescent, inconscient de sa beauté, jeune et longiligne.

-Ma mère a fait de la danse classique. Elle a une école aussi. Elle dit que j'ai des aptitudes et que la route est longue. Elle dit que tout est dur ! Moi, je viens toujours en cours mais Il faut tellement travailler !

Erik les écouta et leur répondit. Il encouragea chacun. Puis, il fut pris dans un feu de questions.

-Comment vous êtes-vous préparé ?

-J'ai travaillé durement. J'ai commencé à neuf ans et comme vous, je suis venu deux à trois fois par semaine dans l'école où vous vous trouvez. Ensuite, j'ai eu un professeur particulier. Au début, je l'ai vue au même rythme mais ensuite, tous les soirs. Je faisais mes études au lycée en même temps et je devais cumuler les deux activités. Je peux vous dire que ce n’est pas une vie d’enfant ni d'adolescent. Je me souviens surtout de la fatigue, parce que j’enchaînais des activités toute la journée et qu’en sortant de l’école, j’avais encore une heure de transport pour aller au studio de danse privé. Je partais à huit heures du matin de chez moi et je rentrais à dix-neuf ou vingt heures, je mangeais et j’allais me coucher. Et le lendemain, à sept heures, il fallait que je sois debout. C’était comme ça du lundi au vendredi. Je voulais toujours progresser, être capable de mieux…Et j'ai passé des concours...

-Monsieur Anderson, demanda une petite danseuse, que se passe- t-il quand on est reçu à l'Opéra danois ?

-Une fois entré dans la maison, vous deviez encore grimper les échelons. Oui, on commence quadrille, on passe coryphée, puis sujet et enfin premier danseur. Tous les ans, en novembre, il y a un concours interne où chaque échelon du ballet passe une variation imposée et une variation libre : il faut être dans les premiers pour pouvoir monter d’échelon. Premier danseur, c’est un poste de soliste. Les premiers danseurs dansent les seconds rôles. Et les rôles titres sont dansés par les étoiles. Mais on ne devient pas étoile sur concours : on est nommée par le directeur.

-Vous avez été nommé étoile avant de travailler en Angleterre, monsieur Anderson ?

-Oui, la nouvelle m'a ravi. C''est un cadeau extraordinaire.

-Êtes-vous content d'avoir dansé ailleurs qu'au Danemark ?

-Bien sûr !

-Vous avez travaillé durement. Vous ne regrettez rien ? Ça vaut le coup ?

-Est-ce que ça vaut le coup ? Je ne me suis jamais posé la question. C'est une vie que je mène naturellement parce que danser, c’est ce qui me ce qui me comble le plus. Enfant, je faisais ça sans réfléchir Plus tard, plus âgé, la danse est devenue un vrai choix, un choix conscient. Si j'ai un conseil à vous donner, faites de même.

-Quand on est étoile, on a fini son travail ?

La question venait d'une ravissante petite danseuse aux grands noirs. Jusqu'ici, elle n'avait rien dit. Il lui sourit :

-Rien n'est jamais fini car la carrière d'un danseur est courte. On n’a plus de concours, mais maintenant on est jugé à chaque spectacle, à chaque rôle, à chaque prise de risque… Il ne faut jamais lâcher, même quand c’est difficile ! Et surtout, il faut profiter de tout ça. Parce que c’est un plaisir infini !

Il fut applaudi à n'en plus finir et Hannah se sentit fière. Puis, il demanda des volontaires sur scène et fit une brève leçon de danse. Cet épisode lui valut une popularité importante. Les enfants du spectacle l'avaient adoré, ceux à qui ils avaient dansé en étaient restés marqués.  Ce fut une belle soirée.

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12 mars 2024

Erik N/ Le Danseur. Partie 3. Kyra, fille de Nijinsky, sur le tournage.

-Comprenez-vous ?

Elle s'adressait au chorégraphe qui parut soufflé puis regarda Erik qui, lui, intériorisait tout. Ces étés chez Lvov, ce court de tennis. Il ne savait pas. Il lui adressa un sourire de reconnaissance.

 En outre, elle voulait que le ballet s'écartât du travail de reconstitution qui avait été fait car, de toute évidence, elle s'en méfiait. Elle défendait Jeux plus qu'elle ne défendrait les deux autres ballets de son père sur lesquels le film s'appuyait, Erik le sentit et implicitement, il lui donnait raison. La critique de l'époque n'avait pas été tendre avec Nijinsky, non d'un point de vue éthique que d'un point de vue esthétique et plus grave, chorégraphique. Elle avait reproché au jeune chorégraphe de s'appuyer sur le post impressionnisme et le groupe de Bloomsbury, ce qui le rendait trop « classique » par rapport à ce qu'il avait conçu pour le Sacre mais surtout plus conventionnel en matière de danse. Ses emprunts au sport et à la géométrie spatiale pure avaient été négligés et on avait parlé d'un « classicisme » retrouvé. C'était, de la part de la critique, un mensonge mais, le public avait été déconcerté ; à cause d'un double rejet, le ballet était tombé dans l'oubli. En outre le travail de Debussy empruntait à la fois au tango et à la musique de Wagner. Cela aussi avait été pointé. Kyra Nijinsky adorait ce ballet. Il lui importait d'en montrer la beauté puisque celle-ci était passée inaperçue et que c'était une chorégraphie de son père laissée pour compte. Elle prenait en compte le chiffre trois, l’ambiguïté sexuelle, la jeunesse et le passage de l'amour. Elle savait ce qui pouvait être tenté, donné et repris, ce qui est pérenne et ce qui est fugace. Elle aimait ce qui était de l'ordre de l'air et du cercle, de la lumière et de la vie.

Au sortir du filmage, Mills filma donc une discussion entre Erik, encore en danseur, et Kyra. On avait changé le décor : ils devisaient. Tout entier vêtu de blanc, il respirait la jeunesse et la renvoyait à son amie de jeunesse : Irina.

Plus tard, Mills la convia en salle de projection où il lui présenta partiellement ce qu’il avait déjà tourné : Le Spectre de la rose et l’Après-midi d’un faune :  et il filma ses réactions quand elle était seule puis avec les autres danseurs. Elle était tantôt véhémente tantôt calme mais à l’évidence, elle était contente.

Comme il dînait encore seul le soir avec elle, plus près de son hôtel à elle, cette fois, elle se confia.

-Pour Tamara, comme pour moi, ce qui est difficile, c’est l’appropriation. Nous nous sentons dépossédées de l’œuvre de notre père et pour cette raison, nous sommes mal à l’aise. Tel chorégraphe, tel spécialiste déclare qu’il a tout compris ! Vous ne savez pas à quel point c’est affligeant !  Mais là, nous nous sentons respectées et croyez moi, c’est important. Vous faites face à mon père et ne le contournez pas.

-J’espère que vous pourrez dire cela au réalisateur et au producteur !

-Bien sûr.

Elle semblait bien plus calme que la veille et portait une robe d’été bleu-marine toute sage. Son maquillage était discret.

-Vous avez été là pour le sang…

-Irina m’a dit la même chose il y a longtemps.

-Et vous n’avez pas compris ?

-Pas vraiment.

-Vous le ferez. Dites moi, avez-vous pris des notes pendant ce tournage ?

-Quelques-unes ; peu d’intérêt.

-Vous les avez avec vous ?

-Oui.

-Donnez les-moi.

12 mars 2024

Erik N/ LE Danseur. Partie 3 . Erik hanté par Nijinsky.

 

Erik lui tendit quelques feuillets qu’ils conservaient sur lui. Kyra lut en silence :

 

 

« Ce que je tourne »

par Erik Anderson

Scènes difficiles :

 

Scène 1.

Je figure Nijinsky qui ne comprend pas la réaction de Diaghilev suite à l'annonce de son mariage avec Romola. Il pensait que l’impresario comprendrait mais celui-ci le limoge immédiatement. C’est une scène muette tout en violence. Mon visage doit exprimer des émotions intenses, allant de l'incrédulité à l'abattement et au désespoir. Le travail est intérieur. Pas de paroles et une gestuelle réduite. Les larmes doivent affleurer. Le texte en voix off s'ajoutera ensuite. Dominantes rouge orangé.

 

Scène 2.

J’incarne Nijinsky qui est à Londres et pleure de l'humiliation reçue. Il est malade et épuisé. Scènes muettes comme précédemment. Il y aura surexposition de photos du danseur et de moi-même. Dominante bleu et gris. Il faut dire qu’il a tenté de percer en Angleterre après son départ des Ballets russes mais qu’il s’est fourvoyé. A l’Opera de Paris, on lui proposait un poste important. En Grande Bretagne, il ne vaut pas mieux qu’un artiste de cirque. Il est horrifié.

 

Scène 3 :

 Nijinsky est aux États-Unis. C'est la deuxième tournée. Il n'arrive pas à gérer la troupe et sent son échec. Je figure un jeune homme qui souffre trop de blessures restées ouvertes : l'éviction brutale des Ballets russes, la terrible rancœur de Diaghilev et l'approche d'une violente dépression ; L'appréhension de sa maladie mentale à venir peut-être. Et la conscience qu'il a d'être un génie tandis que personne ou presque ne s’en rend compte. Il est agité, se ronge les ongles au sang. Il commence à pleurer puis se met à hurler. Il se tape la tête contre les murs. Dominante verte.

 

Scène 4.

Il y a encore un contrat et il doit aller en Amérique du sud mais il en a assez. Souhaitant voler de ses propres ailes, Il part avec sa femme. Diaghilev le fait arrêter dans un train en Espagne et il est tenu de danser de nouveau pour lui. Il rejoint le Nouveau monde. Jamais plus, il ne dansera. Mon visage doit exprimer une souffrance qui devient pathologique. La maladie va s'installer. Le gris et le noir dominent.

 

 

 

12 mars 2024

Erik N / Le Danseur. Partie 3. Kyra et les écrits d'Erik.

 

Parallèles :

Si j'en reviens à moi, je pense à mon adolescence et au Ballet royal danois. J'ai été très remarqué dès mon entrée et j'ai senti du dépit autour de moi. J’ai côtoyé au début des danseurs qui s'estimaient meilleurs que moi et ne me prenaient pas en considération mais j'ai vu ces mêmes danseurs pâlir. J’avais de très bonnes aptitudes mais ils les avaient aussi. On m’a donné des rôles qui auraient pu leur revenir. On parlait de mon charisme, de ma grâce. J’étais audacieux, aussi. Je me souviens d'un danseur blessé : on venait de lui retirer son rôle pour me le donner. Avoir un don met dans une position difficile. Il vous situe entre adoration et rejet. Il fait de vous un être dont on espère toujours qu'il décevra... J’ai reçu le regard des autres à Copenhague : Pourquoi toi ? Et à Londres, à New York aussi, je le sais, on m'en a voulu. Ceux qui étaient autour de moi dansaient parfaitement ; ils étaient légers et vifs, souples, contrôlés, composés. Mais « j’exploitais une force différente, intangible. C’était au-delà de la pensée, un élan violent et spirituel. » J’ai lu cela sur moi. Je ne l’aurais pas dit ainsi mais c’est vrai.  Je fais naître le bonheur mais aussi la frustration…

Cette frustration, Kyra l'a éprouvée d'autant plus durement que son père était Nijinsky. J’admire son courage. Elle a dansé tout de même, malgré et pour ce père dont tous connaissaient le nom. Et si moi, Erik, peux me targuer d'avoir reçu un don pour la danse, il ne lui est pas échu cette chance...

J'adore ce carnet : il est plein de textes mystiques, de petits poèmes et des textes recopiés : citations diverses et propos de son père. C'est un tout extravagant. Mais elle est là tout entière, Kyra et il faut considérer la lecture de ses écrits comme une offrande qu'elle fait d'elle-même et comme une clé qu'elle donne pour accéder au rêve de son père.

Son écriture est appliquée : grande et naïve. C’est un texte bien plus élaboré qu’il n'y paraît et beaucoup le critiqueront mais moi, je l'aime ;

Défendre. Insister. Admirer sans condition. »

 

Elle replia les feuillets et regarda fixement Erik. Massive, maladroite, hautaine, elle souriait malgré tout et ses grands yeux verts montraient la joie.

-Ce n’est pas approximatif, comme vous le pensez.

Elle était bien trop intelligente pour ne pas comprendre que son art faisait d’Erik un être singulier à qui il serait demandé beaucoup et elle lui renvoya avec douceur sa propre solitude.

-Le succès ne fait pas que tout est facile, n’est-ce pas ?

-Non, madame.

-Vous avez rencontré la Grâce, vous le savez ? C’est là chose exceptionnelle. Irina savait, cet Oleg aussi. Et moi, Kyra, maintenant je le découvre.

Il avait les larmes aux yeux.

-Soyez gentil : récitez ce grand monologue que je n’ai vu qu’en partie ; celui où vous récitez tous ces textes de mon père.

-Ici, dans ce restaurant ?

-Oui.

Il recula sa chaise et commença :

« La plupart des gens qui me connaissaient pensaient que j’étais incapable de m'intégrer socialement... »

12 mars 2024

Erik N/ Le Danseur. Partie 3. Filmage de JEUX en présence de Kyra Nijinsky.

 

7. Tournage du fil "Le Danseur. Filmage de JEUX.

De la même façon qu'elle a assisté au filmage de deux autres ballets de son père, Kyra Nijinsky assiste à celui de JEUX, ce ballet méconnu que Nijinsky estimé avoir travaillé trop vite. Elle se rapproche d'Erik, le danseur principal.

Le lendemain, elle arriva dans les studios avec un chauffeur de la production et salua le très impressionné Christopher Wegwood. Erik l’attendait en costume de tennis, immobile et calme, entouré des deux danseuses. Il reprenait le rôle de Nijinsky, Adelia celui de Karsavina et Carey celui de Ludmilla Scholler. Le décor était sombre. Un fond gris, des cercles de couleurs sur le mur de fond et le sol. Les éclairages étaient déjà réglés. Wegwood et ses danseurs avaient bien travaillé. Elle était un peu gauche dans sa grande robe dorée mais était discrètement maquillée et bien coiffée. Elle regarda longuement Erik qui figurait son père et celui-ci lui fit un signe de tête avant d'aller en coulisses. Elle s'assit toute seule et attendit. La musique de Debussy retentit. Une balle de tennis traversa la scène. Le jeune homme apparut, blond, aérien, levant sa raquette puis sortit. Les jeunes filles entrèrent par la droite et par la gauche et longtemps dansèrent. Elles étaient ensemble puis séparées, semblaient se séparer pour mieux se retrouver et attendre. Le jeune homme réapparut et voulant répondre à leur attente se mit d'emblée entre elles. Levant sa raquette de tennis, il eut comme un étirement et un déhanchement qui faisaient de lui, plus encore, l'objet de leur désir. Il s'ensuivit une danse de séduction dans laquelle l'une puis l'autre étaient attirées avant que le jeune homme, les départageant de nouveau, ne s'exprimât par une série de sauts merveilleux tout en grâce et tension. Puis, il dansa avec l'une et avec l'autre avant de les faire se rejoindre.

12 mars 2024

Erik N/ Le Danseur. Partie 3. Erik et le Danseur russe.

  1. Notes sur les carnets de Kyra Nijinsky.

Erik Anderson.

 

Le carnet traduit présente des textes d'elle et des textes recopiés ; les dessins sont antérieurs aux écrits et ont une grande valeur. Ce sont des essais de Bakst pour différents ballets encore qu'il existe d'autres dessins dont l'un est sans nul doute de son père. Il est commenté et l'écriture de Nijinsky semble certaine. On la retrouve dans plusieurs cas. Le texte lui, n'a pas de valeur marchande mais pour le film, il est un document important. Kyra procède par notations : son enfance cosmopolite, son père adoré jusqu'à l'obsession, la relation ambivalente qu'elle a eue avec sa mère, sa vie à Paris, à Londres, à Budapest, en Suisse. Sa carrière de danseuse. Et bien sûr, des remarques sur son mariage, son époux, son fils. Il y a aussi toutes sortes de remarques sur la danse, les arts graphiques, la musique. Noter qu'elle est souvent très inquiète sur elle-même. Elle semble soucieuse de raconter sa propre trajectoire de danseuse et on sent bien que ses années d'apprentissage n'ont pas fait d'elle une grande interprète ; peut-être une bonne exécutante. Elle n'est pas stupide et a, très vite, rencontré ses limites.

 

Tenir compte de son extrême intelligence. Quand elle parle de la danse, jamais elle ne se trompe. Elle connaît les bases et la lenteur de l'accomplissement. Elle a rencontré la Grâce en son père et peut en parler. Elle cite des figures. Elle parle de l'aptitude au saut de Nijinsky, de son « ballon ». Elle écrit très bien dans ces moments -là.

 

Tenir compte de ce qu'elle a dû accepter : ce père immense et malade, la légende qui l'a entouré, ce qu'on a pu espérer d'elle et ce qu'elle a pu donner.

Noter : cosmopolitisme. Elle le copie : il allait d'un pays à un autre et vivait dans des hôtels ou des pensions. Son père ne parlait au début que polonais et russe. Il a appris le français. Romola, son épouse bien née, parlaient plusieurs langues. Kyra passera d’une langue à une autre…

12 mars 2024

Erik N / Le Danseur. Partie 3. Erik et Chloé.

8. Fin de tournage et délivrance.

On tourna encore mais Erik avait fait sa part. Il eut plus de temps à consacrer à Chloé. Celle-ci était songeuse. Elle avait compris, à force de questionner le danseur, quels étaient les enjeux du film qu’il tournait et quand elle les avait eu mesurés, elle s’était sentie exclue. Elle était une artiste, elle-aussi mais son univers était le dessin et la peinture. Elle s’agaçait de ne pas avoir réussi le dernier portrait qu’elle voulait faire d’Erik en costume de « Jeux ». Il lui semblait singer les affiches qu’elle avait vues. Elle ne réussit que quand elle isola le personnage du jeune joueur de tennis. Il était aux aguets, frémissant et beau. Quand il vit ce qu’elle avait fait, il fut ravi :

-C’est parfait ?

-Mais oui, ma chérie !

Elle parut doublement contente car elle lui annonça que ses dessins étaient jugés bons.

-Julian Barney, celui à qui tu m’as dit de m’adresser, les a regardés et m’a répondu. Il me dit de poser ma candidature et cite plusieurs écoles. Je suis en train de faire mes demandes et de faire le nécessaire pour avoir une bourse.

-Tu vois, c’est bien !

-Il es snob, ce type, on dirait.

-Oui, il l’est ; mais il est très cultivé.

-Tu le connais bien ?

-Oui.

-Vous êtes amis alors ; vous vous êtes appelés pendant ton tournage. Il y a quelques jours encore.

-Oui, nous sommes liés.

Elle était perplexe ; pouvait-elle se fier à quelqu’un comme Erik ? Elle était folle de lui et il paraissait l’être d’elle mais qu’en serait-il à New York ? Tout de même, elle était heureuse ce ces quelques jours où ils étaient sans cesse ensemble. Une après-midi, il fut particulièrement ardent. Il la pénétra deux fois de suite. Elle était exigeante et prit son temps pour jouir. Il fut patient. Elle lui dit des mots d’amour et il lui en dit aussi. Puis elle pensa au beau faune ; il était pulsionnel. Le lendemain, alors qu’elle voulait le questionner, il fut caressant, la troubla et la dissuada de parler. Il la prit de manière classique puis quand il l’estima juste, il la fit se retourner et la sodomisa. Elle l’incitait à cette pratique depuis quelques temps et il se pliait à ses désirs. Le fait est qu’il savait vraiment prendre une femme mais elle restait hésitante. Il était bisexuel mais évitait le sujet ?  Mais l’aimait-il ? Et si c’était le cas, que valait son amour pour une femme ? Plus lourd ou moins lourd que celui qu’il pouvait éprouver pour un homme ?

12 mars 2024

Erik N / Le Danseur. Partie 3. Kyra Nijinsky et Erik sur le tournage.

  1.  
  2. Kyra le scrutait. Le texte de déroulait. Nijinsky ! Le petit Polonais que sa mère avait inscrit à l'Ecole impériale où l’on se moquait de lui avant de le jalouser et de l’admirer ! Le danseur prodigieux qui, issu d'une école prestigieuse travaillait au théâtre Mariinsky ! La ruse d’un imprésario audacieux pour l’en déloger et en faire l'étoile des Ballets russes ! Et la folie après le désespoir. C’était violent. Les traits du visage, pourtant si nordiques, paraissaient presque slaves à cette auditrice, comme si se faisait une étrange osmose entre ce que ce danseur était et celui dont il se rapprochait. Quand il eut terminé, elle fut partagée entre la confusion et l'admiration puis elle reprit :-Écoutez -moi : vous vous approchez de Nijinsky. Il ne se dérobe pas, ne croyez pas cela. Bientôt, vous vous détacherez de lui. Si vous ne le faites pas, votre visage du danseur sera semblable à un de ces masques antiques que l’on peut contempler dans les musées italiens. Le teint cireux, les grands yeux exaltés et les lèvres redessinées. Non, vous allez vous éloigner de ce film car allez devoir le porter. Sur l’écran, les spectateurs verront un visage d'Erik qui reflète parfois une tristesse violente puis qui affiche une grande joie. Vous serez désinvolte puis accablé puis enfantin puis très blessé. Vos expressions seront changeantes et votre phrasé aussi. Vous jouerez beaucoup de ses mains. Vous serez maladroit puis gracieux dans vos attitudes. Vous renverrez le spectateur à Nijinsky et vous le ferez avec une grande habileté et une grande humanité. Mais vous serez aussi celui qui représente le film et là, vous aurez pris vos distances. Ils vous croiront, ils vous aimeront ; et ils découvriront ce danseur encore anonyme qu'un don extraordinaire traversait et qui illuminait brièvement les scènes internationales et cet abandon...cette effronterie et cette naïveté ; ce génie...Ils sauront son enfance à Saint-Pétersbourg, la pauvreté, le désir des femmes, la danse, la danse, l'amant non voulu qui remplaçait l'amant adoré mais offrait les Ballets russes, l’idolâtrie, le succès. Il disait le mariage, la dureté, la volonté de créer, le génie. Et à la fin, l'emprise de la maladie.

  3. -Et la danse.

    -Surtout la danse !

    -J’espère que vous viendrez aux premières !

    -Nous n’en sommes pas là.

    Mi-rieuse mi-alarmée, elle se mit répondit en russe et il ne comprit rien ; puis elle rit et demanda un dessert.

    Il la raccompagna comme la veille et la vit encore le lendemain. Il tenait à la saluer. Elle fouilla dans une valise dans sa chambre d’hôtel et lui tendit une enveloppe.

    -Tenez.

    La première photo était celle du jeune spectre enrubanné. Elle n'était pas connue et moins belle que celle, où, radieux, Nijinsky posait avec Karsavina mais elle était inconnue de tous. Là, il était seul mais la posture était belle et le visage gardait la même intensité. La seconde était celle du joueur de tennis de Jeux. Dans les deux cas, c’était des documents exceptionnels.

    -Je dois vous redonner le carnet. Et je vous retournerai ces photos.

    -Pourquoi ?

    -Mademoiselle Nijinsky…

    -Kyra.

    -Kyra : ces documents sont inestimables. Je n’en suis pas digne.

    -Je pense que si. Appelez Irina et informez-vous auprès d’elle : elle dira de même. Je ne me demande pas combien de lectures vous avez dû faire, combien de photos de Nijinsky et des danseurs des Ballets russes vous avez dû contempler, avec combien de spécialistes vous avez pu échanger : si c’était le cas, je ne vous aurais rien donné !  Il ne vous parlait pas, vous lui avez parlé : il s’est tourné vers vous.

    Mills et plusieurs danseurs rejoignirent Erik et restèrent avec Kyra et lui jusqu’au transfert de celle-ci à l’aéroport. Un certain émerveillement régnait. Une fois seuls, le metteur en scène lui dit :

    -Eh bien, Erik ! Tu as magnifiquement su lui parler !

    Wegwood acquiesça mais il fut moins enthousiaste. Il se serait attendu à un engouement plus grand pour ses chorégraphies de la part de la fille du grand danseur ; or, c’était Erik qui recueillait tous les suffrages. Celui-ci ne confia à personne que Kyra venait de lui donner des photos pour lesquelles on lui offrirait, si on savait qu’il les avait, des sommes indécentes. Il en parlerait peut-être à Julian.

  4.  

 

 

 

12 mars 2024

Erik N / Le Danseur. Partie 3. Filmage de JEUX.

 

Ce ballet ravissant, Debussy s'en était détourné. Debussy, qui disait de Vaslav qu'il avait une spontanéité naturelle ou acquise. Kyra n'ignorait rien de son père et encore moins de Jeux. Elle avait vu les danseurs au travail ; elle changeait les choses. Les corps, longs et blancs, se croisaient davantage. Les mises à distance étaient plus nettes. Elle travaillait sur des images très graphiques de couples séparés et réunis et sur la singulière figure du jeune homme. Elle était pour les êtres vifs et purs. Curieusement, Wegwood ne prenait pas ombrage d'elle car elle ne défaisait pas son travail mais semblait l'éclairer, le revisiter. Elle pointa l'entrée en scène du danseur, le moment où, placé entre les jeunes, il laisse celle-ci caresser son visage, le moment où ils sont allongés et miment l'amour et la séparation des amants fugaces. Elle connaissait le minutage du ballet par cœur et quand elle guidait le chorégraphe et les danseurs, elle y faisait référence. Elle disait : « à la huitième minute, à la dixième... » ; Elle citait les figures. Elle avait été danseuse. On ne pouvait la tromper. Mills filma sans l'interrompre les reprises du ballet puis il la laissa commenter les costumes des danseurs. Elle demanda à Erik de se tenir dans des postures qu'elle lui fit reprendre à plusieurs reprises. Elle parlait d'énergie. Aux danseuses aussi, elle fit des remarques. Elles furent plus déconcertées qu’Erik qui, ne le comprenant pas toujours, se fiait à son instinct. Il saisissait sans pouvoir l'expliquer ce qu'elle essayait de faire : elle le rapprochait du travail de son père. Elle fit comprendre à Wegwood qu'il ne devait pas affadir la relation entre les deux femmes au détriment de l'attirance qu'elles affichaient pour le jeune homme mais qu'au contraire, l'ambiguïté sexuelle devait être davantage soulignée. Dans ce ballet le jeune homme devait aimanter les jeunes filles mais ce devait être une lutte sous-jacente. Il n'était pas si évident de les séparer ni d'attirer l'une puis l'autre. Imperceptiblement, elle transformait ce qui avait été chorégraphié parce qu'elle avait à faire un travail de mémoire. Elle en savait plus que quiconque. Pourtant, la chorégraphie de Jeux avait été perdue quand Diaghilev avait retiré cette pièce de la programmation des ballets russes. En soi, le ballet et sa thématique s'accordaient bien avec la partition de Debussy mais les décors de Baskt n'en facilitaient pas la lecture. Il s'agissait d'une haute maison victorienne et d'un coin de parc. Les déplacements latéraux utilisés par Nijinsky, les bras repliés au niveau des épaules et les poings serrés perdaient de leur pouvoir dans un décor trop conventionnel et de plus, le ballet avait paru, dans cette intense période de créativité des Ballets russes, trop chargé en concepts, trop foisonnant et peut-être aussi trop épuré. Kyra fit remarquer qu'avoir simplifié le décor en lui redonnant un rôle symbolique était une bonne initiative. Elle évoqua Diaghilev dont l'idée était de faire figurer en fond de décor un grand avion, image métaphorique claire. Puis elle revint à la chorégraphie. Le travail de son père ayant été égaré, on s'était livré à des extrapolations mais elle qui était si habitée par le grand danseur s'était penché sur ce ballet : ce qu'elle disait ne faisait aucun doute.

Quand le filmage du ballet revu par ses soins fut terminé, Wegwood interrogea Kyra sur le tennis, auquel la chorégraphie de Nijinsky faisait référence. Les gestes du danseur devaient emprunter à la danse à à ce sport. Elle fut directe. On avait beaucoup dit que Nijinsky s'était pris d'intérêt pour ce sport lors de vacances estivales, en 1913. Il avait déclaré à un journaliste du Gil Blas : « Comme vous le savez, c'est en assistant à des matches de tennis à Deauville l'an dernier que je fus séduit par certaines formes, par l'harmonie de certains élans et que j'eus l'idée de les parfaire dans la beauté, à les « symphoniser », si je puis dire. » Mais selon elle, il ne s'agissait pas du point d'ancrage le plus important. Son père avait découvert le tennis en 1908 alors qu'il séjournait à Sestroresk, dans la datcha du prince Lvov. Le prince dont il était le favori l'y recevait avec sa mère et sa sœur. Il en fut ainsi plusieurs étés. « Mon père jouait avec Lvov et comme il fallait un troisième joueur, ils enrôlèrent ma tante, Bronislava. Donc ils étaient trois et c'étaient des jeux. »  Il y avait déjà bien là la sexualité et le thème du triangle.

12 mars 2024

Erik N / Le Danseur. Partie 3. JEUX, un ballet sur l'échange des corps.

 

 

Ils dansaient tous trois, évoquant un magnifique, interdit et fugace échange des corps ; tout était aérien, rapide, extrêmement gracieux et contrôlé. Car, il s'agissait encore de la recherche du plaisir et de la quête de celui qui pouvait le dispenser. Et puis, comme si le bel amant qu'elles attendaient les laissait pour compte, les jeunes femmes dansèrent de nouveau toutes deux et se séparèrent. L'une d'elle dansa seule et on retrouva les constantes du ballet : les danseurs de profil, pas sur pointes, les bras levés, les poings serrés. Sans doute était-ce celle qui voulait le plus le jeune homme car elle était la plus audacieuse, la plus effrontée. Ses petits poings serrés indiquaient qu'elle restait au combat ! Et il sembla qu'elle le gagnait car le jeune homme revint et dansa en couple avec elle. Ils décrivaient un cercle. Puis l'autre jeune fille, reprenant courage, s'immisça dans cette danse sexuelle et ils furent trois, lui au centre et elles l'entourant, dansant gracieusement et s’entre regardant. Plus tard, de nouveau elles dansaient entre elles et lui à part. Il avait de beaux mouvements contournés, des déhanchements et des étirements sans que rien jamais ne cessa d'être épuré et esthétique. Solaire, il rivait les regards et de fait, comme elles l'attiraient, il revenait entre elles et se montrait à la fois joyeux et implorant. Ne devait-il pas recevoir le salaire de son beau travail de séduction ? Il semblait qu'elles le pouvaient puisque, bondissant, il se remettait entre elles et cette fois, rayonnait et séduisait. Ils dansaient tous trois avant qu'elles ne le fassent ensemble et que reprenant sa raquette, il ne fasse mine de lancer une balle perdue. La balle du reste n'était pas là. Restait la symbolique. Il se laissait aller au sol mais les jeunes filles revenaient et il dansait avec l'une puis l'autre. Ils dansaient tous les trois car il peut en aller ainsi de l'amour et de ses élans. Elles étaient dressées, il se penchait. Elles étaient penchées, il se dressait. Tous se mettaient à battre des bras puis, le danseur se mettant une fois de plus entre elles, elles lui caressaient le visage, entourant rapidement son visage de leurs mains. Ils faisaient mine de s'embrasser et l'instant d'après et lui, s'allongeant, son visage tourné vers le public, ils embrassaient à tour de rôle les danseuses qui se penchaient vers lui ; Une balle de tennis traversait de nouveau la scène. Le jeune homme se redressait suivi des danseuses. Il était évident que les beaux accouplements étaient terminés et que, dans ce décor à la fois inattendu et connu, puisque les scènes de l'amour le sont, ils allaient se séparer. Et en effet, lentement, ils sortaient de scène, allant vers d'autres jeux qui les sépareraient et qui sait, les feraient peut-être de nouveau se croiser ou s'enlacer. Tout avait été filmé avec précision et sans aucune interruption afin de ne créer aucune interférence entre les danseurs, la musique, la chorégraphie et elle, qui regardait tout cela. Chaque danseur était lumineux et tout s'était parfaitement déroulé. Cependant, quand tout s'arrêta, tous retinrent leur souffle. Kyra Nijinsky se leva et avança vers les danseurs. Elle se plaça devant Erik et montra, expliqua. Quelques gestes, un maintien, une décision. Elle désigna aussi son visage : une expression à modifier, les yeux à farder davantage. Il était vêtu comme Nijinsky à l'origine et il était coiffé comme lui, ses cheveux ramenés en arrière. Cependant, sans se permettre la moindre critique sur le travail de mise en scène et les danseurs, elle appela à plus de précision. Il refit une figure, tint une posture. Refit. Encore. Encore. Elle n'était pas dure mais précise. Elle lui fit refaire tout ce qu'il dansait dans la première partie du ballet. C'était exigeant et difficile puisque la caméra les traquait. Erik, le visage penché, l'écoutait puis exécutait. Mills filmait. Elle n'était pas stupide, plutôt princière, et regardait la caméra avec naturel. Elle reprit plusieurs détails de chorégraphie à deux puis à trois. Elle rappela Jaques-Dalcroze qui avait influencé son père. Il avait créé l'eurythmie qui avait pour but de créer à l'aide du rythme, un courant rapide et régulier de communication entre le cerveau et le corps. Il enseignait à ses élèves comment représenter les valeurs des notes par des mouvements de pieds et du corps, et les intervalles de temps par des mouvements de bras. Elle s'adressait maintenant aux danseuses et leur parlait dans les mêmes termes. La grâce et la justesse du geste. Elle leur dit de marquer plus subtilement leurs différences car Karsavina avait montré un rôle plus fort et dominant que Scholler. Elle leur dit de penser à la circularité. Dans le ballet, les cercles se font et se défont, les lignes sont pures. Il y avait tant de croisements et d'entrecroisements. Elle indiquait ce qu'elle voulait par de grands gestes de bras et parlait avec animation au chorégraphe. Quand les jeunes filles dansaient de nouveau, elles étaient comme Erik après ses paroles, plus sculptées. Elle reprit. Ils reprirent ; Ils s'étonnèrent que si corpulente elle fut agile et comme il l'avait noté la première fois, ils furent sensibles à son phrasé. Cet accent qu'elle avait : des intonations russes dans l'anglais. Jeux était un ballet court à l'argument anecdotique. Il avait interrogé et déçu. Il était peu montré. Son argument en était beau : dans un parc au crépuscule, une balle de tennis s’était égarée ; un jeune homme, puis deux jeunes filles s’empressaient à la rechercher. La lumière artificielle des grands lampadaires électriques qui répandaient autour d’eux une lueur fantastique leur donnait l’idée de jeux enfantins ; on se cherche, on se perd, on se poursuit, on se querelle, on se boude sans raison ; la nuit était tiède, le ciel baigné de douces clartés, on s’embrassait. Mais le charme était rompu par une autre balle de tennis jetée par on ne sait quelle main malicieuse. Surpris et effrayés, le jeune homme et les deux jeunes filles disparaissaient dans les profondeurs nocturnes du parc.

2 avril 2024

Erik N / Le Danseur. Partie 3. Erik en tournage. Dépaysement et jeux d'influence.

 

On dîna joyeusement ce soir-là et Erik se sentit rassuré. Mais quand Baldwin demanda à le voir personnellement, il fut étonné. L’entrevue eut lieu dans un bureau. Le producteur le rassura. Il avait de bons échos du travail d’Erik au New York city ballet. Et pour le reste, il lui lança plusieurs regards insistants. Le danseur en resta mal à l’aise mais cette fois, il n’en parla à personne. Il déclina ensuite une invitation à dîner en tête à tête.

Julian et lui échangeaient brièvement au téléphone depuis qu’il était arrivé en Californie. La voix ferme du décorateur rassurait le danseur : elle lui donnait confiance. Il était heureux de l’entendre d’autant que toute l’équipe de tournage se transférait à Corona del Mar, où le tournage commencerait. On filmerait d’abord dans une très grande villa construite sur une hauteur. Elle dominait une belle plage et semblait avoir été conçue, avec ces grandes baies vitrées, ses escaliers imposants et ces grandes pièces pour les amours tumultueuses d'une actrice des années cinquante et d'un quelconque producteur. Ce serait dans ce beau lieu que seraient montrés les échanges entre les membres d’une compagnie de danse qui cherchait sa voie et leurs interrogations. En contrebas de la grande villa, il y avait un studio de danse. Christopher et Erik se sentirent dépaysés et amusés. La villa avait de multiples chambres et toutes furent occupées. Le filmage commença tout de suite. Sur la terrasse, dans le salon, dans plusieurs des chambres, Mills capta les échanges rieurs, les moments solitaires, les élans et les doutes de ces jeunes gens ; il fit de même sur la plage. Tous ces danseurs étaient jeunes et conscients de l’héritage qu’ils portaient. Ils s’appréciaient, s’aimaient parfois et se disputaient. Erik était le plus intrigant. Il dansait avec les autres mais semblait à part. Un de ses camarades lui disait à un moment :

-Tu restes tourné vers le début du vingtième siècle, mais les Ballets russes et Nijinsky, c’est ancien ! Pour toi, on dirait, on dirait que demain, tu pourrais croiser Diaghilev et Fokine ; et bien sûr, chaque fois qu’on te parle, on dirait que tu attends Nijinsky ! Tout a tellement changé ! En leur temps, ils ont révolutionné la danse mais tu devrais le savoir, c’est à la légende qu’ils appartiennent, pas à la vraie vie. Et puis franchement, la part d’ombre de ce danseur russe est si forte ! Cinq ans de gloire puis la folie et une mort obscure…

-Avant d'être malade, il était danseur. Être danseur n'est pas un obstacle à l'intelligence. Il n'avait sans doute pas écrit avant d'aller si mal mais quand il la fait, il a convoqué l'interprète et le chorégraphe et l'homme blessé bien sûr. Son écriture a transcendé sa carrière. L’une et l’autre nous frappent encore aujourd’hui mais, peut-être parce qu’il a très peu été filmé, son aura de danseur a décru. Il reste ses paroles, ses dessins aussi…

-Les éléments d’un mythe !

-Il est vivant !

Tout allait vite. Erik évitait de trop penser : on lui avait dit d’être spontané pour tout ce qui touchait à cette compagnie de ballet qui s’ébattait là.  A l’évidence, dans ce registre, il se débrouillait bien. Pour ce qui est des textes du Journal, il n’en allait pas de même selon loin. Ils étaient nombreux, ne suivaient pas la chronologie et l’obligeaient à une vraie rupture de ton. Il était parfois juste, parfois non. Sandra continuait de travailler avec lui et Mills était patient ; mais il ressentait un malaise. Que comprendrait le spectateur ? Issu d’une famille de danseurs polonais, Nijinsky avait été abandonné par son père. Sa mère, qui avait peu d’argent, avait réussi à ce que deux de ses trois enfants intègrent l’école impériale où ils étaient boursiers. Vaslav, dont les dons pour la danse étaient spectaculaires, ne réussissaient pas bien dans les autres matières et on s’était moqué de lui ; mais il avait réussi à intégrer une troupe prestigieuse où on vantait son talent. Il y faisait si peu fortune qu’il avait dû donner des leçons particulières et trouver de riches protecteurs. Diaghilev, qui était déjà connu pour des opéras qu’il avait montés et de prestigieuses expositions d’art qu’il avait présentées, voulait monter une compagnie de danse de premier plan, dont les objectifs seraient nouveaux. Il avait repéré Nijinsky, qu’il avait séduit et l’avait placé au centre des Ballets russes jusqu’à ce que le jeune homme ne souhaite s’émanciper et se marie. La disgrâce l’avait frappé tout de suite et même si, par la suite, il avait encore travaillé avec Diaghilev, jamais il n’avait renoué avec la période magique où il avait connu la gloire. Loin des ballets russes, il n’avait su tracer sa route ; il n’était pas pragmatique. Peu à peu, la maladie mentale l’avait retiré du monde de la danse. Toutefois, les textes que devait réciter Erik ne suivaient pas logiquement les étapes de sa vie. Pour le danseur, le risque de confusion était grand. Mills dut le rassurer :

-Il y a une voix off, Erik, ne t’inquiète pas. Le spectateur aura suffisamment d’indices pour s’y retrouver.

-Mais, on ne voit qu’un esprit torturé par la maladie, entouré par des médecins, confiné dans un petit espace, assailli par des visions terribles, pris par le mysticisme !

-Non ! Il y aura les trois ballets et Kyra Nijinsky.

-Bien…

Toutefois, Erik ne put s’empêcher d’envoyer ces textes à Julian.

2 avril 2024

Erik N / Le Danseur. Partie 3. Des fleurs vivantes pour Kyra.

 

Le 6 juillet 1987, il s'en souviendrait toujours, il avait rendez-vous avec mademoiselle Nijinsky dans le « petit salon » d'un hôtel de moyenne gamme. Il devait aller à San Rafael au nord de los Angeles et la retrouver en milieu de matinée. Il hésita pour savoir s'il devait rouler de nuit ou dormir à l'hôtel puis retint un départ nocturne. Il remplit l'arrière de sa voiture de gerbes de lys et de roses blanches.  Et roula calmement. La circulation de nuit aux États- Unis l'amusait toujours, tout y étant si réglé. Il fallut sortir de Corona del Mar et longer la route côtière. Erik, en roulant ainsi se dit qu'il rejoignait des milliers de voyageurs européens antérieurs à lui et qu'ils étaient aussi stupéfaits qu’eux car pour un habitant de l'ancien-monde, ces vastes routes, cette façon de circuler et de signaliser ne pouvait appartenir qu'à l'Amérique et c'était fascinant ! Six, dix heures, douze heures après, on n'était encore nulle part ! Il était content car la nuit était sereine et de l'arrière de la voiture, lui arrivait le parfum des fleurs. Quand il vit enfin la petite ville, il commença à exulter. Dans la fraîcheur nocturne, son attente était intense !  Elle lui avait dit Woodland Avenue, Nigthingale Inn. Était- ce possible, un nom aussi poétique ? L'aube arrivait. Tout l'amusait maintenant. Il attendit et marcha longtemps aussi dans un centre-ville désert où l'hispanisme avait encore ses droits. Elle avait dit « près d'Albert Park ». Il y était. Enfin, après trois cafés dans trois endroits différents, il fut prêt. Les roses avaient souffert du voyage. Il serra les lèvres : offrir un bouquet fané à la fille de Nijinsky ? Il était vraiment stupide. C'était un hôtel quelconque mais très américain : de grandes pièces, de la moquette, des couleurs inattendues et un personnel très aimable. Il la demanda. La réceptionniste parut gênée : personne du nom de « madame ou mademoiselle Nijinsky » n'avait laissé de message pour lui. Il se reprit :

-Pardon, madame Markevitch ?

-Oh, elle vous attend là-bas au fond, vous voyez ? Le salon vert !

Il sourit à la jolie réceptionniste et traversa la salle. Elle l'attendait. Et là, il se sentit honteux, mal à l'aise. Ce bouquet défraîchi pour une dame comme elle ! Elle n'était pas très grande et l'âge ou les excès lui avaient prendre beaucoup de poids ; son visage, bien sûr, accusait les années. Elle devait avoir plus de soixante-dix ans. Mais cette ossature de visage, ces pommettes hautes, ce regard aigu ! Elle avait de grands yeux verts ! Et ce maintien un peu étrange : le cou fort, la tête haute et le torse solide. Elle avait des mouvements de tête sidérants, une façon de bouger les mains. Elle était...elle était comme son père. La saluant et la regardant, il était stupéfait. Qu'avait-il fait jusque-là ? Il n'avait rien compris au rôle, au film. Il suffisait de la voir pour comprendre. C'était la fille de Nijinsky ! Elle avait eu, il le savait, une enfance cosmopolite et vie difficile. Elle avait connu les excès et la maladie après avoir été élevé auprès d’un père qui avait des accès de folie et une mère qui avait parfois été dure. Elle avait danseuse peu de temps et sa carrière ne laissait pas de traces. Par Irina, il venait d’en apprendre beaucoup…

Elle semblait lasse et il s’en voulut. Quel prétentieux il était de venir la solliciter pour ce film où, après tout, elle n’avait peut-être rien à faire ! Il s’en voulut d’être un tel émissaire…  

-Je suis navré, vraiment…

-Pourquoi ?

-L’arrière de ma voiture est pleine de fleurs mais elles ont mal supporté le voyage…Quand les fleuristes vont ouvrir, je vais aller les remplacer. Irina m’a dit que vous aimiez les lys et les roses. Les fleurs sont vivantes…

 

2 avril 2024

Erik N / Le Danseur. Partie 3. Les mots de Nijinsky. L'âme d'un danseur.

 

9. A sept ans, j'étais avec mes parents à Vilnius. Ils voulaient que je fasse mes débuts de danseurs et je les ai faits. C'était dans un cirque. Je jouais un petit ramoneur qui observait une cheminée en flamme, entrait dans une maison et sauvait un petit cochon, un lapin et un singe avant de mettre le feu à mon tour. Eléonora ma mère adorée applaudissait beaucoup et Thomas, mon père, était content. Ils avaient une vie de danseurs itinérants mais elle leur plaisait. Je ne sais pas quand elle a su qu'il avait une maîtresse. Elle a dû se disputer avec lui et il est resté avec nous, comme s'il avait choisi de le faire ; mais après, il nous a laissés. Sa maîtresse était enceinte.

 

10. A Saint-Pétersbourg, j'étais petit, j'avais neuf ans la première année. Je pleurais souvent. Ils avaient tellement voulu que j'intègre cette école, mon père, ma mère.  Enfin, il restait ma mère. Après, il y avait Bronislava ; ça faisait deux danseurs. Mon frère était malade. Je me souciais de ma mère qui mangeait si peu, certains jours rien. Au début, j'avais de grosses larmes mais ils se déchaînaient tellement. C'était une raison de ne plus le faire ! Je ne pleurais plus devant eux mais en cachette ; mais ils ne m'aimaient pas quand même.

 

11. Nicolas Legat. Il me parlait fermement mais gentiment. A l'école, ils m'avaient battu, mis à part, mais je les battais tous maintenant : dons exceptionnels ! Il les avait devinés, développés et confirmés. Tous ces gens-là devenus polis, déférents...Monsieur Legat...

 

12. J'ai lu qu'à dix-huit ans, lors de sa première saison dans le Ballet impérial, je me serais arrêté de danser une nuit au milieu de l'acte I du Lac des cygnes et me serais ostensiblement caressé devant la fosse d'orchestre tandis que les musiciens jouaient encore. Pourquoi ? Pourquoi a-t’on écrit cela ? Je me serais littéralement masturbé en public ? Et on a dit pareil pour le Faune !  Non.

 

13. Serge était imperméable à certaines critiques. Il n'était nullement dérangé de dire qu'il vivait avec moi. Souvent, ça ne me troublait pas non plus. Mon nom était entouré d'un parfum de scandale et de toute façon, les rôles qu'au début, Fokine avait créé pour moi étaient ambivalents, très franchement sexuels. Quand j'étais l'esclave doré dans Shéhérazade, j'apparaissais le corps peint et couvert de perles. On disait, dans certains journaux, que j'étais une image de perversité : exotique, androgyne, violente, soumise. Le scandale allait très bien à Serge, à croire qu'il était né avec ! J'avais horreur qu'on dise que la première fois que je l'avais rencontré, il m'avait mis dans son lit ! C'était moi qui lui avais fait l’amour ! En fait, je m'étais jeté sur lui. On parlait trop depuis quelques heures. Et il était ma chance, non ?

 

14.Serge m'avait totalement fasciné, au début. Sa culture étourdissante, son énergie, le nombre incalculable de ses relations. C'était un grand seigneur. Il avait des idées sur moi : il voulait que je prenne la tête des Ballets Russes. Les ballets dans lesquels j'étais apparu avaient eu tant de succès ! Il fallait travailler dur mais je travaillais déjà tellement ! Quelquefois, je perdais le sommeil, j'étais fiévreux. Les ballets, les chorégraphies, les tournées. Quel Dieu ! Tu es Dieu. Serge se mettait en colère. Il disait que ce devait être moi qui devais faire cela. Moi ! Dieu-Moi. Après, j'étais en litige avec Serge. Lui non plus finalement n'aimait pas tant que cela Le Sacre. Et bien sûr, il y avait d'autres raisons. Massine a tout pris. Mes rôles. Mon travail. Il attendait tellement cela !  Quel Dieu ? Tu es Dieu ?

 

15.Quand j'avais douze ans, je suis tombé. Je suis resté dans le coma plusieurs jours ; ça me faisait peur après. C'était comme la mort. Ma mère qui ne s'alimentait plus après le décès de mon père, c'était aussi comme la mort. Mais je suis resté vivant, pas elle.

 

16 Les Sylphides, Shéhérazade, Le Spectre de la Rose, Petrouchka : je suis devenu une star internationale. De grands écrivains se penchaient sur mon cas. Ils disaient que j'étais aussi un extraordinaire comédien ! Évidemment, pas très classique. Ils me trouvaient fascinants. Diaghilev me traitait comme un enfant. Je lui paraissais souvent ennuyeux. Il me fallait aller sur scène. Et là, ses regards...

 

17. Debussy n'aimait pas Jeux.  On lui avait commandé une musique dont on ne faisait rien et ça l'agaçait. S'il avait connu les idées de Diaghilev là-dessus, il aurait haï l'ensemble. Il y avait un parc, un court de tennis et des danseurs. A l'origine, il s'agissait d'une rencontre homosexuelle, entre trois hommes. C'était un scénario que personne n'aurait reçu et j'ai dû le transformer. C'est devenu un garçon et deux filles. Je voulais tout de même, à un moment, danser le ballet sur pointes avec des chaussons de danseuse mais c'était encore trop audacieux. J'aimais ce ballet mais n'ai pu faire comme je voulais. Souvent, j’imaginais Debussy déjeunant avec Serge et moi avec son air plein de réserve. Très grand seigneur, il l'aurait mis en toute simplicité dans la confidence. Debussy et la turpitude...Rien que d'y penser...Ah[FRANCE -1]  ah ah !

 

18. Je l'aimais sincèrement. Il m'a dit que l'amour des femmes était terrible. Sur le moment, je n'ai pas compris. L'amour que j'aurais porté aux femmes ? Celui qu'elles m'auraient porté ? Il parlait du désir, de celui que j'avais pour elles. Il disait : ah mais non, c'est dégradant. Je l'ai cru.


19. Une fois, je lui ai demandé pourquoi il portait un monocle. Il m'a répondu qu'il avait un œil plus faible que l'autre et qu'il fallait corriger ce défaut. Et puis il a ri violemment. J'ai compris qu'il me mentait. Mais il me mentait pourquoi ? J'étais mal à l'aise. Après, il a dit qu'il adorait qu'on parle de lui et que son monocle pouvait être un sujet de conversation. Je n'ai rien dit.

 

20.1916. États-Unis. Diaghilev m'a fait confiance de nouveau après une brouille sévère qui l'a déchiré lui comme moi. Je me suis produit à l'opéra de New York et dans d'autres villes. Il y a eu des moments extraordinaires. En Californie, Chaplin est venu me voir dans ma loge. Je parlais avec lui et ça ne cessait pas. Serge est venu plusieurs fois me dire d'entrer en scène car le public devenait fou ! Mais moi, ça m'a fait rire. Chaplin avait l'air surpris. J'ai continué de lui parler. Je lui ai dit « oh, vous savez, ils peuvent attendre ! » Aussi, je l'ai rejoint sur un tournage ; Il était très admiratif. Je lui ai dit qu'à sa manière, il était aussi un grand danseur. J'ai parlé aussi et longtemps avec des étudiants américains.

 

21. 1917 : il a fallu retourner en Amérique du nord. Serge n'est pas venu. Il cherchait des engagements. C'était une période difficile. Je me suis lancé dans une tournée harassante de quatre mois. Cinquante-deux villes. Il y avait plus de cent danseurs et musiciens. Je ne nie pas que tout se soit mal passé. Mais, c'était très difficile : je devais m'occuper de toute la partie administrative et je le faisais bien que n'ayant aucune formation. Je lisais Tolstoï depuis longtemps et je suis vraiment son adepte maintenant. En fait, il me plairait d'être un moine. Je prône la non-violence, la chasteté dans le couple et je suis végétarien ! Je pense que mes convictions sont belles. Je bénis mes danseurs. Je mets dans les rôles titres des interprètes peu connus et c'est vrai, j'oublie de dire quelquefois, que ce n'est pas moi qui danse ! De toute façon, je veux que Romola et moi quittions tout cela ! Je fais ce qui est le mieux. Je suis pacifiste. On me dit pourtant que beaucoup sont mécontents et que financièrement, cette tournée est un désastre. Serge dit qu'il est content : je danse encore pour les Ballets russes. Plusieurs mois. J'ai pourtant voulu m'en défaire. Il a de bons danseurs, il a Massine, non ? Mais lui considérait que le moindre échange écrit prenait valeur de contrat. Je ne voulais pas aller en Amérique du sud mais en Espagne, il m'a fait arrêter avec Romola et donc j'ai encore fait cette tournée-là. Je me souviens du 30 septembre 1917. C'était lors d’un gala de la Croix-Rouge où je me produisais, à Montevideo. C'est vrai, ce n'était pas bien, j'ai fait beaucoup attendre. Je ne pouvais pas faire autrement. Tout le monde était mécontent mais je ne me sentais pas prêt ! A minuit, je suis monté sur scène. J'ai dansé sur des nocturnes de Chopin ; je me sentais en forme et je dansais, je dansais ! C'était très bien, je pense ; Toutefois, j'ai entendu Arthur Rubinstein pleurer. Le ballet était fini. Je ne comprenais pas. Je lui ai demandé pourquoi il avait du chagrin : un si grand interprète et un homme si humble. Les larmes coulaient sur son visage. Je l'aimais car j'aime tous les hommes et je voulais le bénir ! Il a fini par me dire que ce que j'avais dansé était plus triste encore que la mort de Petrouchka. Non, ce n'était pas triste ! J'ai froncé les sourcils. J'avais vingt-huit ans.

2 avril 2024

Erik N / le Danseur. Partie 3. Un film en Amérique. Erik et les défis.

 

1. Un engagement, un départ, un film

En juin 1987, Erik prit l'avion pour Los Angeles avec Christopher Wegwood et tous deux bavardèrent. C’était un américain originaire de Philadelphie.  Il avait été danseur avant d’être chorégraphe et avant de revenir dans sa ville natale, il avait travaillé à Washington. Il rêvait bien sûr d’une reconnaissance bien plus marquante que celle qui lui avait été jusqu’alors réservée et il comptait sur ce film pour l’atteindre. Eric et lui n’avaient eu l'un avec l'autre que des rapports professionnels mais, sachant qu'ils allaient commencer un tournage, ils sentirent l'enjeu d'une bonne entente. Wegwood semblait l'opposé d'Erik. Il avait épousé une ballerine dont il avait deux enfants, il croyait au couple, était un père attentif et accordait beaucoup d'importance aux valeurs de la vie conjugale. A trente-cinq ans, il restait ambitieux. Il se voyait bien créer sa propre compagnie, entraîner ses danseurs et leur faire interpréter ses propres chorégraphies. Il se sentait prêt aussi à mettre en scène une comédie musicale où un spectacle de danse orienté vers le tango. Et, comme il n'était ni un rêveur et encore moins un idéaliste, il se disait que si tout cela ne fonctionnait pas, il avait assez de talent d'abattage pour se faire inviter comme chorégraphe par de grandes compagnies de danse ! Au mieux, il avait devant lui de belles années de création et au pire, il devrait rester pragmatique. Il ouvrirait une école de danse chez lui, à Philadelphie, et se ferait connaître. Beaucoup de jeunes danseurs sont déterminés à mettre toutes les chances de leurs côtés pour réussir : un professeur doué et charismatique, des exigences élevées et beaucoup de professionnalisme pouvaient emporter la donne. Pour l'heure, il avait attiré l'attention sur son travail. Il existait beaucoup de versions du Sacre du printemps, chaque chorégraphe cherchant à donner à l’œuvre une touche personnelle. De New York, il gardait le souvenir d'une épreuve réussie. Il avait fédéré une troupe de haut niveau, dirigé l'ensemble des danseurs avec sagacité et fermeté et s'était « attaqué » aux « stars » dont Erik. Il faut se méfier de gens comme lui, apparemment si souriant et courtois. Avoir obtenu de ce jeune homme distant une telle confiance l'avait récompensé de ses audaces. Désormais, ils s’estimaient.

Dans l’avion, ils parlèrent du film et Wegwood qui avait déjà rencontré le producteur et le metteur en scène, ainsi que les deux scénaristes, lui dit que le film reposait sur le choix du danseur. Il ne s'agissait de transposer de la danse au cinéma et que se dire que bon an mal an, on finirait par sortir le film. Il fallait montrer la trajectoire d'un danseur d'aujourd'hui, sa vie intérieure et ses aspirations et montrer comment celle-ci pouvait se retrouver liée au danseur phare du début du vingtième siècle. Bientôt, il en saurait plus ...

Quand ils atterrirent, ils étaient l'un et l'autre contents. Christopher retrouvait sa femme et ses enfants, qui étaient venus le soutenir et rapidement, il travaillerait avec Erik et les autres danseurs sur les trois ballets qui seraient centraux dans le film : le Spectre de la rose, L’Après-midi d’un faune et Jeux. Quant à Erik, qui avait déjà appris son rôle, il devrait travailler sa diction avec un coach car il n’était pas acteur ; c’était important pour les extraits du Journal de Nijinsky qu’il devrait réciter çà et là. Docile, il avait déjà trouvé quelqu’un à New York pour travailler en ce sens et il était d’accord pour poursuivre.

2 avril 2024

Erik N / Le Danseur. Partie 3. Erik en Californie. Nouvelles perspectives.

 

Mills et la production avaient tout prévu : lieux de répétitions, salles de travail, logements et divertissements. Soucieux de leur faire découvrir sa ville, il promena Christopher et Erik dans les quartiers les plus pittoresques de sa ville et fit des commentaires avisés. Sur Hollywood boulevard, en voyant les multiples étoiles d’actrices célèbres, de comédiens vedettes et d’autres célébrités du cinéma, Erik fut ému. L’Amérique, vraiment ! Et la Californie surtout ! Ce qu’il en voyait le faisait rêver et c’était un climat de rêve. Nicolas ressemblait davantage à un étudiant boutonneux qui ne sait pas s'habiller et rate ses examens qu’à un sémillant metteur en scène. Il n'était pas très grand, était loin d'être mince et portait des t-shirts informes et des jeans fatigués. Il était affublé de grandes lunettes dont il ne semblait jamais nettoyer les verres. Ça aurait pu être un personnage de bande dessinée s’il n’avait eu une vision très claire du film qu’il voulait tourner et une connaissance de la danse classique bien plus solide que ce qu’il laissait paraître. Et pour finir, sur Nijinsky, il était pointu.

-Bon, je vous ai montré tout ce qu’un touriste bon teint est en droit d’attendre de Los Angeles. Pour le reste, il faudra vous débrouiller tout seuls. Maintenant, on travaille.

Et rapidement, ce fut le cas. Le chorégraphe et ses danseurs répétèrent dans un studio qu’on leur alloua. Seul Erik venait de New York. A l’habitude, il connaissait ses partenaires de scène. Comme ce n’était pas le cas cette fois-ci, il devait se familiariser avec eux. Caroline Flint avec qui il danserait le Spectre de la rose et Adelia Estevez qui serait sa partenaire au même titre que Margaux Jones pour Jeux étaient présentes ainsi que les danseuses qui interprèteraient les nymphes dans l’Après-midi d’un faune. Tout devait être au point pour le filmage. Il fallut donc travailler dur ; Erik le fit tout comme les autres. Le fait d’être dans un contexte si exotique le galvanisa.

Avec Sandra Taylor, Erik reprit les exercices de diction qu’il avait commencés à New York. Il fut surpris que cette femme entre deux âges, encore fort belle, lui demanda bien plus que son professeur précédent.

-Vous devez non seulement vous exprimer clairement en ayant une diction parfaite quand vous allez aborder les textes de Nijinsky et  pour cela vous devrez faire preuve d’emphase ;  mais bien sûr, il vous faudra paraître naturel quand, dans le film, vous évoquerez votre métier de danseur et ferez passer votre amour pour cet art. D’un côté, vous rendrez compte et de l’autre vous devrez donner l’impression que vous vous exprimez spontanément alors que tout sera écrit à la virgule près. Il vous faut donc deux types de phrasés…

Mills, Erik l’avait compris, devrait entremêler les scènes où Erik parle des ballets qu’il travaille, celles où il fait des étirements, travaille à la barre, longtemps et seul et celles où son chorégraphe le met en scène. Il devrait saisir les interactions entre le chorégraphe, Erik et les autres danseurs qui interviendraient à divers moments. Et enfin, il faudrait qu’il le montre autre quand il lui ferait réciter des extraits entiers du Journal de Nijinsky.  Le budget du film n’était pas extensible. Tout devrait être au point avant le transfert de l’équipe à Corona del Mar, une ville balnéaire ou la supposée troupe d’Erik serait filmée entre préparatifs et farniente.

Tout était au point semblait-il, même si Sandra Taylor regimbait beaucoup. Elle était actrice de formation et ne trouvait pas Erik convainquant. Comme elle l’invitait à dîner, ce qui le surprit beaucoup, Erik admira le restaurant en terrasse qu’elle avait choisi et sa merveilleuse vue sur la gigantesque ville ; il le fut moins quand Sandra posa sa main sur la sienne. C’était donc pour cela qu’elle ne le trouvait pas assez bon ? Elle devait vouloir le faire progresser en privé. Quand, un peu confus, il fit des confidences à Nicolas, celui-ci pouffa de rire.

-Erik, les Californiens aiment l’exotisme ! Tu as cédé ?

-Mais non.

Le metteur continua de rire.

-A toi de voir.

-Non, mais c’est tout vu.

Le danseur régla ce problème en maintenant ses distances face à Sandra, qui dut reconnaître la ténacité d’Erik : il tenait compte de ses conseils et s’en tirait de mieux en mieux. Toutefois, le danseur se trouva face à un autre écueil. Il fut présenté à Alec Baldwin, le producteur. Christopher et Nicolas étaient présents lors de ce dîner.

-C’est une entreprise ambitieuse et compliquée que celle de ce film. Moi, je voulais un danseur et un comédien ! C’était trop compliqué. Cependant, vous devez tout à la fois être un jeune danseur rieur et un autre qui se tend tellement vers Nijinsky qu’il en vacille. Vous devrez faire plus qu’évoquer le danseur mort. Et puis, quand vous direz les textes du Journal, vous devrez montrer des interférences entre la vie de cet humble danseur et celle de celui qui est désormais une icône ! Enfin bon, nous sommes exigeants en Amérique ! Vous devez le savoir d’ailleurs car vous y travaillez.

Mills parla ensuite de la façon dont il allait imbriquer les scènes de danse, les répétitions, le travail individuel d'Erik et les textes du Journal. Il parla de la musique. Il aurait bien sûr Stravinski, Debussy et Von Weber mais de la musique contemporaine qui accompagnerait le parcours du danseur. Wegwood fit une mise au point sur son travail de chorégraphe. Enfin, Kyra Nijinsky fut évoquée. Baldwin voulait qu’elle parût dans le film après le filmage de Jeux, elle-même insistant pour commenter ce ballet méconnu. Elle était pour l’instant d’accord mais il y avait de quoi être inquiet. Depuis que le projet avait vu le jour, elle s’était fait une spécialité des allers et retours. Elle avait un caractère heurté et, on devait l’admettre, une santé psychique précaire. Il y avait bien une alternative qui consistait à filmer Tamara, la seconde fille du danseur russe mais celle-ci, cependant, n’avait fait qu’entrapercevoir un homme malade alors que l’autre l’avait côtoyé. Toutefois, le producteur fut clair. Elle avait signé un engagement. Au besoin, on insisterait pour qu’elle le respecte. Il craignait que Mills n’insiste sur son exotisme…

2 avril 2024

Erik N / Le Danseur. Partie 3. Les Mots de Nijinsky. Gloire et souffrance.

 

1. La plupart des gens qui me connaissaient pensaient sans me le dire que j'étais incapable de m'intégrer socialement. Lydia Sokolova avec qui je dansais disait que j'avais du mal à suivre une conversation. J'avais l'air inquiet, je tournais la tête furtivement quand on me parlait, comme si j'étais prêt à me défendre et à frapper mon interlocuteur à l'estomac. Elle racontait que dans les soirées, j'allais m'asseoir seul, me tordait les mains et quelquefois, comptais sur mes doigts. J'étais ainsi dans la vie et avec les danseurs, c'était pareil...

 

2.Sokolova a dit qu'on ne pouvait comprendre mes idées. Je répétais le Faune avec elle et je m'employais à lui expliquer qu'elle devait danser à travers plutôt que pour la musique. Je le faisais moi-même et c'était clair ! Mais elle secouait la tête. Une fois, elle essaya de me dire que mes propos n'avaient pas de sens mais comme je me fâchai, elle fondit en larmes et quitta la scène. Plus tard elle m'expliqua que les autres danseurs ne comprenaient rien à mes demandes. Ils avaient été formés dans un style académique et ne voyaient pas pourquoi ils devaient oublier tout ce qu'ils savaient pour ressembler à des personnages de frises antiques et encore moins à des aborigènes peinturlurés ! Qu'étais-je en train de faire de la tradition classique sur laquelle leurs vies étaient basées ? Qu'est-ce que je faisais des belles formes, nobles en trois dimensions du ballet académique, des cinq positions des bras et des jambes, des pieds tournés au dehors ? Rien. Et je devais répondre...

 

3.Ottoline Morrell a écrit ses Mémoires. Elle avait été mon hôtesse à Bloomsbury et elle se souvenait de moi comme d'un homme au visage tartare, aux pommettes saillantes et aux yeux bridés. Elle paraissait admirative et s'est toujours montrée sympathique. Elle souhaitait, à ses dires, vraiment m'aider. Enfin, elle l'a prétendu. Elle a su qu'on me surnommait honteusement « le Japonais », que mon physique frappait car il était étrange et elle tombait d'accord. Elle ajoutait que ma personnalité lui avait également laissé de vifs souvenirs. J'étais naïf, timide, quasiment inhibé, vide ou presque. En somme, elle n’était pas gênée de dire que j'étais un jeune homme très débauché. J'adorais, disait-on, autant les hommes que les femmes. Enfin, il y a des choses qui se savent ! Je recevais des cadeaux extravagants. Un prince indien m'avait même donné une ceinture d'émeraudes et de diamants ! Une de ces femmes riches me dit un soir tout à trac que lors des représentations, les gens se faufilaient dans ma loge pour renifler et me voler mes sous-vêtements. Elle me regardait d'un air entendu. Une autre me dit que sur scène, je n'étais pas timide. La danse classique ne l'intéressait pas mais j'étais à la mode. Elle l'admettait, elle était venue me voir danser. Certainement, elle comprenait mieux le prince indien depuis et les autres. Ils parlaient, ils parlaient...

4 J'avais été présenté au prince Pavel Lvov en 1907. Il était riche et drôle. Il était très charmeur et très généreux. En outre, il était athlétique et beau. Il allait avoir quarante ans et s'il s'occupait de politique, il me sembla singulièrement oisif. Lvov, le peu de temps qu'il se préoccupa de moi, m'installa dans un joli appartement, me fit don d'une magnifique garde-robe et m'offrit une bague en argent. Parallèlement, il aida financièrement ma mère et elle lui en fut reconnaissante. J'adorais Lvov. J'étais amoureux. Ce soir-là, Je dansais ce soir-là au théâtre Mariinsky et j'avais la réputation d'être un enfant de génie dont la bonté et la douceur étaient connus des danseurs. Pavel était là. Il avait une loge qui, comme à l'habitude, ne désemplissait pas et je savais qu'il parlait et charmait. Après le spectacle, il y eu un dîner au Cubat, un endroit de Saint-Pétersbourg qu'il aimait. Le souper était organisé en mon honneur. Diaghilev était là. Il l'avait invité. Il était très connu dans les milieux intellectuels et artistiques de la ville. Je me souviens de la façon dont il m'a regardé et de sa voix mondaine. Je suis, a-t ‘il dit, sincèrement ravi de vous rencontrer et je vous adresse mes félicitations. Il a eu une façon de me tendre la main...La soirée a été mouvementée. Tout le monde parlait. On buvait. C'était avant la Révolution. Avec Lvov, on ne pouvait s'ennuyer. Diaghilev posait sur moi ses yeux bruns. J'étais attentif.

 

5 On racontait tant de choses sur le comte Tiskievitch. Il possédait beaucoup de terres et disposait d'un château magnifique. Les serrures des portes y étaient faites de pierreries. Il prenait un bain dans une baignoire en or ! Lvov prenait ses distances. Ce comte m’acheta donc un piano –mais ce n’était pas le comte, c’était le prince que j’aimais. Ivor connaissait la réputation fastueuse de Diaghilev mais ce fut Lvov qui argumenta. Il invita Diaghilev dans son palais. Il m'y faisait venir régulièrement et dans une des salles, je m'entraînais. Serge avait ce projet des Ballets russes. Je dansais. Il me regardait. Je restais attaché à Lvov mais lui estimait que je servirais bien plus mes intérêts avec Diaghilev. Mes dons comme danseur, étaient reconnus. Il avait raison. Je lui souris et Il m’invita à venir le voir à l’Hôtel Europe où il était descendu. Il me déplaisait à cause de sa voix prétentieuse mais il était l’instrument de mon destin. J’avais rencontré la chance. Et celle de ma mère, car sa posture n’était plus si grave...

 

6.Debussy n'aimait pas mon Faune, les critiques détestaient Le Sacre et Jeux. Le public était partagé. Beaucoup criaient. Je devais compter les mesures pour les danseurs du Sacre. Ils devaient marteler leurs pieds dans le plancher et souvent tourner sur eux-mêmes.  Le bruit dans la salle était si violent que mes danseurs se perdaient malgré la vaillance de l'orchestre. En coulisses, je comptais. Quelquefois, une danseuse, découragée me regardait. Je comptais. Elle reprenait. Ils reprenaient tous. Je comptais. En hurlant. Même pour la grande danse sacrale. Ils criaient aussi dans la salle et ne désarmaient pas. Pour le Faune, ils avaient détesté que les danseurs soient de profil, qu'il y ait ces grands mouvements de bras. Et l'indécence ! Il fallait crier plus fort qu'eux !

 

7. A Paris, ils se levaient pour applaudir et je les regardais quand je saluais ; ils criaient que j'étais Dieu. Le Dieu de la Danse ! Ils disaient : Ah mais quel Dieu ! Pas « un » dieu...Ils me trouvaient « exotique », « impressionnant ». J'étais « un vrai miracle ». Il était encore de tradition dans certains pays en Europe de faire danser les rôles masculins par des femmes travesties. J'étais donc complètement inattendu et si doué ! Quand j'étais sur scène en dehors de la scène, ils m'adoraient et en dehors de la scène, ils me regardaient, me regardaient...ça ne cessait pas. Deux ans avant, on ne me connaissait pas en dehors de la Russie et là, ils criaient mon nom ! Quel Dieu ! Tu es Dieu ! Après, longtemps après, j'ai dit : Je suis Nijinsky. Je suis Dieu. Mais plus personne n'était là.

 

8. Debussy a déclaré que Diaghilev avait usé de tout son charme pour obtenir de lui la musique de Jeux mais sur moi, il n'a eu que des paroles moqueuses : « Je ne suis pas homme de science ; je suis donc mal préparé à parler de danse, puisqu’aujourd’hui on ne saurait rien dire de cette chose légère et frivole sans prendre des airs de docteur. Avant d’écrire un ballet, je ne savais pas ce que c’était qu’un chorégraphe. Maintenant, je le sais : c’est un monsieur très fort en arithmétique ; je ne suis pas encore très érudit, mais j’ai retenu pourtant quelques leçons… celle-ci par exemple : un, deux, trois, quatre, cinq ; un, deux, trois, quatre, cinq, six ; un, deux, trois ; un, deux, trois (un peu plus vite), et puis on fait le total. Ça n’a l’air de rien, mais c’est parfaitement émotionnant, surtout quand ce problème est posé par l’incomparable Nijinsky. Pourquoi me suis-je lancé, étant un homme tranquille, dans une aventure aussi lourde de conséquences ? » Il écrivait cela. Voilà. Et de Diaghilev, il parlait comme d'un homme habile, capable de faire danser les pierres et si merveilleusement créatif !

2 avril 2024

Erik N / Le Danseur. Partie 3. Nijinsly. Propos réels ou prêtés.. Erik en lecture.

 

22.Pendant l'été 1913, je devais partir avec la troupe pour une tournée en Amérique du sud. Diaghilev ne pouvait suivre pour je ne sais quelles raisons. C’était lié à l'astrologie, la superstition. Il pouvait être comme ça. Elle était déjà dans mon entourage. Danseuse. Très mauvaise. Sur le bateau, elle était gentille. On ne pouvait guère se parler car nous n'avions pas de langage en commun mais deux semaines plus tard, j'ai voulu l'épouser. On s'est mariés à Buenos Aires. Je la trouvais jolie. Elle me plaisait. J'étais amoureux.

 

23 Les leçons de danse que je lui donnais. Ça paraissait l'ennuyer... Elle ne m'aimait pas tant que cela ! Elle voulait un beau mari souriant qui aime les mondanités.  Mais la danse !

 

24. Igor, peux-tu demander à Serge ce qui se passe. Il ne veut plus travailler avec moi ? Demande-lui si c'est vrai. Si ça l'est, j'ai tout perdu. Je ne comprends pas.

 

25.« En réponse à votre télégramme à Monsieur Diaghilev, j'ai l'honneur de vous informer de ce qui suit : Monsieur Diaghilev considère qu'en manquant une représentation à Rio et en refusant de danser dans le ballet Carnaval, vous avez rompu votre contrat. Par conséquent, il n'aura plus recours à vos services ultérieurs. Serge Grigorieff, régisseur de la compagnie Diaghilev. » Comment pouvait-il penser que je n'avais pas compris ? C'est lui qui avait écrit cela. Ainsi, il me renvoyait sans un mot, sans rien de personnel. Il m'a payé pour le dernier ballet que j'avais dansé pour lui. Ensuite, il m'a donné le nom de ses hommes de lois. Mais je ne voulais me laisser faire. Je n'avais pas dansé car j'étais malade et quant à l'argent, il m'en devait. C’est lui qui devrait payer...

 

26 Je me suis dit que j'étais Nijinsky et que n'importe quelle compagnie internationale m'engagerait immédiatement. J'ai eu un contrat de deux mois pour Londres. Bien payé. Mais les ennuis se sont accumulés : j'ai engagé des danseurs que j'ai fait venir de Russie. Ma sœur et mon beau-frère m'ont aidé. Seulement, ce n'était pas un théâtre mais un music- hall : les ballets devaient être entrecoupés de numéros de variété ! Bronislava qui devait danser a dû renoncer car on ne lui donnait de permis de travail. Fokine a repris ses droits sur Le Spectre de la rose. Mes amies anglaises ont fait ce qu'elles pouvaient mais la scène était petite. Il fallait faire vivre les danseurs que j'avais fait venir et je ne trouvais pas de solution. Bask aurait fait des décors sans l'interdiction qu'il en avait reçue de Diaghilev. Je suis tombé malade. Des jours durant, j'avais la fièvre. Je ne dormais quasiment plus. Je criais, hurlais et je tapais  ma tête contre les murs. On m'a donné mon congé au bout de quinze jours car je ne venais pas et j'ai perdu beaucoup d'argent. J'ai jeté mes bottes à la figure du directeur ! J'étais très inquiet et humilié. J'avais peur. Kyra était née en juin 1914. Il fallait de l'argent. J'ai fini par en avoir de Diaghilev car il a perdu son procès ; ça a été épuisant.

 

27. Tamara me souriait avant d'entrer en scène. Je l'adorais et elle me rendait mon adoration. Je la désirais. Elle était très bien faite. Elle ne voulait rien savoir mais quand on dansait Le Spectre de la rose, je sentais son corps. Fokine, je le connaissais de l'école impériale. En tant que chorégraphe, il séduisait. Mais il n'était pas Dieu, moi, je l'étais !

 

28 Eleonor. Maman, maman !

 

29. Ce que je n’avais pas vu ou pas voulu voir m'apparaissait. Au matin, les oreillers de Serge étaient tout tâchés à cause de la teinture bon marché qu'il utilisait pour ses cheveux. Il voulait paraître jeune. Il avait deux fausses dents. Je le remarquais car il les touchait toujours du bout de la langue. Quelquefois, quand il était fatigué il avait un visage de vieille dame. Une méchante vieille dame. En même temps, je l'aimais mais il était dur, étouffant.

 

30. Avant moi, il avait aimé un autre homme. Physiquement. Cet homme l'a quitté au bout de deux ans. Il s'est enfui avec un autre. Il m'a trouvé et Il a exigé cela de moi aussi. Cinq ans. Il n'a pas accepté. Il n'a pas accepté. Il considérait que j'étais son compagnon, que je l'étais encore. Sa colère si intense.

 

31.Romola était si naïve. Elle pensait qu'elle m'initiait, que je n'avais jamais connu de femmes. Je ne l'ai pas détrompée. Elle tenait beaucoup à cette idée. Mais à Paris, je cherchais des filles et négociais les prix. J'en ai trouvé une fois si expérimentée que je lui ai fait honte. Elle pouvait tout de même gagner sa vie autrement ! Ces choses qu'elle savait ! Elle est devenue roide et m'a regardé droit dans les yeux. Elle avait un petit enfant et juste cela pour vivre. Quand elle me l'a dit, je me suis senti navré pour elle. Une autre fois, c'était une femme qui avait ses règles. Je lui ai dit que vraiment c'était horrible. Elle a fait comme l'autre : elle est devenue toute raide. Besoin d'argent. A Saint-Pétersbourg, quand j'ai eu mon contrat avec Diaghilev, je suis allé dans la rue et j'ai donné de l'argent et de la nourriture aux filles ; il faut donner aux pauvres !

 

32.Ma femme voulait restait dans l'incompréhension. Elle ne comprenait pas ma beauté. Elle voulait que j'aie des traits réguliers mais la régularité des traits n’est pas de Dieu. Dieu n'a pas de beaux traits réguliers !  Il se regarde en face.

 

33. Mon regard se porte vers une étoile qui ne m’a pas dit bonsoir. Elle me refusait ses scintillations. Pris de peur je veux m’enfuir, mais retenu par mes genoux qui s’enfoncent dans la neige, je me mets à crier : personne n’entend mes cris, personne ne vient à mon secours.

 

34. Je sens que Dieu me soutiendra moi qui ne suis qu'un homme parmi les hommes, coupable comme eux de bien des erreurs. Dieu veut aider l'humanité et sauvera celui qui perçoit sa présence.

 

35.Je suis Nijinsky, celui qui meurt s'il n'est pas aimé.

 

36. Matromonio. Patromonio. Matromonio. Patrimonio...

 

37. Avec mes amours pour un homme. Avec mes amours pour un homme. Homme, mon home est un home. Pomme, pomme n'est pas une pomme...

 

38. Cueurro, cueurro, pas un corro. Monotobio tonio, tonio...

 

39. Romola, Romola, Romola...

 

Après cette longue lecture, Julian fut pragmatique.

-Le scénario est précis, je l’ai lu chez toi. L’ensemble que tu m’envoies est disparate mais ce sont des textes forts. Ton travail, c’est de les livrer au spectateur avec l’intensité d’un comédien et la force d’un vrai danseur.  C’est un labyrinthe mais je sais que tu es prêt. Vas-y ! Pour le reste, c’est ton metteur en scène qui sait ce qu’il fait.

Le danseur ne parut pas convaincu. Il appela et écrivit ; mais Julian se tint à sa décision. Erik ne lui signifiait pas clairement qu’il avait envie de le voir en Californie mais il était allusif. Le décorateur fit la sourde oreille.

Et Erik fut filmé…

2 avril 2024

Erik N / Le Danseur. Partie 3. Convaincre Kyra Nijinsky.

 

2. Kyra : contradictoire et séduisante.

Engagé comme acteur et danseur sur un film qui évoque Nijinsky, Erik est chargé de convaincre la fille du grand danseur de tenir ses engagements et de venir sur le plateau...

Kyra Nijinsky venait de faire savoir qu’elle ne souhaitait pas apparaître sur le tournage et l’on soupira, Baldwin en tête :

-Elle a signé et elle s’assoit sur ses engagements ?

Mills tenta d’intervenir :

-Il faut lui écrire. Elle était ravie de ce film. On peut lui téléphoner aussi. Il reste un peu de temps avant le filmage en studio.

-Mills, vous vous y collez ? En tout cas, moi, j’ai des doutes.

Le danseur, tout d’abord, marqua le pas mais un soir qu’il écrivait à Julian, une idée le traversa. Irina ! Mais oui, Irina ! Comment avait-il pu oublier qu’elles se connaissaient ? Elle le lui avait dit pourtant, des années auparavant. Il devait avoir quinze ou seize ans et aimait la questionner parce qu’il savait que, jouant la mystérieuse, elle le ferait attendre avant de le régaler de ces merveilleuses anecdotes sur la danse dont il raffolait. Elle les racontait avec un charme inégalable, les yeux dans le vague et la parole précise…Et il s’en souvenait maintenant, il y en avait eu une sur la fille de Nijinsky…

Passionné, il oublia le décalage horaire. Il était quatre heures du matin au Danemark quand elle lui répondit :

-Oh madame, pardon pour l'horaire ! Il est dix-heures, ici ! Je viens de me rendre compte...

-Non, non, Erik. C'est la première fois que je vous sens distrait. En général, c'est moi qui vous appelle à n'importe quelle heure !

-Ce film que je tourne en Californie est difficile.

-Je le pense bien. Vous m'avez présenté le scénario et me l'avez commenté mais vous n'avez pas été assez bavard.

Irina voulait connaître la façon dont les chorégraphies de son père étaient abordées. Devant ses réticences, il finit par l'interroger. Elle fut véhémente :

-Erik, vous travaillez avec un chorégraphe doué et je sais comment vous dansez mais ça ne peut suffire. Ce que Nijinsky a imaginé pour ses ballets est perdu. Cela signifie que pour Jeux et le Faune, vous êtes dans la reconstitution. Il n'a rien noté d'abord puis s'est ressaisi ; il a alors inventé un système de notations connu de lui-seul. Tout ceci s'est perdu ou a été transformé. Vous êtes donc sur des redites. Heureusement, Kyra Nijinsky va tout transformer ! C’est elle la chance du film, pour ce qui est de l’inspiration, bien sûr !

-Mais elle se dérobe.

 Ah ?

-Oui, à priori, elle ne souhaiterait plus intervenir.

-Si, elle va le faire ! Vous voulez savoir pourquoi ?

-Bien sûr !

-Je la connais !  Ne soyez pas inquiet, nous avons été liées il y a longtemps. Je ne vous ai pas parlé d'elle, c’est vrai.  Quand vous la verrez car vous allez la voir, vous serez au-delà de toute exégèse. Donc, orientez bien vos questions, et faites preuve de patience.  Je vais l'appeler. Je vais aussi vous envoyer un colis que vous devrez lui remettre. Elle vous rencontrera et vous saurez...

-Vous êtes sûre ?

-Comment cela, Erik ? Mais bien sûr. Vous avez raison, sur ce tournage, de la considérer comme une clé.

C'était un dimanche soir dans la grande villa et Erik appelait d'un bureau. Wegwood y entra sans savoir que son danseur était là et fut surpris de l'entendre parler dans une langue qui n'était pas l'anglais. C'est vrai ! Erik était danois. Le jeune homme semblait exalté et aux brèves réponses qu'il lui fit, il devina qu'une solution se profilait.

-Elle viendrait ?

-Oui, elle viendra. Il faut attendre un peu pour que la contacte.

Cinq jours après, le danseur lui dit ainsi qu'à Mills.

-J'ai étudié, il y a longtemps, avec une danseuse Finlandaise qui avait eu comme amie de jeunesse la fille de Nijinsky. J'ai reçu un paquet, une sorte de présent que je dois lui remettre. Tout est arrangé et le rendez-vous aura lieu dans une semaine. Elle souhaite me voir dans un lieu public et seul. Elle voudrait un endroit calme où elle puisse parler. Pas de caméra. Pas d'enregistrement. Pas de chorégraphe. Elle et moi. Les questions doivent bien s'enchaîner.

Wegwood ne s'offusqua. Mills fut insistant :

-C’est aussi simple que cela ?

-Oui.

Baldwin fut ravi. Il promit à Erik de le revoir seul à seul, dans un bar élégant. Il avait des choses à lui dire. Le danseur ressentit de nouveau une grande gêne et de nouveau, il ne confia à personne, pas même à Julian. Celui-ci demeurait solide dans son souvenir mais depuis qu’il était en Californie, il le considérait comme un conseiller fiable, pour qui, il est vrai, il éprouvait de l’affection.

Dès que le colis fut arrivé, il commença, à envoyer de grands bouquets de roses blanches à Kyra. C’était pour lui étrange d’envoyer des fleurs à une inconnue, même si elle était la fille d’un grand danseur, mais Irina, qui agençait le rendez-vous fut ferme : « Erik, ne la sous-estimez pas ! A sa manière, c’est une diva. Vous avez raison avec les roses !».

26 mai 2024

Erik N / Le Danseur. Partie 2. Erik à l'aube d'une carrière américaine.

 

Julian lui sourit et enchaîna :

-Tu as faim ?

-Non, vraiment pas.

-Un café ?

-Oui.

Après l’avoir bu, il regarda avec gravité le décorateur. Celui-ci lui dit :

-Sans doute es-tu fatigué ?

C'était un clin d’œil et un appel mais Erik ne voulut pas comprendre pas et secoua la tête.

-Non, pas du tout ! J'ai voyagé en première ! Il y avait une hôtesse de l’air très bien faite. J'avais envie de lui demander son numéro de téléphone !

-Tu ne l'as pas fait ?

Quelque chose venait de changer dans la voix de Julian et Erik comprit sa maladresse.

-Non.

Il ne servait à rien d’éluder et l’acceptant brutalement, le danseur fit face à cet homme qui le voulait intensément. Il lui sourit. Son enthousiasme n’était pas si grand et il restait méfiant mais l’attente de Julian était forte et il n'y avait plus grand chose à alléguer. Il lui lança un regard éloquent et le suivit dans sa chambre. Elle était vaste et d'un grand raffinement. Toutes sortes de tableaux ornaient les murs. De tableaux cossus intérieurs anglais du dix-huitième siècle côtoyaient des toiles de peintres américains du dix-neuvième. Comme il s'approchait de lui et lui caressait la joue, Erik abandonna toute réserve. Les draps étaient frais, le corps de son amant entretenu et odorant, ses yeux bruns posés sur lui pleins de certitude. Il restait à se caresser et à gémir longuement avant de s'apaiser. Quand ils furent rassasiés l'un de l'autre, Erik ne sentit que le bonheur d'être dans l'instant et ils passèrent une fin de journée joyeuse à marcher dans le quartier et à faire des achats pour le dîner. Le soir, dans la pénombre du grand salon, le danseur resta longtemps, émerveillé, à observer la rue qui jouxtait le parc et les arbres mouvants du grand jardin et de nouveau l'amour physique lui parut simple et porteur de joie. Le lendemain, cependant, il fut assailli par un sentiment de vacuité et de décalage. Il y avait eu Mads et Sonia et tous deux avaient bandé leurs forces pour l'avoir. Sonia avait été la première femme dont il avait été follement épris mais alors même qu'il lui appartenait avec délices, elle, avait été lâche et l'avait laissé pour rejoindre un amant fortuné. Mads, qui avait précédé la ballerine, avait été si rieur et tendre au début de leurs relations que jaloux, morbide et vengeur quand il avait voulu se détacher de lui. Et il était mort brutalement. Et maintenant il y avait cet homme qui le voulait tellement et qui ne savait de lui que ce qu'il avait bien voulu lui montrer. Comment serait-il, lui ? Comme Sonia qui ne lui avait pas pardonné d'être le danseur qu'il était ? Comme Mads qui ignorait tout de la danse et ne voyait que le bel amant à former ? Ces deux êtres l'avaient laissé dans le désarroi et la honte comme s'il n'était pas bon d'être crédule. Aimer violemment n'est pas le gage qu'on vous aime en retour et être aimé de façon possessive peut être tout aussi dangereux. Julian ne pouvait donc que faillir. Il semblait si empressé !

-J'ai pris un congé de trois jours. Nous allons visiter. Tu te sens prêt Erik ?

-Oui. Tu me rends la pareille ! Je t'ai fait beaucoup marcher dans Copenhague !

-Exact.

Et ils marchèrent beaucoup en effet. Au Modern Art et au Metropolitan Museum, Julian était disert mais il l'était aussi devant la statue de le Liberté, dans le quartier chinois où à Little Italy. Il adorait commenter et le faisait avec drôlerie s'ingéniant à interroger Erik sur ce qu'il avait retenu. Il n'aimait pas nécessairement l'Amérique mais il aimait la côte est et son histoire. Des théâtres new-yorkais, il savait tout comme il n'ignorait rien des spectacles de danse et d'opéra. L'écouter était un plaisir et Erik prit beaucoup de plaisir à errer dans la ville avec un être aussi érudit et aussi drôle. Et puis, il fut admiratif : Julian l'estimait comme danseur et n'avait aucun doute sur sa réussite. Son respect était total et il faisait même preuve d'humilité face à un jeune artiste dont il connaissait la force. La méfiance d'Erik ne put que fléchir.

-Je vais rester quelques jours...

-Ou quelques semaines...

-Je ne sais pas encore...

-Erik, moi je sais. Un logement tu en trouveras un mais tu ne peux le faire tout de suite à cause de la bureaucratie américaine. Tu ne peux avoir que du transitoire pour l'instant.

- Je suis donc supposé attendre...

- Oui mais bientôt, ce sera différent.

- D'abord les rendez-vous : Jerome Robbins et Peter Martins.

- Oui, quand est-ce ?

- Après- demain 

- Encore une journée de marche et d'amour, alors ?

- Oui.

 Puis vint le jour des rencontres. C'était une fin de matinée et Erik était vêtu de noir, une mise sévère qui accentuait sa gravité.

-Ne m'accompagne pas. Je préfère. Ça ira bien.

-Je n'en doute pas.

Pour lui à qui on avait beaucoup parlé du flamboiement des Russes à l'orée du siècle, les chorégraphes américains avaient d'abord eu peu d'impact mais le temps avait passé. Il allait entrer dans la maison de Balanchine et faire corps avec elle ! Il exultait et il y avait de quoi !

26 mai 2024

Erik N / Le Danseur. Partie 2. New York. L'appartement de Julian.

 

Erik ne put s'empêcher de rire. Julian gardait son humour dévastateur.

Une fois arrivé chez lui, il marqua sa surprise. L'appartement était bien plus vaste que Julian n'avait bien voulu le dire et, magnifiquement exposé, il était ravissant. Il était constitué d'un grand living, de deux chambres et d'un bureau. Il disposait de deux salles de bain et la cuisine était grande. En outre, il ouvrait sur une terrasse avec vue sur Central Park. L'immeuble était cossu et affichait des signes d'aisance : une belle entrée, un portier, un parking privé. Il s'élevait sur cinq étages et Julian vivait au troisième. Même en cette saison brumeuse, la vue qu'il offrait sur le parc était merveilleuse et Erik ne put retenir un sourire d'enfant quand son ami eut ouvert la porte-fenêtre qui y donnait accès. Les grands arbres dépouillés de feuilles offraient des silhouettes pures et fines et dans les allées qu'il apercevait, il voyait circuler des New-yorkais divers : homme vieillissant promenant un beau chien de race, couple d'étudiants rieurs et bavards, nounou aux prises avec un petit garçon impoli, sportif pressé courant à vive allure pour ne citer qu'eux. La lumière était basse mais elle perçait la barre des nuages et le parc, qui semblait immense, lui apparaissait dans une beauté confuse mais attirante.

-C'est magnifique ici !

-Si tu aimes la marche à pied, sache que tu n'auras pas à traverser le parc. Tu rejoindras la soixante-cinquième rue et tu la suivras. Ensuite, le théâtre est inratable : il est immense. Mais on va vers le froid. Il y d’autres moyens.

-Je verrai.

L'appartement mélangeait les styles de façon audacieuse et Erik fut sidéré par l'harmonie qui s'en dégageait. Deux canapés de cuir évoquant les années cinquante faisaient angles et entouraient une table basse chargée de livres d'art. Ils jouxtaient des meubles d'horloger américain du début du siècle, hauts et munis d'innombrables tiroirs, des commodes en chêne à quatre tiroirs d'aspect rustique et des tables et des chaises qu'auraient pu utiliser les colons du dix-neuvième siècle. Il y avait aussi des vitrines hautaines, des fauteuils en velours, du mobilier de jardin comme on avait pu en trouver dans le Mississippi, des fauteuils variés aux formes opulentes et des tables de salon. Erik ne se souciait pas des nuances de couleur, des variétés de bois, de la présence de meubles en fer forgé. Il alliait le tout et il en résultat un appartement au style bohème, extrêmement élégant et propice au rire et aux rêves. Il avait racheté du mobilier de bureau et de jardin qui, transformé par lui, devenait beau. La pièce principale comportait quelques tableaux figuratifs dont des toiles d'Edgar Hopper mais la chambre qu'occupait Julian ne comportait que des miroirs et des photos de famille, d'amis et de spectacle. La cuisine était exubérante et il avait déniché, pour la décorer, des toiles d'un peintre quaker du dix-neuvième siècle : Cassius Marcellus Coolidge. Tous représentaient des chiens adoptant des attitudes humaines et fumant le cigare dans une ambiance bonne enfant. Le travail sur les couleurs fortes était manifeste dans la cuisine et l'emploi du jaune et du rouge s'arrêtait, selon Erik, à la limite du possible mais le fait est que l'ambiance y était gaie. Le réfrigérateur imitait un modèle des années cinquante et la plupart des meubles évoquaient une cantine ouvrière. De fait, face à tant de noir, de gris et de blanc, les couleurs fortes emportaient la mise. Les salles de bain procédaient de la même audace. Seul le bureau de Julian semblait échapper à la donne. Les murs étaient couverts de livres. Les bureaux au nombre de trois venaient de rédactions de journaux américains du siècle passé et leur beauté était imposante. Il y avait des fleurs dans des vases, des orchidées mais pas de rideau aux fenêtres. Restait la chambre d'ami avec un lit bas, des coffres et une armoire aux lignes pures avec tout de même un fauteuil chippendale. Elle était sobre mais toute comparaison avec celle de Julian s'avérait impossible puisque les portes en restèrent fermées.

-Tu aimes ? Au Danemark, on est plus sobre !

-Oui mais comme tu as mélangé les styles, c'est superbe !

-N'était-ce déjà pas le cas à Londres ?

-C'était déjà très recherché, très beau mais pas si personnel. Ici, c'est vraiment étonnant.

Julian sourit. Erik avait enlevé son manteau d'hiver. Il portait un jean et un grand pull noir à col roulé et avait de grosses chaussures. Il avait son style propre cette fois et avait abandonné le dandysme qu'il affectionnait en Angleterre. Portant des matières confortables mais non luxueuses et ayant écarté tout accessoire, il n'imitait plus non plus le décorateur. Son apparence était presque hiératique. Maintenant sa réserve, il dit qu'à Copenhague, tout était déjà gris et bleu, la neige s'annonçant.

-Ici, l’hiver se fait attendre. Tu le verras graduellement s’installer en regardant les arbres du parc. Tu vas voir : tu vas vouloir rester quelques temps !

 Cette fois, charmé, le beau jeune homme baissait sa garde et se mit à sourire.

-D'accord. C'est très généreux.

28 mars 2024

Erik N/ Le Danseur. Partie 3. Chloé, troublante et peu oubliable.

 

Il lui dit qu'il l’appellerait et il reprit la route. Il avait ses odeurs sur lui, ses belles odeurs de femme. Elle l'avait totalement enchantée : ses beaux seins, ses longues jambes, cette bouche du haut si pulpeuse et celle du bas, plus secrète et terriblement accueillante. Rien que d'y penser, l'excitation le reprenait en entier. Elle adorait les beaux torses, les épaules fermes, les jambes musclées et les sexes bandés, cette fille et il ne lui donnait pas tort. Après tout, elle avait un joli corps fait pour l'amour. Ses belles hanches, le triangle rosé de sa chatte, sa taille fine, ses seins magnifiques et ses lèvres charnues, enfantines encore ! Une belle jeune fille sur fond de mer, une naïade...Une naïade ? Non, plutôt une nymphe. Comment ça une nymphe ?  Oui, elle était très crédible en longue tunique blanche, les cheveux tirés. Ah mais dans ce cas, alors...Une émotion violente le traversa soudain :

-Ce n'est pas possible, ça ne peut pas être vrai ! Mais c'est le Faune ! Elle avait des regards...Et les miens la soumettaient. Ce ne peut être possible ! Le Faune ! Incroyable. Comme je la regardais, comme se pliait dans l’amour et jusqu'à ce foulard. Je pourrais m'en servir pour jouir comme il fait en pensant à son corps, à ses promesses, à ses joues encore enfantines et à ses beaux regards. C'est simple. Elle m'a rendue comme lui. Enfin plutôt « Elles ». La femme aux yeux verts et l’Ève radieuse. Et Lui, car il faut le suivre.

Il ne cessa, en rentrant, de penser à l'abandon de Chloé et revit ses cuisses écartées, le triangle blond de son pubis et le dessin de ses lèvres intimes ; il revit son excitation aussi. Comme c'était bon ! Il sut qu'il la reverrait. Une prochaine fois, ils seraient nus sur une plage ou dans une forêt et ce serait aussi intense. Il lui donnerait des nouvelles.

Quand il se gara, à Corona del Mar, devant la grande villa, il était bien plus tard que prévu.  Tout le monde était là. Mills fut direct :

-Eh bien, dis-nous ce qu'il en est de Kyra Nijinsky ?

-Elle honore le rendez-vous. Elle prendra l’avion.  

-Fort bien ! Précise.

-Sans la lettre de mon professeur de danse à Copenhague et sans l'album, elle n'aurait pas accepté. Comme quoi, tout cela était judicieux.

-Que disait la lettre ?

-Je ne sais pas.

-Et l’album ?

-Ce sont des photos d'elle le plus souvent prises par Irina Nieminen, mon professeur à Copenhague mais par d'autres aussi. On la voit quand elle était petite puis jeune fille. Il y a beaucoup de photos d'elle en danseuse quand elle se produisait en Allemagne et à Londres et d'autres où elle porte ses costumes.

-« Ses » costumes ?

-Oui, elle est photographiée en spectre, en esclave, en dieu bleu : ses rôles. Et elle est photographiée en Lui. C'est à dire vêtue comme lui avec le même regard, le même visage. Celles-là sont souvent d'Irina.

-C'est sans grande importance, non ?

Erik fut interloqué. C'était une remarque naïve. Wegwood l’épaula :

-C'est une femme âgée et c'est un passé lointain. Bien que sûr que c'est important. Elle s'est revue...

Mais Mills parut méfiant :

-Probablement. Mais dis-moi, concernant le tournage ?

-Elle a lu le scénario et l'a annoté.

-Elle a compris ce qu'on voulait faire ?

Erik regarda Mills et fit un signe de tête négatif.

-C'est la fille de Nijinsky. Elle veut qu'on en tienne compte.

Mills parut stupéfait :

-Qu'on en tienne compte ? Tu m’inquiètes ! Elle est fantasque.

-Elle a le droit de les vouloir ! Quel est le sens de cette expérience sans elle ? Elle doit juste venir pour dire que tout est très bien ? C'est la fille d'un des plus grands danseurs du vingtième siècle !

Wegwood lui décocha un regard entendu : Mills commençait toujours par dire non et s'arc-bouter. Mais cette fois ci, le danseur ne temporisa pas.

-Elle est forte et cohérente. Je suis restée longtemps avec elle, d'abord dans un salon de thé et ensuite chez elle dans un appartement désuet où tout renvoie aux Ballets russes… Elle a parlé de tout, mais surtout de la danse. Elle sait ce qu'elle dit.

-Ce que tu dis me plaît, nuança Wegwood. On doit s'attendre à être bousculés. C'était quand même un enjeu de départ. Et tu as raison : c'est sa fille !

Mills resta songeur :

-Mais c'est toi que je vais surtout filmer quand elle sera là...

-Tu changeras d’avis. Tu changeras forcément d’avis !

Wegwood sourit devant l'audace et l'habileté d'Erik mais Mills faillit mal le prendre.

-Aucun dépassement de budget n’est autorisé et Baldwin me tarabuste !  Bon, toi, tu fais venir la fille de Nijinsky et tu décrètes que le film sera fort ! J’espère qu’elle ne sera pas trop difficile à manœuvrer !

De nouveau, le chorégraphe intervint :

-On paniquait parce qu’elle ne venait pas et maintenant, on redoute qu’elle vienne et perturbe tout ! Elle a un fort caractère et est respectueuse de son père ; moi, je n’ai pas d’inquiétude. Je crois qu’elle sera ravie, Erik y veillera.

Mills finit par dire :

-Bon, on va faire confiance puisqu’Erik semble avoir faire de multiples conquêtes en Californie ! Je n’avais pas pensé à mademoiselle Nijinsky mais pourquoi pas !

La remarque amusa le danseur qui se mit à rire. On prit un verre et on se sépara.

Dans les jours qui suivirent, Erik eut Julian au téléphone. Il lui parut enjoué, comme si l’agressivité dont le danseur avait preuve à son égard et la façon dont il lui avait répondu n’étaient plus que de lointains souvenirs.

-Mademoiselle Nijinsky a fait ta conquête : j’ai reçu ta lettre !

-J’ai hâte qu’elle vienne sur le tournage.

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Moi, je sais d'où souffle le vent. Ecrits sur la danse.
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