Elle rit et Irène fit de même. Toutefois, elle fut un peu déçue. Cette fille aussi prometteuse qui se contentait d'un plan déjà tout tracé et évitait de prendre des risques ? On parlerait d'elle bien sûr mais dans quels cercles et pendant combien de temps ?
Non décidément, de ces deux danseurs, c'était Raphaël qui la fascinait. Il faudrait forcer une rencontre. Elle le fit. C'était à la sortie d'un entraînement. Il s'était arrêté sur l'esplanade qui faisait face à l'Académie et remontait le col de son blouson d'hiver. Elle le rattrapa.
-Je vous avais dit que j'aimerais vous parler...
-Oui, je sais..
-A la fin de mon concert à à deux reprises ensuite.
-Vous savez, madame Diavelli, je vais passer un diplôme français, tenter ma chance dans des concours de danse quand j'aurai mon attestation, ici, et une fois que vous savez cela, vous savez tout.
-Non.
-Non ?
-Vous êtes incroyablement doué.
-Merci.
-Écoutez Raphaël, ceux qui sont à l'aube de leur carrière m'intéresse. Habituellement, ce sont des musiciens, là, ce sont des danseurs. Tout est possible à votre âge et quand on a vos capacités...
-Vous croyez ça ?
-Oui.
-C'est quand ce rendez-vous ?
Il était intimidant. Elle fixa un lieu et une heure. Dans un café désert aux banquettes rouges, ils se firent face :
-Irène Diavelli, c'est un nom d'artiste ?
-C'est le mien.
-Moi, vous savez, je serai Niels Lindhardt.
-Vous prendrez un faux prénom.
-Non, je prendrai le mien. Je ne m'appelle pas Raphaël.
-Ah, j'ignorais...
-C'est mon prénom français. Je parle français avec un accent. Vous l'avez remarqué...Ce n'est pas ici que je devais continuer d'étudier la danse. J'avais commencé à Copenhague. Mais c'est cette vie...Ces choses rebutantes...J'y arriverai...
-Je le sais bien.
Il était fier et glaçant, n'offrant guère de prises pour une conversation calme. Elle demeura silencieuse sans pour autant partir. Il reprit :
-Non, vous ne savez rien. Mes parents se fichaient totalement de la danse, elle comme lui. Au Danemark, j'ai été repéré et aidé par une femme et il y a une autre en France. Sans elles, je ne sais pas comment j'aurais continué...Et maintenant, je suis ici.
Celui qui s'appelle encore Raphael a des projets. Il veut partir en Angleterre et triompher comme danseur...
Au bref hiver méditerranéen succéda un printemps capricieux où les pluies furent nombreuses. En juin, l'été était là, souverain. Le bac se profilait et les futurs candidats se réunissaient pour réviser ensemble. Irène, qui avait régulièrement vu Anaïs, eut moins l'occasion de parler en tête à tête avec elle et ne s'en plaignit pas. Seul Monaco la tenait en haleine. Raphaël, par contre, changea d'attitude et devint abordable. Puisqu'il était si prêt du but et que bientôt il ne s'entraînerait plus dans cette salle où intervenait cette pianiste, il lui accorda un peu du temps.
-Après le bac ici, je pars en Angleterre. Je tenterai des écoles de danse là-bas. Je sais que ça peut marcher.
Irène ne le regardait jamais sans émotion et sans admiration, ce beau danseur qui n'était pas encore sorti de l'adolescence. Elle n'avait cessé, depuis des semaines, d'admirer sa force physique, sa ténacité et son désir de se parfaire. Ce garçon de dix-sept ans qui enchaînait les figures compliquées et sautait si bien. Il réussirait et elle, elle ne pourrait plus le faire...Son coup d'éclat musical à Cannes avait attiré l'attention sur elle. on la sollicitait pour d'autres concerts mais surtout, on lui téléphonait de Paris et on lui faisait des offres. Un festival de musique, succède en général à un autre. Accepterait-elle ?
-Vous serez parti dès le mois de juillet, Raphaël ?
Irène, qui joue du piano dans un cours de danse, se passionne pour un jeune danseur dont elle veut connaître le passé...
Elle se sentit démunie. Ne voulant pas lâcher prise, elle s'écria :
-Niels, parlez-moi de votre histoire. Une fois au moins.
-D'accord, madame...Mon père s'appelle Thüre. Il a rencontré une jeune femme qui était venue en vacances au Danemark et ils se sont mariés. Ils ont travaillé ensemble aussi. Des voyages sur mesure au pays de la Petite sirène et d'autres, moins cher. Ils ont eu deux enfants. J'ai une grande sœur qui leur a tout de suite plu beaucoup car elle est comme eux : le sens de l'argent et la bosse du tourisme. Moi, dès que j'ai pu, j'ai dansé dans mon coin. Quand on est petit, ça va encore, on pense que vous ferez des danses folkloriques jusqu'à ce que le ridicule vous rattrape. Ils ont pensé ça mais j'ai insisté. Comme ça, pour voir, ma mère m'a mis dans un cours de danse classique. Je savais que c'était ça. Je veux dire ça et rien d'autre. J'ai suivi les cours jusqu'à ce que mon père se fâche et me retire de l'école mais il s'est heurté à une femme qui la subventionnait par des dons très importants, cette école, et qui lui a expliqué qu'il avait tort. J'ai continué d'y aller mais le divorce s'est annoncé. Mon père, qui est très menteur, a raconté des sottises sur ma mère parce qu'il voulait nous avoir en garde. Il a eu gain de cause. L'idée que je continue la danse le mettait dans tous ses états mais la dame dont je vous ai parlé m'a fait passer un concours pour intégrer un centre de formation tout frais payé. Là, il a fermé son grand bec. Le souci c'est qu'il est mort brutalement, mon père et que ma mère, puisqu'elle avait divorcé, était en France. Ma sœur est restée au Danemark car étant majeure, elle pouvait choisir de le faire. Elle avait une liaison avec un homme qui lui plaisait car il avait de l'argent et elle s'est mariée avec lui pour finir ! Moi, j'ai dû aller à Paris. Il y avait beaucoup de possibilités pour continuer à étudier la danse mais ma mère ne voulait plus entendre parler de cette passion que j'avais. Heureusement, elle était amie avec une femme plus âgée qu'elle, une comédienne qui avait fait un peu danse classique. Elle a pris partie pour moi. Au bout du compte, je suis arrivée à Cannes, ai pu reprendre des études et ma formation de danseur et ça se passe bien. J'aime beaucoup Monica.
-Bientôt, vous passerez le bac, présenterez des concours, serez reçu dans un compagnie prestigieuse et disparaîtrez...
Il hocha la tête.
-Oui, madame.
Manifestement, il sentait la fascination qu'elle avait pour lui mais ne comprenait pas sur quoi elle reposait. Elle me regarderait m'entraîner et cela suffirait à la faire trembler ainsi, elle, cette pianiste qui a eu du renom et se cache en province ? Et trembler pourquoi ? C'est une femme mûre qui ne peux me voir que comme un gamin...
Les troubles commencèrent lentement mais allèrent se confirmant. Irène quitta sans regret l'Académie Fontana rosa et récupéra près du Palais Royal à Paris un appartement de famille où elle reprit ses master classes tout en revenant à la musique. Dans le même immeuble, elle disposait d'un studio qu'elle avait fait aménager pour y jouer du piano. Depuis que sa carrière avait repris, elle était entourée. Ses amis musiciens de jadis venaient la voir. Ils sortaient souvent. Elle avait même une relation plus amicale qu'amoureuse avec un chef d'orchestre qui révéla paisible et compréhensif.
A Paris, Irène, pianiste déchue, rencontre Monica, la femme qui s'est beaucoup occupée du jeune danseur à Cannes. Celle-ci doute que l'intérêt d'Irène soit très pur...
il ne lui restait qu'Anaïs, la ballerine qui avait réalisé son rêve en se faisant engager à Monte Carlo et Niels. La première lui téléphonait de temps en temps et le second lui écrivait des lettres un peu folles.
Vous n'allez plus dans le sud de la France ? Vous n'avez pas rencontré Monica ! Je crois qu'elle va venir à Paris où elle a un peu de famille ! Rencontrez-la...
Irène le fit. A Montmartre, elles dînèrent ensemble :
-Niels ne ressemble à personne. Quand je l'ai récupéré, il n'allait pas bien mais il s'est adapté malgré tout. Une école comme ça, pour quelqu'un de son calibre, il y avait de quoi sourire, n'est-ce pas ! Mais il a tiré le meilleur...
Pas très grande, plutôt ronde, Monica avait un visage aux traits forts, une voix un peu gouailleuse et un parler franc qui désarçonnait la fière Irène.
-Vous l'admirez ? Il m'a dit qu'il pensait que vous étiez admirative. Ah c'est sûr, il fait de l'effet. Rien que ce physique si peu attendu! Il est beau Niels...Non, il n'est pas beau ?
-Ah si , si !
Irène s'efforça de rester maîtresse d'elle-même lors de ce dîner mais Monica la poussa dans ses retranchements. Cette école de danse, cette façon qu'elle avait eu d'observer les danseurs les plus prometteurs, ses regards sur Niels, si ardents...Pas la peine de nier ! Il le lui avait dit que ça le gênait d'être ainsi observé !
-Oh, enfin, il aura exagéré !
-Oh non !
-Oh si !
-Celle qu'il admirait vraiment c'était cette Monica Revel qui montait des spectacles si drôles dans de petits cabarets qu'on en parlait dans toute la région. Votre talent, il en parlait !
Très élitiste au départ, cette danseuse exigeante et hautaine qui visait la perfection, s'était adoucie. Elle avait cinquante sept ans et après une carrière plutôt brillante, elle avait appris à se soucier de ceux pour qui la danse est tout mais qui sont totalement desservi par leur environnement. Quand on est une enfant de la balle qui grandit dans un univers où tout le monde fait de la danse classique, passe par le conservatoire de musique ou fait une école de chant très recherchée, on ne se rend pas forcément compte de sa chance. Bien sûr que tout n'est pas si simple puisqu'il faut convaincre de son talent et être à la hauteur des espoirs mis sur vous mais tout de même...Elle avait été entraînée par sa mère et sa grand-mère qui toutes deux avaient été danseuses classiques et encouragée par son père dont la réputation de chef d'orchestre dépassait le Danemark. Il lui avait été facile d'aimer les arts puisque les Muses aimaient sa famille et des années durant, elle avait vécu dans un univers fermé, dansant impeccablement puis recevant les applaudissements comme un juste dû. A quarante ans, elle se produisait encore en solo mais avait compris que son riche mariage lui offrait un échappatoire non négligeable. Il était bon de se retirer petit à petit du monde de la danse en continuant à vivre dans un monde doré fait de croisières sur des bateaux de luxe, de vacances dans les îles grecques et de séminaires sur la sculpture où son mari, lui-même sculpteur de renom, se taillait la part du lion. Mais ce rôle de maîtresse de maison et d'épouse attentionnée avait trouvé sa limite une après-midi où elle était tombée sur un documentaire qui l'avait retourné. Dans une des banlieues de Johannesburg, de jeunes danseuses avaient décidé d'ouvrir des cours pour des élèves sans le sou qui vivaient le plus souvent dans une grande précarité. Ces cours, basés sur une discipline complexe et un travail régulier auraient dû être voués à l'échec mais le contraire s'était produit. Ces jeunes garçons et ces jeunes filles s'étaient mis à fréquenter régulièrement les classes de danse et avaient rivalisé d'application. Au bout de cinq ans, grâce à des fonds privés, l'école s'était dotée de plusieurs salles et d'un petit théâtre où, en fin d'année, les élèves offraient un spectacle de fin d'année. Ce qu'elle en vit stupéfia Alexia. Au Brésil, à Rio de Janeiro et Afrique, à Dakar, elle vit que des initiatives similaires avaient vu le jour...
Que fallait-il en déduire ? Qu'il fallait peut-être qu'elle sorte du sérail dans lequel elle avait placé la danse classique... Tout le monde, au Danemark, n'était pas ouvert à cet art si particulier et par ignorance ou méconnaissance, il se pouvait qu'un candidat ou une candidate à une bonne formation ne dépasse jamais deux ou trois leçons et perdent toutes ses chances alors qu'il ou qu'elle avait un potentiel...
Rompant avec ses habitudes, Alexia se renseigna partout, créa un réseau de danseurs ou d'amoureux de la danse qui se mit au travail. L'objectif était d'aller partout et de repérer des jeunes qui avait besoin d'être aidé. Elle mit en place une fondation et se prépara à aider à faire carrière ceux et celles qui auraient repérés...
C'est ainsi qu'on finit par lui signaler un certain Niels Lindhardt, dont les dons étaient certains, mais la famille hostile à la danse. La situation était si tendue qu'à chaque cours, on se demandait s'il viendrait...Ce n'était pas faute d'avoir parlementé avec ses parents...
Car il traversait une crise familiale, le jeune Niels Lindhardt a vécu en France chez une amie de sa mère. Quand il revient au Danemark, la mort de son père et l'ambivalence de sa mère lui sautent au visage.
Après Cannes et les concours, il était finalement retourné au Danemark où Alexia l'avait aidé. Mais au travers de son corps immobile, Irène sentait la fièvre de ce jeune homme qui se servait de toute situation pour arriver à ses fins et danser...
La mort du père pesa davantage quand il fut revenu au Danemark qu'elle n'avait pu le faire pendant les difficiles mois parisiens et la période cannoise. Pour tout dire, elle lui sauta au visage. Il avait dix-huit ans et beaucoup d'amertume. Quand avait-il pu dialoguer avec cet homme excessif et intransigeant qui lui avait donné la vie ? Quand avait-il pu l'impressionner favorablement ? Quelques temps avant sa mort, c'est vrai, le vent tournait mais Thüre était mort brutalement. Lui, Niels, devrait faire avec cette relation difficile.
Elle était lui, elle était ses pensées...Tu m'as considéré comme un nul. La danse est faite pour les filles. Tu étais sûr que je n'avais aucune disposition puis moins sûr...Mais il aurait fallu que tu te dédises, que tu admettes que tu avais pu te tromper. Tu ne l'as pas fait ! Toujours à maugréer, à regretter, à me préférer ma sœur qui n'es pas bonne dans les études et, contrairement à ce que tu affirmais, ne réussissais pas tout ce qu'elle entreprenait...
Cette voiture qui a percuté la tienne et t'a tué sur le coup, c'était bien ta punition...Quelquefois je pense qu'on aurait fini par se parler mais ensuite je te revois toi, papa, tel que tu te comportais et je vois bien que rien de bon ne serait jamais sorti d'une quelconque discussion, une fois passée la surprise d'enfin en avoir une avec toi...
Quant à Anna, sa mère, il savait son amour. Seulement, c'était une femme influençable, qui l'avait, pour ainsi dire, aimé en cachette. Ce petit garçon blond au fin visage, elle avait admiré sa ténacité. Qui aurait cru qu'un corps frêle puisse receler tant de détermination ! En revenant au Danemark, au moins elle, verrait ce qu'il en était de lui...Mais il dut déchanter. Sortie d'une dépression de près de deux ans, elle avait trouvé un emploi de vendeuse dans un magasin de décoration qui appartenaient à ses parents. Très craintive et n'envisageait même pas de week-ends à Copenhague...
Elle n'était jamais gaie avec lui, toujours tendue et maintenant qu'il est mort, elle est comme désarticulée.Quand elle est comme ça, je ne supporte pas et elle-non plus. On est toujours en bagarre. C'est dommage car je sais qu'au fond, elle est contente que je n'aie pas lâché...Elle m'a vu danser. Elle est admirative. Mais en même temps, elle s'est engluée dans sa vie ancienne. Elle ne quittera plus Paris !
La mort soudaine du père de Niels change la donne. Le jeune danseur ira en France, chez une amie de sa mère. Alexia, l'ancienne ballerine, ne pourra plus jouer son rôle de mentor...
Anna n'avait pas voulu rester au Danemark et à Paris, ça avait été infernal.
Monica Revel était une amie de jeunesse d'Anna. Elles s'étaient connues à Paris très jeunes à une époque où, pleines de naïveté, elles rêvaient de leurs vies futures. Anna était attirée par l'Europe du nord. Elle y ferait des voyages, sac au dos, et rencontrerait l'amour. Monica, elle, avait déjà envie d'être une artiste sans savoir que ses spectacles mêlant mime, chanson et textes comiques ne seraient jamais que confidentiels. Certes, leurs relations étaient très distantes mais elles n'avaient jamais disparu. Alors, pourquoi pas ? L'actrice, en tout cas, avait été très réactive. Il fallait faire vite pour Niels et ne pas le laisser avec cette mère dépressive. Du reste, après quelques tergiversations, elle avait dit oui...En Méditerranée, Niels serait heureux quoi qu'on en dise. L'une et l'autre tenaient à ce qu'il le soit.
Alexia fut décontenancée par le départ de ce garçon de quinze ans au corps mince mais ferme et entraîné. En même temps,elle fut soulagée. Elle avait aimé l'enfant qu'il était avec générosité mais elle avait perdu ses garde-fous au fur et à mesure que les années passaient. Il commençait à violemment la troubler. Mieux valait mieux qu'il fût loin.
Niels, lui, voyait les choses différemment. Il avait trouvé une fée marraine, adroite et généreuse et s'il avait un pouvoir sur elle, c'était celui de la combler. Ne répondait-il pas par son talent à ses attentes ? N'étant pas vil, il mesurait sa chance. Cette femme l'aidait vraiment. Quant aux autres, cette artiste assez solitaire et cette pianiste qui semblait s'être réfugiée à Cannes, elles étaient dans son sillage mais n'avaient pas son importance.
Pourtant, la donne changeait. Il avait bien croisé la route d'Alexia Hubbe et estimé qu'elle était sa reine mais tout était fugace.
Avec un tel chorégraphe, ce danger était d'emblée écarté ! Voilà un homme dont les sources d'inspiration étaient multiples : la mode, les tabloïds, le cinéma, la littérature. Il avait créé une très belle chorégraphie pour Edward aux mains d'argent et une autre sur Le Portrait de Dorian Gray …
Niels ignorait, quand il commença à travailler pour lui, que Darson le ferait figurer dans l'un et l'autre de ces ballets qu'il tenait à reprendre.
Pour le spectacle qui s'inspirait du film où Johnny Depp avait livré une étonnante performance, il avait reconstitué une banlieue américaine des années 1960 où les habitants sortaient de minuscules maisons au décor kitsch et criard, pour un défilé haut en couleur. Leur pantomime déclinait sur un rythme enlevé le quotidien de ce quartier résidentiel. La gestuelle des danseurs était travaillé avec humour : une touchante maladresse pour Edward, ou cet agaçant mouvement d'épaule, parfait pour l'arrogant fiancé de Kim, la jeune fille dont Edward est amoureux...
«Excellent dans la mise en scène de chaque personnage comme dans les effets collectifs avec une vingtaine de danseurs, cet admirateur de Fred Astaire démontre toute l'efficacité d'une danse narrative et divertissante, tel ce formidable réveillon, brillamment réglé sur des rythmes de jazz.
Face à l'harmonie du groupe, la singularité d'Edward est racontée avec une sensibilité émouvante. », avait pu écrire un critique français.
Edward dansait avec Kim au milieu d'un envoûtant ballet d'arbustes sculptés et le ravissement était total. Il s'imaginait des mains humaines pour étreindre sa bien-aimée sans la blesser... Cette intensité poétique irradiait également la danse de la jeune fille sous la neige, ou encore le pas de deux plus classique qui réunissait Edward et Kim dans un adieu lyrique. C'était un bonheur de danser sur des musiques originales créées pour l'occasion et Niels, surpris de se voir confier un tel rôle, dut puiser en lui-même pour y trouver son enfance compliquée et ce qui pouvait la relier au personnage d'Edward.
Le tout jeune Niels Lindhart quitte le Danemark pour l'Angleterre après avoir achevé sa formation de danseur...
Les trois années qu'il passa en Angleterre le ravirent. Tom Darson était vraiment un personnage. Né en 1960, il n'avait commencé à étudier la danse qu'à l'âge de vingt-deux ans et fait des études de chorégraphie au Laban centre, un école réputée qui, après avoir été située à Manchester, avait été déplacée à Londres. Fondateur de la compagnie Adventures in Motion Pictures , il avait joué la provocation dans les années quatre-vingt en présentant un « Oiseau de Feu » peu conventionnel sur la musique de Stravinski. Par la suite, il s'était attaqué à Casse-Noisette, au Lac des cygnes et à Cendrillon sans oublier La Sylphide. C'était là un répertoire classique qui étaient présents sur toutes les grandes scènes mais retravaillés par lui, ces ballets que beaucoup croyaient connaître, revêtaient des atours chics et provocateurs sans oublier d'être intelligents.
Il avait fondé en son temps une compagnie de danse complètement masculine qui avait obtenu un grand succès. Personne ne pouvait ignorer la version qu'il avait proposée du Lac des Cygnes, où Odette et Odile étaient interprétés par deux jeunes danseurs. Il y explorait des thèmes homo-érotiques qui avaient laissé Niels rêveur...Créatif, travailleur, curieux de tout, Darson aimait travailler pour le théâtre et il avait livré des productions à la Compagnie royale Shakespeare ainsi qu'au National theatre de Londres.
La référence qui avait été faite à son œuvre de chorégraphe dans le film Billy Elliot lui avait donné une grande visibilité. Niels aimait qu'il en soit ainsi. La danse, si elle ne s'adressait qu'à un cénacle , avait toutes chance de se figer dans des règles immuables.
Dorian Gray fut plus difficile à aborder. Le jeune héros du roman d'Oscar Wilde travaillait désormais pour l'industrie de la mode. Il était l'emblème d'un parfum. Le fameux portrait qui est au centre du récit était remplacé par un grand panneau publicitaire à Dorian Gray était magnifique. Lord Henry, le mentor du jeune homme, était remplacé par une bizarre Lady Henrietta et la jeune Sybil, qui s'éprend du beau Dorian, par un jeune danseur.
Darson tournait autour des thèmes de la beauté et de l'éternelle jeunesse. Le héros était pris dans un prisme d'images où chaque jour sa beauté était plus merveilleuse ; il se condamnait lui-même à une damnation certaine...
Ce second rôle important que lui confia le chorégraphe, troubla Niels. Il se savait beau et la multiplicité des regards qu'on posait sur lui jointe aux sollicitations plus ou directes qu'il recevait le transformait. Plus confiant en lui, il était heureux de sa belle et séduisante image. Dans quelques années, elle ne serait plus la même. Craignait-il de ne plus attirer autant une fois que la quarantaine l'aurait contraint, comme tant de danseurs, à ne plus autant se montrer et à moins séduire. ...Il ne connaissait pas bien Darson qui gérait souvent des chorégraphies complexes où beaucoup de danseurs étaient au travail mais il eut, à tort ou à raison, le sentiment d'être percé à jour...Toutefois, il fut condamné à ne jamais en avoir le cœur net puisque, l'homme d'affaires qui se cachait dans le maître de ballet, envoyait sa troupe danser partout. Niels sillonna donc les capitales européennes des mois durant, dansant dans des spectacles qui se jouaient à guichets fermés. C'était une vie mouvementée qu'il aimait car elle réserve des surprises. Dans les galas où la troupe était conviée, il n'était pas rare de faire de belles rencontres. A Madrid, il revit Anaïs qui était en vacances et avait tenu à voir le spectacle où il se produisait. Elle-aussi avait dansé dans Le Lac des cygnes mais bien sûr, dans une mise en scène bien plus classique...
A Albany où Niels a été invitée par une femme peintre, Niels, danseur classique, rencontre Daniel, le frère de celle-ci. Si Niels n'est plus lui-même, c'est qu'une femme l'a vampirisé...Il reste à savoir que faire...
-Que veut-elle ?
-Elle veut que tu suives la ligne qu'elle a tracée pour toi...
-Mais je le fais. Seule la danse m'intéresse et je ne vois pas pourquoi je ne serais pas ambitieux !
-Toi au moins tu n'y vas pas par quatre chemins ! Le souci est qu'elle a des visées différentes !
-Que veut-elle de moi ?
-Eh bien, tu me poses là un bien étrange question. Je ne la connais pas, vois-tu ? Elle aimerait que tu que tu sois un artiste qui s'abîme. Tu auras su capter l'attention, te faire accepter dans de grandes salles et on parlera de toi. Oui, mais voilà, tout s'arrêtera brutalement car tu mourras bientôt. Un accident de voiture, un basculement dans la folie qui te rendra suicidaire...Que sais-je ? Toujours est-il qu'on se souviendra de toi car tu seras mort jeune et feras rêver.
Niels, tout pâle et défait, qu'il fût, s'indigna :
-Je ne veux pas mourir rapidement !
-Je comprends ! Tu ne seras pas nécessairement un martyr de la danse, remarque, car elle a peut-être d'autres visées ! Mais comme elle te veut pour elle-seule, tu es parti pour avoir une vie courte.
-Ah non, c'est impossible !
-Tu penses donc guérir et danser de nouveau ?
-Mais oui.
-Ce ne sera pas le cas. Tu ne retrouveras pas ta position antérieure. Niels, on songe déjà à te remplacer !
-C'est impossible. J'y arriverai. Je les éblouirai et je me marierai aussi...
-Dans quelques mois, le diagnostic tombera. Tu seras hospitalisé, Niels, certes dans un joli lieu coûteux avec, en guise de jolies filles, des infirmières...
-Et ?
-Et tu mourras de consomption.
Webster prenait un ton plus intime mais Niels n'avait pas le cœur de le remettre à sa place. Avec qui d'autre aurait-il pu avoir un tel partage ?
-Alors qu'est-ce que je fais ?
Niels pâlit tellement que Webster s'approcha de lui et s'agenouilla. Il lui prit la main. Le jeune homme balbutiait.
-Vous allez m'aider ? Oui ?
-Il faut qu'elle quitte ton corps, Niels et qu'elle n'entrave plus ni ton cœur ni ton esprit...
Diane et Daniel avaient été élevés par des bourgeois américaine amoureux des arts. Ils avaient tenu à ce que leur fille et première née fasse des études d'art et de littérature. Elle s'était essayée à la sculpture avant de lui préférer la peinture où elle faisait mouche. Elle peignait des toiles à caractère symbolique où des créatures magiques souvent sibyllines croisaient des hommes dans des villes futuristes peu rassurantes. La mode était au non figuratif pas aux thèmes de prédilection de Diane mais, même si elle s'en souciait, elle ne déviait pas de sa trajectoire. Du reste, elle vendait ses toiles et suscitait l'engouement de jeunes artistes qui s'inscriraient à des séminaires organisées dans la vaste maison familiale dont elle était la dépositaire. A ses moments perdus, Diane écrivait des poèmes courts ou des haïkus et il lui arrivait même de créer des chansons.
Niels, honteux, dut très vite se cantonner dans la chambre, fort belle, qu'on lui avait allouée. Ensommeillé, il se perdit dans la contemplation des meubles en bois précieux que les parents de Diane avaient fait venir d'Europe en d'autres temps, de toiles du dix-neuvième représentant des paysages verdoyants qu'avaient certainement produit des peintres locaux, des livres reliés qui emplissaient de nombreuses étagères et des vases pleins de fleurs fraîches. Se levant, il trouva parmi les livres, un exemplaire du Portrait de Dorian Gray qu'il prit avec lui et se mit à feuilleter. Intrigué de le trouver parmi des ouvrages américains à caractère historique ou biographique, il s'installa sur son lit et se mit à relire ce texte bien connu de lui. Il s'absorba dans sa lecture au point d'être surpris de voir entrer dans la pièce Daniel Webster. Celui-ci s'arrêta très près de son lit et, les bras le long du corps, le regarda froidement. Embarrassé, Niels parla naïvement :
-Oh je suis confus ! Je suis très pris par ce que je lis et ne vous ai pas entendu frapper...
L'homme resta un instant silencieux et s'humecta les lèvres. Ses yeux gris brillaient étrangement.
-Je n'ai pas frappé.
Le jeune homme voulut se lever mais Webster l'en empêcha d'un geste de la main.
-Vous êtes fatigué. Ne vous donnez pas cette peine.
Puis il s'assit au bout du lit. Il portait un costume excentrique, plein de rayures et de motifs fantaisie qui aurait fait rire à New York mais qui, dans cette pièce et avec cet éclairage, lui donnait une allure singulière et plutôt séduisante.
-Dorian Gray ?
-Je l'ai déjà lu plusieurs fois.
-Et vous voulez le relire ?
-Oui. Je l'ai interprété sur scène.
-Vous avez été Dorian ?
-Oui, je viens de le dire.
-Ce rôle a du vous interpeller...En fait,il est pour vous...
-Je le dansais, je ne le jouais pas. C'est différent.
A Albany où il est invité, Niels parle avec Daniel Webster, le frère de son hôtesse, du Portrait de Dorian Gray, le roman de Wilde qu'il relit...
-Je suis quelqu'un de décidé.
-Oui, j'ai noté cela. Dites-moi : est-ce que Liza est Sybil Vane ?
Niels eut un léger sursaut. Pourquoi cet homme était-il si bizarre ?
-Elle est danseuse, comme moi, pas actrice. C'est une amie.
-Et donc, elle n'est pas Sybil Vane , cette fille qui se tue à cause de cet horrible Dorian ...C'est votre point de vue, ça. Quel est le sien ? Vous ne lui demanderez pas...
Niels sursauta. Cet homme le déconcertait.
-Non, certainement pas.
-Vous devriez car elle va saisir un prétexte pour partir.
-Comment ça ?
-Elle n'a d'yeux que pour vous...Vous ne pouvez l'ignorer.
-C'est une amie.
-Justement, elle vous en veut pour cela. Et elle n'est pas la seule. Vous les faites languir et pratiquez l'aveuglement. Elles partent mais sont fâchées. Toujours mauvais, cela. Enfin vous verrez...
Que fallait-il faire de quelqu'un d'aussi insistant et adroit ? En d'autres circonstances, Niels se serait écarté de lui. En l’occurrence, il ne le pouvait pas.
-Mais et vous, qui seriez-vous ? Lord Henry, le conseiller fidèle ou Basil, le peintre qui suggère à Dorian de poser pour ce portrait d'où viendra tout le drame ?
Webster eut un sourire rusé.
-Ah le fameux portrait qui montre un être qui devient répugnant alors que dans la vie, il est en permanence jeune et beau ? Non, non. C'est Diane qui peint, pas moi. Il peut lui prendre envie de vous faire marcher dans une de ces villes étranges, qu'elle se plaît à représenter. Méfiez-vous, elle risque de vous doter d'une tête de chien...
Cette fois, Niels sursauta et se leva. L'incivilité de son interlocuteur lui rendait sa pugnacité.
-Nous nous sommes peu parlé depuis mon arrivée, monsieur Webster, mais je comprends mal cette visite...
-Allons, allons, je vous provoque, voilà tout...Pour répondre plus clairement, mettez-moi du côté de sir Henry. Et quant aux hommes à tête d'animaux que ma sœur met dans ses tableaux, vous avez pu remarquer puisque vous les avez vu, qu'ils ont tous un air princier. Rien de vil.
Ils étaient très près l'un de l'autre et se regardaient. Niels retenait son souffle et ne disait rien.
-Vous vous êtes arrêté de danser car vous êtes anémié ?
Niels apprend qu'Irène Diavelli, une pianiste de concert reconvertie en accompagnatrice de piano, est dans le comas. L'impact de cette nouvelle est bien plus fort qu'il n'y paraît...
En été, le New York City ballet partait de promener en Amérique et en Europe. Sachant qu'il retournerait à Paris, Niels décida cette fois de ne pas attendre le dernier moment pour contacter Irène Diavelli. De nouveau, il lui semblait important de la voir. Il apprit sa maladie et en fut effaré. Plongée dans un comas sans fin dans une chambre blanche qui ressemblait à un tombeau....
Parallèlement, il fit des rêves étranges. Elle entrait en lui et lui en elle. Il se rendait à un concert où tous les spectateurs portaient des masques. Elle apparaissait sur scène en robe longue pleine de dentelles et restait interdite : il était le seul à être à visage découvert. Honteux, il partait se cacher tandis qu'elle jouait Satie et rentrait chez lui tout dépité. Au milieu de la nuit, il s'éveillait en sueur, ayant le sentiment que cette femme entrait en lui par effraction. Une fois à l'intérieur de son corps, elle en refermait les parois comme elle aurait fait des pans d'un manteau.
Une autre fois, il courait après elle dans la rue. Elle portait une élégante robe rouge, longue et pleines de parements et des talons hauts, de sorte qu'elle ne pouvait avancer très vite. Il finissait par la rattraper et tirait sur l'étole qui couvrait ses épaules. C'était un geste vif mais qui ne pouvait la blesser. Elle tombait à terre cependant et ne se relevait pas, face contre terre. Il sautait à pied joint sur son corps et celui-ci s'ouvrait, lui permettant d'entrer en elle.
Niels n'avait pas pour habitude de rejeter ce qui venait des rêves, aussi fut-il très troublé par le caractère très réaliste et précis de ces échappées nocturnes. Il devina sinon comprit que cette femme et lui étaient bien plus liés qu'il ne le pensait et que la léthargie dans laquelle elle était plongée était un état étrange qui, à priori, ne l'empêchait pas de communiquer...
Danseur vedette, très admiré, Niels conduit bien sa carrière à New York. Depuis quelques temps, cependant, il fait des rêves perturbants et sent la fatigue le gagner...
Un peu plus tard, il se rendit compte, qu'à cause de ces rêves qui se faisaient et se défaisaient au fil des nuits, il devenait un artiste plus sensible et plus brillant que jamais. Ce pouvait être là une force !
Ce faisant, il continua de papillonner. Il savait qu'il disposait, outre sa beauté, d'une grande force de persuasion. On le voyait souvent en photo dans des magazines, à la rubrique mondaine et il dînait dans des endroits chics . Il faisait donc figure de jeune artiste lancé...
La malchance, cependant,le rattrapa. S'il lui avait été facile, au début, de cacher les atteintes d'un mal étrange qu'il ne pouvait définir, celui lui devint plus difficile au fil du temps. Il était depuis un peu plus de deux ans à New York quand la situation devint critique. Aux cauchemars récurrents qu'il faisait vinrent s'ajouter les symptômes d'un étrange anémie. Il s'affaiblissait, lui, le danseur connu pour ses prouesses techniques sur scène et soudain, manquait de force. Il commença par moins surprendre puis par s'attirer quelques critiques dépitées avant de se blesser à l'entraînement, ce qui le mortifia. Voyant moins de monde, il se surprenait à développer depuis quelque temps, des habitudes nouvelles. Il jouait passablement du piano et en acquit un de bonne qualité pour consacrer des heures entières à la musique, privilégiant les œuvres de Ravel, de Debussy, de Bartok et surtout d'Eric Satie...La musique, prétendait-il, le guérissait et l'apaisait car il supportait en tant que danseur soliste les autres danseurs de la troupe, ce qui occasionnait de grandes tensions. Pourtant, on lui retira certains rôles avant de lui suggérer avec tact, de prendre quelques vacances. Il devenait mauvais et en fut anéanti.
Niels garda en mémoire le séjour qu'il avait fait chez Diane Webster et son étrange rencontre avec son frère, Daniel. Comme l'avait prédit, ce dernier, Liza, la jeune danseuse, avait, malgré l'affection qu'elle portait à Diane, trouvé un vague prétexte pour ne pas rester. Elle souffrait d'indifférer à ce point Niels et ressentait violemment l'hostilité de Daniel, qui se posait en concurrent...Toujours affaibli, le danseur ne commenta pas ce départ. Si Daniel et Diane l'avaient charmé d'abord, il était clair que l'écrivain retenait désormais toute son attention. Pourtant, l'un et l'autre étaient étonnants. Ils connaissaient toutes sortes de livres, de films, de tableaux et de sculptures que parler avec eux était un bonheur et s'ils s'estimaient peu instruits sur un domaine, ils creusaient celui-ci. C'est ainsi que Niels revit avec eux des vidéos de ses ballets, autant ceux qu'ils avaient dansé avec Matthew Darson à Londres que ceux qu'il avait interprétés pour le New York City ballet. Il avait été sûr de son art et presque arrogant. Maintenant qu'il était diminué physiquement, il comprenait qu'il avait commis une erreur de jugement. Jamais il n'avait pensé que tout pourrait lui être retiré si vite. Il n'avait que vingt-cinq ans et tout cela était derrière lui. Il s'effondrait. Pourtant la rapidité avec laquelle Webster fondit sur lui pour le séduire ne le rendit pas aussi vulnérable que prévu. Se sentant en meilleure forme, il rentra chez lui, passa en revue tout ce qu'il savait sur Irène Diavelli, revit des photos de la période cannoise et réécouta ses enregistrements, des plus anciens au plus récents. Il avait beau avoir été affaibli par une maladie à laquelle il ne savait donner de nom, le fait de rendre responsable de son état cette artiste qu'il avait somme toute peu côtoyée le laissait perplexe. Il la sentait vivante en lui, certes, mais pourquoi aurait-elle voulu lui faire du mal ? Il y avait peut être un moyen de s'entendre avec elle...Cherchant que faire, Niels lui écrivit plusieurs lettres à son domicile parisien et celles-ci ne revinrent pas. C'était là un moyen désuet de la contacter mais elle paraissait ne plus avoir de numéro de téléphone. Il ignorait son adresse mél et ne trouvait jamais, dans les articles qu'il lisait sur elle, la moindre référence à une maison de disques nouvelle où il aurait pu la joindre. Elle paraissait ne plus être active comme concertiste mais il savait qu'elle avait donné à de jeunes virtuoses prêts à tout, des cours de haut niveau. C'était cela qu'elle devait faire...Il fallait rester confiant.
Convaincre le jeune danseur Niels Lindhardt qu'il a tout avoir avec lui est un vrai défi pour Daniel Webster. Mais il le relève...
Son appartement était beau et ancien. Situé dans un immeuble des années quarante, il avait de belles proportions, des parquets dans toutes les pièces sauf la cuisine, un grand séjour aux hautes fenêtres, une chambre à laquelle succédait un dressing et une pièce qui avait transformée en bureau. Les étagères de livres couraient le long des murs et il y avait partout des bibelots qui créaient une ambiance un peu folle. Grand vase d'inspiration chinoise, statuettes de chiens, petit nécessaire de manucure, lampes au pied torsadé, sculptures évoquant des corps étranges, anciens programmes de concert, fausses fleurs...Le mobilier datait des années cinquante. Il avait été chiné et agencé avec soin car il devait répondre à une exigence de beauté et à une autre, de confort. Enfin, il y avait des miroirs et des encadrements. Pas de tableaux mais des photos insolites représentant des paysages si inattendus qu'il fallait un montage pour les avoir créés.
Le bureau était vraiment celui d'un créateur au travail. A côté de l'ordinateur s'empilaient toutes sortes de classeurs, de carnets de notes, d'albums photos et de livres ouverts à des pages précises. Il y avait au mur les affiches des films que Webster avait réalisés et les récompenses encadrées qu'il avait obtenues.
La chambre était plus sobre. Elle était blanche et verte et on y trouvait de nouveau beaucoup de livres mais cette fois peu d'objets sauf usuels. La fantaisie revenait dans la salle de bain où tout évoquait les années cinquante, des rideaux au mobilier en passant par les produits de toilette et la décoration.
-C'est singulier ici...
-Seulement singulier, Niels ?
-Assez beau...Étrange...
-Tu t'habitueras...
-Ah ? Je ne crois pas.
-Je crois que si mais bref... Tu habites Chelsea, je crois ? Couleurs claires, décoration minimaliste et meubles fonctionnels, comme il en existait au Danemark. C'est cela ?
-Vous n'êtes jamais venu !
-Donc, je ne me trompe pas. Tu penses avoir atteint un summum du goût mais tout est très impersonnel. Hein ? Ce qui est audacieux, c'était d'avoir un univers comme le mien car il ne répond qu'à très peu des exigences actuelles du Beau et du paraître et pourtant, il est unique ! Immeuble salubre et peu sonore mais d'apparence quelconque. On ne s'attend à rien d'exceptionnel et on découvre, si on y est convié, un appartement qui ne ressemble à aucun autre...
-J'ai vu quelques courts métrages que vous avez réalisés.
-Oui, Diane m'a dit. Ils t'auront déconcertés ! Ces pauvres errants qui n'arrivent à rien...Non, ne dis pas le contraire !
Niels pourtant, tentait de faire bonne impression.
-Non, je...
-Stop, j'ai dit ! Tu m'as lu aussi. Mon dernier roman, entre autre. Je suis certain que mes deux clochards te déplaisent mais Chris et Ed font un tabac. On essaie même d'acheter les droits de mon roman pour faire un film...
-Je ne suis peut être pas...
-Silence à la fin ! Tu n'aimes pas, voilà tout.
Le jeune homme rougit et se tut mais Webster que cette maladresse enflammait, continua d'attaquer :
-Quant à toi, tu danses ! J'ai surmonté mon ignorance de la danse classique, tu sais et je suis allé te voir. Aérien, beau, bien formé...Combien de femmes doivent ne plus en pouvoir quand tu danses torse nu ? Et combien de pédales doivent jouir en rêvant de toi, une fois rentrées chez elles...
C'était le moment de se venger et de renvoyer ce fier amant à ses manquements.
-Vous ne savez même pas de quoi vous parler !
-Ah ?
-Vous réduisez le ballet classique à une exhibition de corps jeunes et aptes à faire fantasmer ! S'il en est ainsi, pourquoi vous êtes déplacé ?
-Oh, jolie parade ! Tu vois, tu me fais sourire ! Pourquoi ? Mais parce ce qu'il ne saurait y avoir de prince Siegfried plus juste ni de Lac des Cygnes plus réussi. Parce qu'il faut t'avoir vu danser Balanchine et te plier aux directives de nouveaux chorégraphes pour savoir qu'on n'est pas là pour rien. J'ignorais tout, Niels. J'ai du voir quelques ballets classiques avec Diane, quand j'étais gamin et depuis, rien. Mais avec toi, sur scène, un monde s'ouvre...
Tout de même, il y avait de quoi être touché et le jeune homme le fut. Intrigué par ce que Daniel lui avait dit d'Irène, il fit front :
-Elle a perdu conscience. Avez-vous le moyen de me le prouver ?
Webster entraîna Niels dans son bureau, ouvrit son ordinateur et après avoir invité son invité à s'asseoir, il lui montra un premier article, Le Long sommeil d'Irène Diavelli...Elle était recluse depuis un an et demi et nul ne savait si elle reprendrait conscience.
Un an environ après son séjour chez Diane Webster, Niels s'aperçut qu'on projetait dans une petite salle du village, une série de courts métrages de Daniel. Ils étaient différents de ceux qu'il connaissait et il alla les voir. Il leur trouva la même tonalité cruelle et le même désenchantement qui l'avaient déjà laissé perplexe... Quelques jours plus tard, il trouva en librairie, un roman qu'avait écrit cet homme taciturne. Une femme âgée mourait sordidement, abandonnée de tous. Cette description d'un univers sans espoir lui déplut et il vit là comme un appel. Tout d'un coup, l’œuvre de cet homme étrange lui revenait... Il tenta de se rassurer : il avait résisté à l'attirance violente qu'il avait éprouvée pour Webster et n'avait eu qu'avec lui qu'une très brève liaison. Il avait pris ses marques et se félicita de sa clairvoyance. Il venait de rencontrer une jolie américaine qui vendait des diamants. Elle admirait l'artiste qu'il était. Restait à être courtois, patient et déterminé...
Comment échapper au fantôme d'une femme qui s'empare de vous ?
Le cœur de Niels se mit à battre. C'était une revue cannoise où il était question de l'Académie Fontana rosa. Il y était mentionnée qu'une pianiste illustre en son temps y avait travaillé et laissé un vif souvenir. Elle était malheureusement tombée malade et avait perdu conscience à Paris. On la soignait...
Observant Niels de profil, Webster mesura son trouble et en profita pour se pencher vers lui.
-Alors...
-Je ne peux pas le croire...
-Pourtant, c'est une morte vivante !
La respiration du jeune homme était plus saccadée et il semblait perdu. Daniel lui montra quelques articles sur des cas similaires. Des malades qu'on nourrissait par sonde, encadrait mais restaient inconscients. Il lui donna même le nom de la clinique où séjournait Irène. Le jeune homme bondit :
-Je suis en bonne forme, je peux aller la voir !
-Elle ne peut guère être vue que par ses proches. Tu seras refoulé. Et du reste, pourquoi ferais-tu cela ? Elle s'est emparée de toi !
-Je la préfère à vous, quelle qu'elle soit.
-Et tu as tort. C'est avec moi que tu dois être, pas avec elle.
-Vous m'étoufferez.
-Non ! Tu comprendras pourquoi je ne peux qu'être son adversaire et tu verras la fausseté de ta position...
Niels, raidi, hocha la tête violemment :
-Non. Elle me laisse libre, elle.
-Tu n'as pas toujours dit ça.
-Je danse. Elle aime que je le fasse. Elle me regardait tant !
-Et pour cause.
Webster poussa la porte de sa chambre et ouvrit tranquillement le lit puis provoqua Niels du regard. Celui-ci se défendit.
-Webster, c'est sans issue.
-Oh que non...Niels, mon ange, mon Raphaël. Regarde, tu en as très envie, tu trembles...Tu te souviens ? On s'entend parfaitement...C'est bien, oui, c'est bien, continue de retirer tes vêtements...
Dans les draps frais, le danseur perdit toute contenance, son amant le comblant. Il s'endormit dans ses bras. Au matin, celui-ci lui dit orgueilleusement.
-Mets de l'ordre chez toi et reviens ici. Je te laisse deux jours. Tu vivras avec moi.
-Elle ne fait rien de mal.
-Tu ne peux croire à ce que tu dis..
-Si je résiste, vous me contraindrez à obéir ?
-Je ne compte pas venir chez toi et je ne t'attendrai pas à la sortie des artistes.Tu viendras de ton plein gré.
Webster vient en Californie et découvre la petite troupe que Niels a montée. Ambiguités.
A Stanford, Daniel s'efforça de tenir son rang. Il y avait beaucoup d'écrivains dont certains avaient une carrière bien plus prestigieuses que la sienne. Il ne fallait pas s'en laisser compter et se tenir sur ses postions. Il le fit. On lui trouva un esprit brillant.
Au volant d'une vieille voiture rouge, Niels vint le chercher. Qu'il était changé ! Il avait désormais beaucoup d'assurance, celle qui est liée au bonheur.
-Alors tu danses ?
-Une petite compagnie. Tu nous verras demain. C'est bien !
-Ton petit ami ?
-La quarantaine. Il croit en nous. Il a raison, tu verras.
-Ne fait-il pas plus que croire en toi ?
-C'est quelqu'un de droit. Il mérite le respect.
-Et l'amour ?
-Ne commence pas, Daniel.
Niels ! Sa beauté s'était affirmée même si elle restait un peu lunaire. Il n'avait pas commis l'impair de la mettre en avant comme garantie de son succès mais au contraire, il la contrôlait, gardant ses distances et aimant le silence. On devait le respecter d'être ainsi et le juger fascinant...
Le lendemain, comme convenu, il les vit sur scène . Quatre danseurs. C'était plutôt bien. Niels avait dérivé vers la danse contemporaine mais il rayonnait. Aucun faux pas. Impossible de ne pas être admiratif. Impossible également de ne pas être sensible à l'admiration que les autres danseurs lui portaient. Daniel en fut conscient quand il dîna avec eux. De façon singulière, pourtant, Niels était seul...
-Et lui ?
-Pourquoi le rencontrer ?
-Tu peux donc rester avec moi dans ce logement que tu m'as trouvé à Nob hill. Non ?
-Elle est incroyable, cette maison, tu as vu. Hitchcock aurait pu la filmer dans Vertigo...Cette façade jaune et ces grandes fenêtres...On s'attend à voir paraître Kim Novack, tu ne trouves pas ?
Pourtant, en janvier, Niels ne se réinstalla que brièvement chez Daniel. Il voulait partir sur la côte ouest. Ce n'était pas un désir vain. Puisqu'on l'avait évincé d'une très grande compagnie de la côte est, il pensait que l'ouest lui offrirait d'autres perspectives.
-Je quitte New York. J'aurais un engagement pour le Ballet de San Francisco.
-Comment cela ? Mais pourquoi ?
-Tu savais bien que je n'avais plus rien de concret à New York.
-Mais à l'ouest ? Tu n'es sûr de rien...
Dans l'appartement, ils parlaient un peu et faisaient l'amour avec intensité. Ils se jetaient l'un contre l'autre, poursuivant une jouissance presque bestiale qui, à coups sûrs, venait. Mais une forme d'étouffement l'accompagnait...
-Et comment ferais-je pour te voir ?
-Mais tu viendras !
-La Côte ouest !
-Mais oui.
Webster, en colère, menaça :
-Quand tu étais ici si docile, j'ai écrit sur nous. Je vais reprendre mon texte.
-Tu vas lui donner cette fois une forme réaliste ?
-Je pense, oui.
-Et tu feras passer ça pour du vécu ?
-On ne me croira pas, Niels, mais un réalisme presque méticuleux peut donner un éclairage très particulier à notre histoire...
-Où on essaiera de faire le lien avec un vrai danseur et un écrivain solitaire...
-Ce n'est pas un risque ! Qui croirait cela ? Et de toute façon le roman n'est pas encore écrit...
-Oh alors mets toi au travail et tiens-moi au courant !
Une lettre d'Irène vient troubler Niels, le danseur que l'écrivain Daniel Webster a conquis. Ainsi, tout ne serait pas joué...
Elle devait être dans le sud de la France, avait contacté Monica par laquelle la lettre était arrivée. Elle donnait son adresse. Il pouvait l'appeler. Éperdu, Niels se dit qu'il ne lui restait plus qu'à partir pour la France. Retrouver cette femme éprouvée, voilà ce qu'il devait faire. Il en profiterait aussi pour voir sa mère à Paris. Elle lui lançait depuis longtemps des appels timides mais il se rétractait.
Toujours confiant, il pensa que sa rectitude et son sens de l'obéissance suffiraient à aveugler Daniel. Mais ce dernier était si apte à discerner le moindre changement d'état d'esprit chez son jeune amant qu'il fut immédiatement aux aguets. Que tramait Niels qui semblait soucieux de s'isoler pour téléphoner et envoyer des messages ? Le danseur habitait désormais un grand deux pièces dans le quartier du Castro. En son absence, Daniel y prenait ses aises. Il y fouillait souvent et discrètement, redoutant que Niels lui cache quelque chose. A la lecture de la lettre, il fut pris de fureur et annonça à Niels son immédiat départ pour la France.
-Mais comment ça, tu pars ?
-Des idées pour un nouveau roman.
-Tu veux écrire un roman qui se situe en France ?
-J'ai ça en tête mais on verra. De toute façon, les Américains adorent ce pays. Tu ne savais pas ?
Le danseur était très ennuyé. Il avait lui-même un billet.
-Quoi ? Tu ne dis rien.
-Daniel, j'ai renoué avec ma mère. Tu sais, elle est guérie mais pas si bien portante.
-Et tu as pris tes dispositions pour la revoir ?
Niels rougit violemment mais son amant le prit dans ses bras et le cajola.
-C'est naturel. Tu iras la voir. Nos dates ne concordent pas et je ne serai pas avec toi.
Webster affichait un air sûr de lui qui était assez intriguant. Mais en même temps, Niels ne pouvait que faire profil bas. L'important était qu'il le laissât aller en France et ne s'enquit pas d'un projet autre qu'un séjour à Paris. Les livres de Daniel se vendant très bien, il gagnait de l'argent. La troupe de Niels en manquait parfois et l'écrivain fournissait des aides substantielles. En outre, il était aimant à sa manière rugueuse et autoritaire et au delà des rituels et des manies étranges, le danseur prenait la mesure d'un tel attachement. Il était sombre mais réel.
Se sentant envoûté par une pianiste que, jadis, il a connue, Niels, jeune danseur classique, veut qu'on l'exorcise. Daniel Webster, personnage difficile à cerner, lui prête main forte...
Il vit clairement Irène dans la clinique où elle était. Elle venait de reprendre conscience sans que personne ne le sut et regardait autour d'elle.
-Madame...
Elle n'entendait pas.
-Madame...
Elle sembla comprendre, bougea les yeux, regardant à droite et à gauche.
-Me vouliez-vous du mal ?
Elle souriait légèrement.
-Me vouliez-vous du mal ?
Il attendit longtemps, conscient d'elle puis elle sourit en silence. Au même moment, Niels se sentit atteint. Malgré lui, il lutta. Il lutta toute la nuit. Elle grandissait en lui et se déchaînait, Daniel lui opposant de garder le danseur sous son ingérence. Niels semblait parfois hagard. La foudre l'avait frappé. Il haletait. Il se noyait. Il hurlait ou rampait dans les couloirs vides. Il n'y avait plus de lumière et l'air semblait se raréfier...
Ni Diane ni Daniel ne dormirent cette nuit-là parce qu'ils en étaient inquiets.
-Seigneur mais tu n'y vas pas ?
-Diane, il faut attendre l'aube.
-Mais pourquoi ?
-C'est ainsi.
Quand le jour pointa, Webster alla à sa rencontre et le trouva nu sur un lit. Niels était conscient et silencieux.
-Comment es-tu ?
-Elle s'est abîmée pour moi dans un sommeil sans fin pour moi mais dans l'hôpital où elle se trouve, elle a ouvert les yeux. Elle a repris conscience et cela me stupéfie. Elle est vivante ! Je suis si heureux !
-Oh, toi alors, tu es un miraculé...Les Américains aiment les retours en force, non ?
-Qui te dit que je n'en ferais pas un ?
Webster frémit. Qui de cette diablesse ou de ce beau danseur lui échappait le plus ? C'était rageant. Pourtant, les fêtes furent très agréables et la maison s'emplit d'invités. Mêmes les dépendances ouvrirent leurs portes. On parla d'art. On flatta Diane et Daniel et on félicita ce dernier d'avoir un si bel amant. Danseur et pianiste...