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Moi, je sais d'où souffle le vent. Ecrits sur la danse.
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8 juillet 2023

ERIK N / LE DANSEUR. LES REFERENCES.HARALD LANDER.

ERIK N / LE DANSEUR. LES REFERENCES.HARALD LANDER.
Au début du roman, quand Erik Anderson intègre le Ballet royal du Danemark, il danse sur des chorégraphies d'Harald Lander. Ce danseur et chorégraphe est, à l'époque, très réputé. Harald Alfred Bernhardt Stevnsborg Lander à Copenhague 25 février 1905...
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8 juillet 2023

ERIK N / LE DANSEUR. LES RÉFÉRENCES. VESTRIS.

ERIK N / LE DANSEUR. LES RÉFÉRENCES. VESTRIS.
AUGUSTE VESTRIS Erik Anderson, au long de sa carrière, revient souvent à Vestris. A Londres, dans le théâtre qu'il codirige avec Julian Barney, il danse les variations du grand danseur français. Ce "dieu de la danse" pourrait l'envahir et modifier sa...
8 juillet 2023

ERIK N / LE DANSEUR. LES RÉFÉRENCES. BOURNONVILLE.

ERIK N / LE DANSEUR. LES RÉFÉRENCES. BOURNONVILLE.
AUGUSTE BOURNONVILLE Erik Anderson est étoile au Ballet Royal du Danemark à la fin des années soixante-dix. Il est donc logique qu'il soit marqué par Auguste Bournonville. Fils d'Antoine Bournonville, danseur et chorégraphe français exilé à Stockholm...
16 août 2022

Autour d'Erik/N le Danseur. Annexe 5

Autour d'Erik/N le Danseur. Annexe 5
Je n'aime pas la mort, je la veux et, cherchant l'unisson avec ceux qui me devinent, j'aime tous les hommes. Dieu, la vie, et me tiens toujours prêt à agir dans l'intérêt de mon prochain. Je déteste la mendicité autant que les Sociétés de secours aux...
4 juin 2023

Jean Babilée ? Un prince français.

Jean Babilée ? Un prince français.
UN ÉCLAT SUBTIL ET MAT Ce sera Le Jeune Homme, ce pas de deux somptueux, amoureux et mortifère qui finit par le suicide du personnage principal. « Le jeune homme, c'était moi. Tout était d'une extrême facilité. J'avais un corps qui faisait exactement...
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4 juin 2023

Paroles de danseur : Patrick Dupond.

Paroles de danseur : Patrick Dupond.
Patrick Dupond est né le 14 mars 1959 à Paris. Enfant, il suit d’abord des cours dans un club de football puis de judo (ou karaté ?), mais ça ne l’intéresse pas assez pour y rester. Sa mère l’inscrit alors dans une école de danse à Paris . 1967 : Max...
30 mars 2021

Erik.N. Le Danseur. PRESENTATION PARTIES QUATRE A SEPT.

Erik.N. Le Danseur. PRESENTATION PARTIES QUATRE A SEPT.
PRESENTATION PARTIES QUATRE A SEPT Partie 4 A vingt sept ans, Erik a tourné en Californie un film sur Nijinsky qui a fait grandir sa réputation. Il n'a pas trente ans et veut changer. Il danse à Londres et à Paris et continue de croiser tout ce que la...
10 novembre 2024

La Nuit de l'Envol. Irène, pianiste fêtée puis en disgrâce.

 

 

Elle avait été pianiste de concert et avait vu poindre ce succès qui accompagne l'excellence et qui fait que votre nom circule parmi les initiés d'abord, puis parmi ceux qui ne le sont pas, preuve définitive que vous marquez les esprits et les cœurs...Chez les disquaires ou à l'affiche des théâtres, le nom d'Irène Diavelli s'était imposé. Après tout, elle avait fait de très sérieuses études de musique, réussi le conservatoire de Paris et joué en solo en suscitant intérêt et admiration car elle était douée ! En robe noire légèrement ouverte, ses longs cheveux brun-roux ramenés en chignon sage sur la nuque, elle avait brillé sept ou huit ans durant et, c'est vrai, on lui avait reconnu un talent singulier.

Puis, elle avait fléchi.

Elle-même avait bien conscience d'avoir perdu une pureté de jeu qui lui avait valu des louanges quand elle jouait Chopin, Beethoven ou Mozart. S'en émouvant, elle avait tenté de se ressaisir sans succès. Cette petite flamme qui était en elle et lui avait rendu plus facile l'accès aux Nocturnes ou aux Ballades du compositeur polonais ou aux concertos du jeune Wolfgang Amadeus, elle ne la sentait plus brûler en elle. Elle avait fini par comprendre que chez elle, le temps avait une valeur particulière. Pour les grands maîtres du piano, pour ces monstres sacrés dont, jeune fille, elle admirait la carrière, le fait d'avancer en âge n'était pas un facteur discriminatoire, bien au contraire. Qu'il s'assoie à leur piano en exhibant leurs cheveux gris n'enlevait rien à leur génie personnel mais semblait au contraire leur conférer une intériorité et un mystère qui les rendaient plus brillants encore. Il n'en allait pas de même pour elle. Le passage des années la rendait craintive et altérait son jeu. Techniquement, il restait bon de sorte qu'elle n'avait pas à s'inquiéter des engagements qu'elle aurait car elle ne cesserait pas de travailler. Mais il était clair qu'elle n'était plus la même. Ce qu'elle faisait, un ou une autre pouvait le faire ; à partir de là, en tant que soliste, sa position était fragile. Elle avait donc intégré un quatuor puis un trio. Dix ans soliste, vingt avec d'autres. Puis, elle s'était une nouvelle fois en route.... Toutefois, cette évolution personnelle n'avait rien d'un sabordage. Il y avait un sens à tout cela, elle le savait mais ignorait lequel.

Qu'elle se mette à donner des cours particuliers était bizarre, elle le savait, mais elle restait auréolée de ses succès anciens, possédait un piano haut de gamme et fascinait car elle était distante. Cela lui donnait le droit de choisir ses élèves et de se faire payer. Elle avait cinquante-quatre ans quand elle s'était lancée dans cette aventure. Elle vivait alors dans le Marais, près de l'église Sainte-Geneviève et ne manquait pas d'élèves

10 novembre 2024

La Nuit de l'Envol. Irène. Un second mariage défait.

 

C'était pendant cette période qu'elle avait divorcé d'Alan Williams, ce violoniste anglais avec qui elle avait, des années durant, partagé l'affiche lors qu'elle se produisait au sein du trio « La Rose musicale ». Un divorce sans encombre. D'Alan, elle était sans enfant, lui en ayant de son côté. Au fond, c'était peut-être pour cela qu'ils étaient restés amis. Il était reparti en Angleterre tandis qu'elle partait sur la Côte d'Azur et ils se téléphonaient souvent.

-Un mariage tranquille, un divorce facile, une amitié sans faille...

C'est ainsi qu'Irène définissait leurs relations. Il n'en allait pas de même de son premier mariage qu'elle qualifiait d'erreur de jeunesse. Allons donc, elle avait vingt-quatre ans et avait commencé sa carrière de soliste. Il était allemand par son père et hongrois par sa mère et se nommait Bruno. Française de nationalité, Irène avait une famille cosmopolite et ce jeune homme lui plut car il lui ressemblait sur ce point. Grand, assez beau, élégant, il affichait un pragmatisme et une efficacité toute germanique à ses dires et, conscient du talent d'Irène, il avait voulu conduire sa carrière. Les meilleurs engagements, les meilleures salles, des critiques optimales et un compte en banque bien rempli, voilà quel était son programme.

Il aimait son intensité.

Irène aimait ainsi expliquer les dissensions qui étaient allant augmentant entre Bruno et elle : c'était un homme qui n'aimait que les sens uniques, les directions bien définies, or elle avait choisi de bifurquer. Il ne croyait pas qu'elle ait perdu ce feu intérieur qui l'avait tant portée. Fragile, elle était dévitalisée et atteinte dans son art par des énergies négatives émanant de ses rivaux. Une thérapie suffirait. Il y avait de bons spécialistes...Mais elle n'avait pas voulu, préférant jouer avec d'autres.

Au bout de quatorze ans, l'un et l'autre étaient à bout. Quoi qu’il fasse, Bruno n'avait plus de poids artistique dans la carrière d'Irène Diavelli. Il était parallèle à elle, ce qui le jetait dans une rage folle et le rendait verbalement violent. Il refusait pourtant le divorce, son argument majeur étant l'enfant. Ils avaient eu un fils, qui n’était guère alors qu'un garçonnet de dizaine d'années portant le prénom intemporel de Pierre. Toutefois, au bout du compte, il avait fini par jeter l'éponge. Pierre, alors âgé de quinze ans, avait d'abord été confié à sa mère mais à dix-huit, il devenait majeur et donc capable de choisir par lui-même ce qui était le meilleur pour lui. Lui-aussi avait des dons mais les siens étaient liés au chant. Quittant Paris, il était parti à Berlin où son père vivait désormais. Souvent, au début du moins, il avait appelé sa mère et pris le train ou l'avion pour venir la voir. Puis, il avait été diplômé et avait commencé sa carrière de baryton. C'était un jeune homme au beau physique et à la voix à la fois solide et pleine de nuances. Elle le savait, il visait des engagements sur de très grandes scènes. Confiante, elle savait qu'il les obtiendrait. Pour l'instant, Bruno, son père, lui servait d'impresario. Ce fait qui aurait pu déprimer Irène la galvanisait. Bruno n'avait pu réaliser son rêve avec elle ; avec leur fils, il le ferait. Un jour prochain, Pierre aurait un premier rôle à l'Opéra de Paris, à Covent Garden ou encore au Metropolitan de New York...Elle prendrait l'avion.

7 novembre 2024

La Nuit de l'Envol. Partie 1. Anaïs et Raphaël.

 

2. Irène, pianiste dans une école de danse.

A l'Académie Fontanarosa, Irène Diavelli, qui fut une grande pianiste, accompagne des cours de danse au piano. Deux jeunes danseurs ont attiré son attention: Raphaël Lindhardt et Anaïs Basso. C'est cependant Raphaël qui le fascine.

Anaïs Basso s'était placée à la barre, dans la rangée des filles et faisait depuis un moment les exercices habituels qu'Irène accompagnait au piano. Il y avait peu d'élèves dans la salle, six seulement. C'était les trois garçons et les trois filles que la directrice de l'Académie avait sélectionné pour présenter des concours prestigieux. Leurs dates en étaient encore lointaines mais les jeunes gens devaient se livrer à un entraînement intensif en marge de leurs études. Ils étaient tous en terminale et faisaient tous de la danse depuis longtemps. La sympathie d'Irène allait aux garçons car en province vouloir faire de la danse classique à un haut niveau quand on n'est pas une petite fille relève du parcours solitaire et difficile. Ils avaient dû en braver des difficultés pour être encore là alors qu'ils étudiaient dans des établissements publics où, massivement, les garçons aimaient le foot. A l'époque où elle s'était dirigée vers la musique, Irène avait été portée par sa famille qui, sans être très cultivée était ouverte d'esprit. Leur fille montrait de très bonnes dispositions pour le piano. Elle était de plus assez jolie et bonne élève. Tout était pour le mieux. Irène aurait menti en disant qu'elle n'avait jamais été victime de préjugés mais ceux-ci l'avaient accablée plus tard, quand sa carrière de soliste périclitait et qu'on alléguait devant elle la fragilité psychologique des femmes ainsi que leur manque de rationalité...Intérieurement, elle savait bien, elle, que la même chose arrivait à des hommes mais comment le dire ? Elle avait connu une période difficile avant que sa carrière ne redémarre, elle devait bien l'avouer mais y avait-il une commune mesure avec les difficultés rencontrées par ces trois garçons ? Deux d'entre eux, elle l'avait appris, avaient du se prémunir contre des préjugés homophobes tenaces et y étaient parvenus. Le troisième, le garçon blond, n'avait pas eu le même parcours, elle le sentait. Il était le plus doué des trois, ce n'était pas difficile à deviner, et aussi le plus secret. Il était là, de l'autre côté de la salle, faisant les mêmes exercices à la barre que les filles en s'appuyant sur les consignes orales données par le professeur et le rythme du piano. Le regard d'Irène s'arrêtait souvent sur lui.

-Dans quelques mois, ils se jetteront dans la mêlée, histoire d'intégrer une première compagnie de danse qui sera un tremplin pour eux. On leur aura appris à viser plus haut et ils le feront. Ils ont la flamme et la garderont. J'ai foi en eux.

Au fur et à mesure que les semaines passaient, Irène avait appris à connaître ceux qui consacraient beaucoup de leur temps à la préparation physique et intellectuelle de ces jeunes espoirs. L'Académie Fontana rosa se targuait, en effet, de donner à ces jeunes espoirs de la danse un enseignement de qualité en marge des cours exclusivement réservés à leur art

10 novembre 2024

La Nuit de l'Envol. Une pianiste meurrtie et une école de danse.

 

 

Depuis longtemps déjà, Irène avait relativisé les effets négatifs de sa rupture avec son premier mari. Il s'était montré vindicatif et de mauvaise foi jusqu'au bout et lui en avait voulu des années durant, certes, mais elle avait trouvé des compensations. Elle faisait des tournées avec les groupes auxquels elle appartenait et ces voyages feutraient sa douleur. Sa sœur, restée à Paris, gardait Pierre. Et puis, quand le divorce avait été effectif, elle se déplaçait souvent, ayant la sensation que, fugacement, ce feu qui était devenu si ténu en elle, redevenait violent. Il y avait des soirs où Chopin lui appartenait. Chez elle, elle jouait les Ballades du maître polonais, la première surtout et restait ensuite en silence, immobile, partagée entre cet appel discret à la souffrance et une sensation de bonheur qui la laissait ravie.

Et son second mari était tellement gentil ! Pourtant, il était parti lui-aussi et il y avait eu ces leçons à Paris, ces listes d'attente rassurantes...Elle n'avait pas tout perdu, au contraire. La musique sous tendait toujours sa vie, non ? Il aurait pu en être ainsi des années encore mais tout d'un coup, l'idée de préparer de jeunes pianistes à des concours difficiles avait cessé de lui plaire.

Cette fois, elle voulait partir dans le sud de la France, vivre à Cannes. Elle y serait oisive en attendant une belle opportunité...Et elle l'avait trouvée !  Depuis peu, elle se rendait dans un cours de danse. L'idée d'accompagner au piano de jeunes danseurs en répétition lui était venue soudainement mais ne la quittait pas. C'était un travail simple que pouvait accomplir quelqu'un de bien moins brillant qu'elle mais pour avoir ce poste, elle avait argumenté avec une telle intensité qu'on l'avait conviée à venir deux fois par semaine accompagner les cours les plus avancés. Cela semblait lui faire tellement plaisir d’autant qu'elle ne rechignait pas à accompagner les autres ! Elle était Irène Diavelli tout de même et l'avoir dans les murs ne pouvait nuire à la réputation de l'école. Bien au contraire...

Irène ne pouvait nier que son arrivée à l'école de danse avait coïncidé avec la multiplication de ses brutaux réveils matinaux dus à des cauchemars persistants. Le monde des rêves, même si ceux-ci offraient des aperçus déroutants sur des univers intérieurs insoupçonnables était fascinant par les formes qu'il savait revêtir. Elle le savait pour avoir déjà eu des périodes agitées où elle faisait souvent des cauchemars. Elle n'avait, cette fois, aucun vrai sujet d'inquiétude, sa vie ayant pris un tour plutôt heureux. Toutefois, ces rêves déstabilisants étaient là...

-J'aurai des élèves ce matin et encore un cet après-midi et puis il y aura ce cours à l'école de danse. Cette fille longiligne, Anaïs quelque chose, je dois surveiller ses progrès car ils me galvanisent. Et puis, il y a ce garçon, ce Raphaël si prometteur...Une brune typée et rieuse, un blond aimable mais un peu distant...Mes étoiles de la danse au rythme de ma musique ! Vivement ce soir.

Irène oublia vite son rêve d'immense oiseau et à dix-sept heures, dans la salle du cours spécial de l'Académie Fontana rosa, elle s'installa au piano...

 

 

10 novembre 2024

La Nuit de l'Envol. Nice. Irène et ses rêves inquiétants.

 

1. Irène Diavelli. Rêve et réalité.

Jadis, Irène, qui a fait de solides études de piano, a été célèbre mais son succès s'est tari. Après une longue maladie nerveuse et deux mariages ratés, elle est pianiste dans une école de danse, à Nice.

Elle avait fait un rêve bizarre. Elle était un oiseau de conte de fée, bleu aux ailes mordorées et s'élançait vers un ciel limpide qui lui promettait un vol sans souci, avec de longs passages où, laissant ses ailes largement ouvertes mais totalement immobiles, elle pouvait planer. Elle n'imaginait rien de mieux pour un oiseau magique que ces instants où, semblant glisser dans un azur qu'aucun nuage ne venait altérer, il était possible d'embrasser le monde d'en bas et d'en saisir la pleine et entière beauté. Juste traverser le ciel en glissant et s’émerveiller des châteaux enchantés, des villes enserrées dans des murailles multicolores, des rivières bleutées et des forêts d'un vert profond. Juste suivre l'entrelacement des routes et des chemins et observer ceux qui, à pied, en voiture attelée ou à cheval, s'y déplacer avec ou sans hâte.

Dans son rêve, elle avait cru profiter sans fin du magnifique spectacle qui s'offrait à elle depuis qu'elle était oiseau et l'arrêt brutal de son vol l'avait pris par surprise. D'où venait cette flèche scintillante à la taille extraordinaire ? D'où l'invisible archer avait-il bien pu tirer ? Existait-il dans ces royaumes traversés un soldat d'une force si grande qu'il pût atteindre au cœur un oiseau aussi éloigné de lui ? Il fallait que cet archer fût un héros dont on n'avait jusque-là que soupçonner les dons hors du commun et qui, tout d'un coup, montrait sa puissance...Mais alors ? Était-elle un oiseau dangereux, elle qui avait pris ce grand volatile pour quelque prince ou quelque princesse victime d'un maléfice ? Ou au contraire cet archer à la précision magnifique avait-il pour mission secrète de tuer la créature enchantée pour libérer le ou la captive qui était retenu prisonnier ? Elle ne cessait de descendre en longs tournoiements et jamais la terre ne lui paraissait proche. Prise dans une spirale, elle continuait encore de penser, espérant une issue positive mais elle déchanta brutalement. Le corps du grand oiseau magique heurta brutalement le sol et se désarticula. Elle sentit qu'elle était un cœur qui s'arrêtait de battre et cessa bientôt d'entendre des cris et des interpellations autour d'elle. Elle perdait la vie.

Elle était éveillée maintenant et mécontente. Quand elle reprenait conscience après un rêve à l'issue négative, elle mettait la journée à s'en remettre. Il y avait longtemps que cela ne lui était plus arrivé et les rêves qu'elle faisait depuis deux mois environ empruntaient souvent à l'univers des contes de fées en n'en gardant que le positif. Elle était un Petit Poucet adroit et fraternel, une Belle au Bois dormant désireuse d'échapper à de vilains maléfices ou encore un Chat botté prêt à partir en campagne. Mais ce rêve-là...Elle trouvait la mort, voilà...

Retrouvant le sens du quotidien, elle fila se doucher puis s'habilla. Avant de déjeuner, elle s'assit sur son lit et regarda son livre d'icônes. Il l'apaisait toujours et ne lui fit pas défaut. Ce Christ au visage si peu matériel qu'elle contemplait eut sur elle ce même pouvoir guérissant qu'avait sur elle, quelques passages des Évangiles ou le texte des prières les plus courantes. Elle contempla, lut et fit silence. Quelques instants plus tard, attablé devant un thé blanc délicat et des tranches de pain complet, elle se sentit autre. Elle balaya son rêve. L'apaisement était là.

Elle finit de se préparer et sortit.

 

 

7 novembre 2024

La Nuit de l'Envol. Partie 1. Ecole de danse et rêves adolescents.

 

 

Cela signifiait, en termes clairs, que plus les échéances se rapprocheraient, plus le bagage des futurs postulants aux grandes compagnies internationales serait sérieux. Après avoir affronté le bac, ils se lanceraient dans les concours qui émaillaient l'été, guettant les étapes éliminatoires et faisant tout pour les franchir...

-Il y a de quoi les éreinter surtout s'ils n'imaginent pas d'autres avenirs.

En parlant avec l'un ou avec l'autre des enseignants de l'Académie, Irène avait compris qu'au départ, aucun des six jeunes gens n'envisageait un avenir en dehors de la danse classique. Leur jeunesse, leur inexpérience et leur ambition les rendaient catégorique. Pourtant, en continuant ses investigations, elle avait bien saisi que pour deux d'entre eux, la détermination n'était plus aussi vive et qu'à tout prendre, ils réussiraient à se consoler d'avoir failli aux rigoureuses sélections présentes à chacun de ces concours. Les quatre autres étaient inébranlables mais, devançant Marie et Benoît, Anaïs et Raphaël vouaient à leur réussite un tel culte que faillir à leur mission d'éclairer de leur grâce et de leur génie propre l'univers de la danse classique les laisserait dans le plus profond désespoir.

Irène avait appris cela d'un des enseignants de l'Académie, qui enseignait à ces jeunes élus, l'histoire de la danse classique, l'existence de grandes traditions et la singularité de ceux et celles qui y avaient laissé leurs noms. Apparemment, ce Bertrand Ducaussel semblait sûr de lui. Irène s'en inquiéta.

-Vous pensez donc qu'ils ne se remettraient pas...

-Ils mèneront leur vie d'adulte mais se sentiront trahis dans leurs espoirs.

- Mais,j'entends dire partout que ces quatre jeunes gens sont promis à un avenir éblouissant, particulièrement ces deux jeunes danseurs que nous évoquons. Que pourrait-il bien leur arriver ?

-Nous leur donnons de grandes espérances, je dois bien le reconnaître, et nous avons foi en eux...

-Justement.

-Mais pour avoir embrassé une profession artistique, vous savez que tout peut être très difficile !

-C'est vrai mais vous êtes contradictoire. Vous savez qu'ils sont doués. Auriez-vous peur de leur brillance ?

-Ah non, pas du tout ! Pas du tout ! Ils nous feront honneur !

7 novembre 2024

La Nuit de l'Envol. Chapitre 1. Raphaël et Anaïs à l'entrainement.

 

Au fond Bertrand Ducaussel craignait qu'une simple erreur humaine (un membre de jury de méchante humeur ce jour là, un moyen de transport public qui n'était pas à l'heure) prive de façon arbitraire des jeunes gens promis à en avoir une d'une somptueuse carrière. Rien de plus. Irène apprécia que son interlocuteur fut si prompt à avouer des craintes qui reposaient sur des failles humaines et non sur la valeur des futurs candidats. Cette façon d'être révélait son sens de l'humain. Elle s'efforça donc de le rassurer.

Et elle se mit en chemin. Ces deux danseurs qu'elle aimait contempler à l'entraînement, elle décida de mieux les connaître. A priori, ce ne serait pas aisé. Anaïs appartenait à la bourgeoisie cannoise par sa famille et il faudrait, pour se rapprocher d'elle, mettre en avant son passé de concertiste, auquel dans ce milieu, on risquait de ne pas être insensible. Irène ne trouvait pas si compliqué de parvenir à ses fins. On lui avait déjà proposé de faire un récital de piano à des fins caritatives. A chaque fois, elle avait refusé. L'Académie Fontana rosa venant de renouveler sa proposition, elle pourrait accepter cette fois. Les élèves de cette école viendraient en masse et ces six privilégiés auraient des places d'honneur. Se rapprocher d'Anaïs par ce biais était très envisageable.

Pour Raphaël, il n'en allait pas de même. Elle avait cru comprendre qu'il était à Cannes suite à des turbulences familiales et qu'il était inscrit à l'école depuis deux ans seulement. Très vite, il y avait été repéré. Une partie de sa famille vivait en Europe du nord. L'autre était en France mais pas à Cannes. Il était là chez une amie de sa mère qui se montrait le moins possible à l'école. Lui parler à la fin du récital serait simple mais ne permettrait pas une accroche suffisante...Elle devrait trouver un moyen.

L'annonce du récital qu'elle donnerait pour promouvoir l'Académie entraîna un enthousiasme sans fin. Irène se revit à ses débuts quand elle devait ses preuves comme soliste...Dans la belle salle de spectacle qu'on avait trouvé pour elle, elle devrait montrer ce qu'elle savait faire. Sentant s'aviver en elle cette flamme qui avait tant décru parfois et l'avait plongée dans le doute, elle ne douta pas qu'elle devait travailler d'arrache-pied et se mit au travail, ajournant bon nombre de leçons qu'elle s'était engagée à donner. Tandis que seule elle répétait, elle laissait des images lui apparaître. Elle était toute jeune à Paris et passait son premier concours. Elle était à Milan pour un concert où on l'avait beaucoup applaudi puis à Londres un soir où elle ne s'était pas sentie très inspirée. Elle se disputait avec Bruno qui refusait qu'elle abandonne sa carrière solo. Elle donnait une nouvelle jeunesse au Quatuor Blanc qui venait de l'engager et le quittait pour ce trio où elle serait d'abord heureuse puis très inquiète. Cela, c'était sa vie et elle aimait que ces soirs où elle avait joué Chopin, Brahms, Prokofiev ou Debussy lui reviennent en mémoire. Elle avait cependant décidé de se tourner vers un répertoire qu'en tant que soliste, elle avait peu abordé. Elle jouerait les Gymnopédies d'Erik Satie. L'intégrale. Et un peu de Stravinski, aussi ou du Bartok. Ils aimeraient. Elle travaillait. Elle devait les charmer.

Quand elle cessait de jouer du piano, elle voyait très nettement les silhouettes et les visages des six danseurs pour lesquels elle donnait de son temps. Deux, bien sûr, avait l'avantage.

20 mai 2024

Erik N / Le Danseur. Partie 2. Balanchine.

 

Balanchine était mort quelques années auparavant mais sa stature auréolait la maison. C'était le fils d'un compositeur géorgien qui était entré par hasard, à l'âge de neuf ans, à l'école des Ballets impériaux, à Saint-Pétersbourg ! Quel merveilleux début d'histoire. Robbins avait tracé sa route en Amérique et était passé de la comédie musicale au ballet classique et du ballet classique au cinéma avec une grande sûreté. Mais Balanchine ! Il était difficile de ne pas l'admirer. Si la carrière de Robbins était très américaine et plus facile à connaître, celle de Balanchine était internationale. Or, à New York, il était dans « sa » maison. Le New York City Ballet était une des troupes de ballet les plus prestigieuses du monde avec le Kirov et l'Opéra de Paris. C'était la demeure d'un petit Géorgien qui était né dans une famille de compositeurs, de danseurs et de soldats. Le trouvant peu motivé pour la danse, ses parents l'avaient orienté vers une carrière militaire mais, en fin de compte, il avait désobéi ! Soldat, non, certainement pas. C'était la danse classique qu'il voulait apprendre et il intégra la prestigieuse école de Saint-Pétersbourg : l'école des Ballets impériaux. La Révolution étant venue, l'école ferma et le jeune George, voulant survivre, crut bon de jouer du piano pour accompagner des films muets avant que l’école, quelque peu malmenée, n'ait rouvert ses portes ! Elle fonctionna de nouveau et reçut les noms de « Conservatoire de Saint-Pétersbourg » et de « Conservatoire de Leningrad ». Il y apprit beaucoup et il étudia au conservatoire aussi où il apprit le piano, le contrepoint, la musicologie, l'harmonie et la composition. A vingt ans, il créait des ballets et avait une petite troupe qui ne fut pas jugée licite.  Quand il partit en Allemagne, en 1924, il dansa pour la République de Weimar avec d'autres danseurs russes dont Tarama Geva, sa femme, Alexandra Danilova et Nicolas Efimov mais ils choisirent de se dérober à l'Union soviétique et, à Paris, Diaghilev les accueillit. Il créa plusieurs ballets pour les Ballets russes et ne se ménagea pas. Mais Diaghilev mourut en 1929 et sa belle création se désagrégea. Nullement abattu, Balanchine émigra aux États-Unis où il finit, grâce à un mécène, par fonder la compagnie de danse qui l'engageait à ce jour, lui, Erik. C'était écrasant : Balanchine n'avait rien fait sans Stravinski mais il avait aussi fait avec Darius Milhaud, Henri Sauguet, Kurt Weil et tant d'autres ! Comment pouvait-on être ainsi ? Saint-Pétersbourg, la Révolution, Diaghilev, Serge Lifar, l'Amérique à travers Broadway d'abord puis avec l’école de danse qu'il mettait en place avant d'en arriver à ce corps de ballet ! Cette vie extravagante, ces pays traversés, ces épouses, la musique, la danse. La danse surtout. Tout chez cet homme était impressionnant avant son arrivée en Amérique et tout le restait tandis qu'il s'y installait. Un directeur de ballet qui se double d'un chorégraphe, d'un créateur et d'un grand mélomane, c'est bien. S'il est musicien, c'est mieux, mais s'il se mêle de faire danser Fred Astaire, c'est incroyable ! Cet homme avait vécu dans plusieurs pays et sous plusieurs régimes. Il avait fui un régime politique contraignant, tout laissé et conduit une troupe de danseurs à travers les États-Unis comme un grand baladin avant de créer une troupe extraordinaire. Depuis son adolescence, Erik avait été bercé du récit de sa vie.

Jerome Robbins, son successeur, avait lui-aussi une trajectoire singulière mais elle l'impressionnait moins. Issu d'une famille de juifs russes émigrés aux États-Unis, il n'avait pas connu le déracinement. Il avait fait des études de chimie qu'il avait abandonnées pour des raisons financières puis avait étudié la danse classique et moderne, appris le théâtre avec Elia Kazan entre autres et appris à jouer du piano et du violon. Dès 1939, il s'était produit dans des comédies musicales chorégraphiées par Balanchine et avait commencé à imaginer ses premiers ballets. En 1940, il avait intégré l'American ballet theatre comme soliste et en 1944, il avait chorégraphié son premier ballet, Fancy Free, qui lui avait ouvert les portes de Broadway et du cinéma. Il avait mis en scène   West Side Story en tant que spectacle et avait obtenu là un immense succès. Erik était stupéfait qu'un homme qui avait pu avoir un grand succès avec une mise en scène du Roi et moi ait pu franchir les portes du New York City ballet et rejoindre Balanchine ! Où pouvait-on trouver pareille merveille sinon aux États-Unis ?

20 mai 2024

Erik N / Le Danseur. Partie 2. Mise à l'épreuve.

 

-Parlons de tes rendez-vous. Allons...

-Jerome Robbins est une légende. Dois-je de te le dire ? Ça a été bref. Il attend de me voir au travail. Martins m'a présenté mon contrat et a parlé de mes rôles. Plus technique et plus proche. J'ai terminé.

-Tu es bien laconique ! Au moment du repas, tu seras plus bavard…

Erik enfila un imperméable gris et posa sur sa tête un feutre de même teinte, survivance de son dandysme. Avant de sortir, il dit à son ami en le regardant avec rancœur :

-Je mange seul.

-Tu prends tout très à cœur...

-A cœur ? Oui. Je n’ai pas travaillé pour une compagnie assez prestigieuse, c’est cela ? Tu ne peux savoir à quel point j'ai regretté de ne pas avoir appris la danse au Kirov. Pas la bonne date de naissance, pas le bon pays. Je sais que ça aurait été extraordinaire. J'ai été formé par une allemande puis par un russe et une Finlandaise qui eux savaient de quoi ils parlaient et surtout de qui. Ces images des danseurs russes ont accompagné mon enfance et mon adolescence. Je les ai tant regardées. J'ai appris à danser en pensant à Pavlova, à Karsavina et à Nijinsky. J’ai peur, oui mais pas pour les raisons que tu évoques.

Julian, abasourdi, prit la mesure d'un désir et d'une attente qui allaient bien au-delà de lui, lui qui par fatuité avait escompté que ce danseur qu'il aimait cherchait ce prestigieux contrat pour se rapprocher de lui.

-J'ai été maladroit.

Erik le toisait presque, lui en voulant de cette mise en cause.

-Ils vont m’ovationner et tu verras quelle a été ma formation…

-Je t’ai vu danser et je suis tout de même connaisseur. Je t’ai atteint plus que ce que je voulais. Reste, je t'en prie. Voyons...

Erik franchit la porte de l'appartement sans lui répondre. Il revint deux heures après très calme et vidé de toute colère. Julian, mal à l'aise, s'assit en face de lui.

-Toujours heurté ?

-Non.

Pendant l’absence du danseur, le décorateur avait trouvé dans son salon deux chaussons de danse teints en noir.

-Ils sont anciens, n’est-ce pas ?

-L'un d'eux est un objet de collection !

-Dis- m’en plus.

-Il y a deux d'époques différentes. L'un est récent, l'autre ancien. Du sur-mesure. Le plus vieux est russe. Un danseur du Kirov l'a porté. C'est un cadeau de mes professeurs, le Russe et la Finlandaise. L'autre est danois et je l'ai teint. Il ressemble à l'autre comme ça. Ce sont des talismans. Le passé et le présent…

-Laisse-moi les regarder encore.

Erik accepta et quand son ami les eut contemplés, ils s'observèrent. Rien n'était comme Julian le voulait et il regrettait les beaux scénarios romanesques que, pendant des semaines, il avait laissé se dérouler dans sa tête mais ce danseur à l'étrange caractère était sa chance, il le savait et de toute façon, il l'aimait déjà pour longtemps.

-Tu ne sais vraiment pas qui a pu porter le chausson russe ?

-Plusieurs noms ont été avancés mais je n'en sais pas plus. Il date des années cinquante. J'aurais préféré bien avant.

-C'est déjà bien...

Plus tard, le décorateur regagna sa chambre pensant que cette fois, il y dormirait seul mais Erik qui avait manifestement relu sa programmation et beaucoup lu le rejoignit. Ils restèrent immobiles l'un près de l’autre, tous deux nus et pensifs. Un danseur bande toujours ses forces et demain il est prêt à s'élancer. Aussi retient-il ses pulsions. C'est une remarque attendue. Ce soir-là, elle fut vraie. Longtemps immobile et les yeux grands-ouverts, le jeune homme exacerba le désir de celui qui reposait auprès de lui. Il ne le voulait pas ainsi mais il était tout à sa promesse et à sa résolution. Tendre le bras pour être rassuré en touchant le corps ami ou l'appeler lui aurait paru fautif. Il s'en garda et aspiré dans une histoire nouvelle dont le sens ne cessait de lui échapper, le décorateur fit de même. Tout au plus lui demanda- t-il au cœur de la nuit s'il savait ce qu'il en était advenu de l'autre chausson russe. Le danseur eut un doux rire :

-Je n'en ai aucune idée, hélas. Tu sais, je voudrais tant le savoir !

-Tu n’es plus en colère, on dirait…

-Non.

-Ils vont t’adorer, je le sais. Jeune guerrier, jeune prince…

-Tu leur laisses beaucoup de temps ?

-Non.

Au matin, ils se contemplèrent rapidement puis se séparèrent non sans avoir remarqué qu'après cette question, ils s'étaient l'un et l'autre endormi.  Erik était déjà en route que Julian retrouvait toute sa raison. Le succès attendait cet Erik qui ne cessait de le surprendre.

20 mai 2024

Erik N / Le Danseur. Partie 2. Erik au New York City Ballet. Des rôles à venir.

Il rentra lentement en faisant des détours et chez Julian, qui était absent, regarda la programmation que Martins lui avait donnée. Des œuvres prestigieuses pour la plupart où il avait souvent le premier rôle dans des chorégraphies exigeantes. La mise à l'épreuve était évidente. Ne voulant à aucun prix se laisser distraire, Erik chercha dans la bibliothèque de son ami tout ce qui avait trait aux ballets qu'il allait interpréter, tant pour les livrets que les notes chorégraphiques, les décors et les musiques. Il lut encore et encore, travailla mentalement les chorégraphies, utilisa le piano droit que son ami avait placé dans son grand salon et visionna même quelques vidéos de ballets qu'il connaissait mais pas n’avait pas forcément dansé. Redevenant passionné, il en oublia ses craintes et quand Julian, qui travaillait de nouveau, revint vers dix-huit heures, les bras chargés de courses, il le trouva revisitant la première chorégraphie d'Orphée et Eurydice, celle que Balanchine avait proposée en 1936 et qui n'avait pas eu de succès. C'est cette version là que Jerome Robbins reprogrammait. Le décorateur le salua en souriant et alla déposer son fardeau à la cuisine dont il mit du temps à revenir. Quand il en sortit, il portait un vase chargé de grands lys. Il ne disait rien et quelque chose dans sa manière d'être soufflait à Erik qu'il le faisait exprès. Le silence régna encore jusqu'au moment où il prit sur une table basse la fiche de programmation que Martins avait remis au danseur. Il la lut avec attention.

-C’est ambitieux mais tu es un bon danseur.

-Un bon danseur…

Erik avait abandonné les notes qu'il consultait sur la chorégraphie. Il était sombre tout d’un coup et son ami, qui l’observait, fut incisif.

-Tu as des regrets ?

-Quoi ?

-Tu as des craintes ?

-Mais de quoi parles-tu ?

-De toi, de ton visage, de ta nervosité.

-Non. Je me suis préparé, tu sais…

Julian le toisa quasiment avant de lui sourire avec gentillesse comme il l'avait fait en entrant mais les forces d'Erik restèrent bandées.

-Je trouverais logique que tu aies des inquiétudes. Tu es aux USA. C'est une très grande compagnie de danse et pour l'instant tu ne connais que Londres qui peut être mis en concurrence.

Cette fois, ce fut Erik qui toisa son ami.

-Quoi ! J’étais étoile au Danemark. J’ai dansé à Londres et ailleurs aussi, quand j’étais artiste invité !

-Oui, bien sûr… Je vois que ce n’est pas le moment de polémiquer ! Tu intègres le New York City ballet. Ils attendront de pouvoir se lever pour t'applaudir. Tu en es conscient, je le sais.

-Ils le feront. Je les surprendrai.

-Un jeune guerrier…

-Oui.

-Tu sais qui a dansé ici, bien sûr…

-Bien sûr.

A nouveau, Julian fut presque narquois et il le resta tant que sur le visage de son ami se mêlèrent des sentiments aussi contradictoires que le discret appel au secours, la rancœur, le contentement d'avoir démasqué une ruse et la tristesse face au manque de considération dont il était l'objet. Ce dernier sentiment finit par l'emporter et Julian le vit rassembler les livres qu'il avait consultés, les notes qu'il avait prises et les vidéos. Il ne garda qu'un petit lot ainsi qu'un grand carnet sur lequel il avait pris des notes sur les chorégraphies. Il referma le piano et alla placer ce qu'il voulait encore regarder dans la chambre d'ami. Quand il sortit, il s'était changé et paraissait plus austère encore que quelques instants avant. Julian le sentant bien plus blessé qu'il ne l'avait escompté tenta de l'apaiser :

-Je cherche à te provoquer, tu le vois bien ! Allons, cessons cela. Tu ne m'as pas parlé de tes entretiens. Il faut que tu le fasses, non ? De toute façon, on va dîner.

-Non, moi, pas ici.

20 mai 2024

Erik N / Le Danseur. Partie 2. Erik à New York. Difficultés avec Julian.

 

C'était clair et rude mais tout était dit. Erik refusait d'être mis en avant, il n'était pas l'amant en titre. Il recevait des conseils qu'il ne dédaignait pas et estimait certains amis de Julian mais il avait déjà un système de références : cette Finlandaise avec qui il parlait souvent au téléphone, Jane Hopkins à qui il écrivait et ce directeur artistique danois qui l'avait propulsé ici. En outre, il n'avait pas besoin de Julian pour parler avec Martins. Les déambulations à deux reprirent comme au début de même que les dîners et tous deux en furent d'abord ravis avant que le malaise ne se réinstalle. Il devint d'autant plus aigu que le danseur se mit à sortir de son côté, sans penser à mal et toujours dans l'optique d'une prise de distance. Il était fraîchement arrivé et ne pouvait encore sans risque être indépendant aussi louvoyait-il en allant faire du patin à glace avec son amie Jennifer ravie qui admirait son aisance, manger chinois avec David et Barbara, d’autres amis danseurs, qui aimaient les restaurants de quartier ou voir des films français en langue originale avec Vincent dont la mère était française. C'était peu et Julian ne s'en offusqua pas jusqu'à ce qu'il le voie un matin devant l'Opéra de New-York en grande conversation avec une jeune fille brune, une ballerine sans doute. La fille était ravissante et espiègle. Elle riait aux éclats et manifestait une proximité avec le danseur que Julian, qu'aucun des deux n'avaient encore vu, trouva excessive. Ce fut pire quand elle se jeta dans ses bras. Il le fit tourner en riant et ce faisant découvrit son ami qui les observait. Il s'arrêta net et s'écarta de la jeune fille qui continuait de rire. Choqué, Julian tourna les talons. La jalousie le suffoquait. Il était tôt : sa journée de travail commençait. Il se laissa absorber des heures durant et profita de la piscine d'un hôtel de luxe avant de rentrer. Il s'entretenait toujours, tenant à son image et il trouva ce jour-là une sorte d'ironie à le faire. Ce danseur l'aimait si peu qu'il était prêt à séduire une petite ballerine ! Et lui qui avait éconduit des jeunes gens très en vue pour ce danseur classique, n’avait que la consolation de lutter pour garder belle apparence ! Quand il rentra, il trouva Erik assis seul et en silence dans la pénombre de son magnifique salon.

-Tout va bien ?

-Oui. Une des danseuses a quitté la troupe aujourd’hui. Une latino très exubérante. Je lui ai dit au revoir devant le théâtre et on a ri.

Julian soupira :

-Je vous ai vus.

-Ah ? Mais moi, non ! Tu aurais dû venir nous parler !

-J’aurais dû faire ça ?

Erik lui fit face et resta stupéfait. Il avait violemment blessé son ami et ne comprenait pas :

-Franchement, tu ne devrais pas…Ton amour propre te joue des tours…

-Elle était prête à faire l’amour avec toi et toi avec elle.

-On s’est embrassés, rien de plus. Un baiser chaste, en plus !

-Ah oui ? J’ai de la chance, alors !

Julian, l’air fermé, gagna la cuisine où il se prépara un plateau repas. Il mangea en silence. Appuyé contre le mur, silencieux, le danseur contempla son profil buté sans chercher à plaider sa cause. Julian s’enferma dans son bureau et il le laissa à son silence mais il gagna sa chambre, il le suivit. Impeccablement vêtu, Julian avait cette autorité forte qui lui plaisait. Il se mit nu et attendit, debout, les yeux baissés que son ami s’approche de lui. Il fut pris brutalement par un être, qui, il s’en rendit compte, se retenait à grand peine de de l'insulter. Cette façon de faire, qui ne lui était pas habituelle, ne désarçonna pas son jeune amant. Passif, il accepta la colère et la possessivité de celui qui agissant curieusement augmentait son plaisir et à aucun moment, il ne cria grâce. Au matin, comme l'un et l'autre se regardaient avec surprise, Erik dit avec une simplicité désarmante :

-Elle n’était rien pour moi mais c’était une faute…

-Oui.

-Tu veux que je t’obéisse ?

-Je sais ce que tu dois faire et ne pas faire. En ce sens, oui, tu devrais m’obéir.

Il caressa doucement la joue du danseur.

-Tu comprends, Erik ?

-Oui.

20 mai 2024

Erik N / Le Danseur. Partie 2. Erik : danseur et jeune amant.

 

Travaillant beaucoup, le décorateur avait besoin de dîners à l'extérieur et de soirées dans des bars élégants. Erik répondit à ses invitations sans qu'il pût démêler s'il le faisait pour ne pas le heurter ou parce que ce type de sorties l'enchantait. Il jugeait à juste titre son ami très snob et aurait certainement choisi pour lui-même des endroits bien moins en vue et plus gais, mais il pliait.

La nuit, il acceptait des corps à corps réguliers qui éblouissaient son amant américain habitué à des étreintes conventionnelles avec ceux qu'il admettait chez lui. Au lit, Erik que Julian avait trouvé libre et audacieux à Copenhague, était d'un naturel confondant. Il n'aimait pas les conventions, avait peu d'interdits et était très ardent, montrant une nature assez double. Il pouvait se résoudre à être sage mais n'était pas contre l’audace. Julian était stupéfait et subjugué. Ce danseur à la mise souvent sévère qu'il trouvait au sortir de longues journées de travail lisant ou consultant ses notes quand il ne se préparait pas pour le rôle qu'il allait danser le soir, était aussi cet être de la nuit qui le déshabillait et s'agenouillait pour l'exciter avec un art consommé. C'était incroyable et merveilleux. Quant à lire dans ses sentiments, le décorateur le pouvait difficilement. Le jeune homme lui faisait confiance et l'estimait. En outre, il lui était reconnaissant de l'héberger, ce qui il devait l'admettre, lui rendait facile l'arrivée aux USA. Ils avaient une intimité charnelle exceptionnelle mais en cela, ils n’étaient que des amants. Où était l'amour ? Julian le souhaitait de ce danseur auquel il ne cessait de penser et à de brefs instants il lui semblait qu'il en recevait pour être rapidement désillusionné. Cependant, il ne désarmait pas. Il avait déjà aimé et été aimé et il savait que bien souvent les sentiments de l'un ne sont pas à la mesure de l'autre mais que tout peut s'inverser et se consolider. A Londres où il avait joué pour Erik le rôle d'un amuseur mondain, il s’était dit qu’une liaison avec un jeune homme aussi audacieux le guérirait de liaisons fades où il avait toujours le dessus.

Le sentant en confiance, Julian l'amena à accepter de rencontrer ses amis et ses relations. Erik avait commencé de paraître sur scène et son image se dessinait nettement : il faudrait compter avec lui. Il répétait maintenant Serenade, le second spectacle dans lequel il était programmé et qu'il avait dansé à Copenhague. Tout se stabilisait. Il commença par inviter trois couples d'amis pour un dîner exquis basé sur une cuisine américaine de terroir. Il savait recevoir. Une table splendide était dressée, tout en vaisselle luxueuse et verres de cristal. De grands bouquets de fleurs embaumaient la pièce, Julian adorant les lys et les roses, les éclairages indirects mettaient en valeur l'élégance des lieux, des meubles aux tableaux et aux miroirs ornant les murs. Le maître de maison avait des employées dont une cuisinière épisodique. Elle était merveilleuse et supervisait tout. Les autres femmes assuraient le service. Les convives que Julian présenta à Erik ne parurent pas surpris le moins du monde de le rencontrer. Un des couples s'occupait d'une galerie d'art cotée, un autre était formé de deux universitaires spécialistes d'écrivains américains dont le danseur oublia immédiatement les noms et le troisième, celui qui était formé de deux hommes, étaient des musiciens de renom. Il leur était venu aux oreilles que Julian avait désormais un compagnon magnifique. Ils venaient vérifier. Joignant à une beauté presque hiératique, une ensorcelante jeunesse et une réserve intrigante, il leur plut. Julian ne se trompait pas. La semaine suivante, le décorateur reçut sa sœur ainée et son mari, tous deux très bourgeois. L’examen fut concluant et il en alla de même, quelques temps plus tard, avec la sœur cadette et son époux. L’homosexualité de Julian ne semblait pas poser de problème à sa famille et Erik en demeura surpris.

20 mai 2024

Erik N / Le Danseur. Partie 2. Sous contrat à New York.

 

2. New York. Danser pour l'une des meilleures compagnies du monde.

Erik a obtenu ce qu'il voulait : il est sous contrat dans une des plus brillantes compagnies de danse du monde; son avenir professionnel l'inquiète donc peu. Il est perplexe quant à sa relation avec Julian Barney, l'américain qui l'a accueilmi et pris sous son aile. 

Dès son premier contact avec la troupe, le danseur comprit que son contrat prenait forme et qu'il n'avait pas grand-chose à craindre.  Si la façade du théâtre ne le convainquait pas, l’intérieur lui parut très beau, la salle lui plut autant que la scène et il parcourut les couloirs avec bonheur avant de rejoindre la salle d’entraînement. Elle était semblable à celles qu’il avait déjà vues, vaste et claire, bardée de miroirs. Ils étaient nombreux. Il était au fond et respectait les demandes : échauffements, étirements, exercices à la barre, postures diverses. Il ne réfléchissait pas et scrutait son image comme il l'avait toujours fait. Tout était très nouveau parce qu'américain mais en dehors de cela, tout lui était déjà connu. Les répétiteurs la saluèrent de façon très formelle et les danseurs l'observèrent. Certains lui sourirent. D'autres attendirent les intercours pour lui adresser la parole. On lui fit remarquer qu'à Copenhague, on travaillait huit heures par jour environ, spectacle compris et qu'à New-York, il devrait être là dès qu'on le lui demanderait. C'était puéril puisqu'au Danemark, il travaillait sans relâche. Les premiers jours, il resta sur quant à soi, se tint à l'écart des intrigues et attendit. On lui fit de nouvelles remarques qu'il ignora sur son mutisme et son origine danoise. Était-ce une épidémie ? Peter Martins avait été un brillant premier danseur de 1970 à 1983 et sa récente nomination en tant que directeur artistique le rendait redoutable. Et il y avait Erik Bruhn, qui était une gloire au Danemark et qui dirigeait désormais le Ballet de Toronto. Et d'autres encore, moins prestigieux. Trop de Danois ? A cette attaque, Erik réagit non sans orgueil :

-Le Danemark vous envoie le meilleur !

Le danseur américain qui l'attaquait eut un haut le corps.

-Tu veux dire que tu es très bon ? On verra si tu réussis.

-Vous verrez, oui.

-Aussi bon qu’Erik Bruhn alors ! Tu lui dois ton prénom ?

Erik n’y avait jamais pensé. Ses parents ne lui avaient jamais expliqué les choses ainsi, ni d’ailleurs Irina. Mais pourquoi pas ? Avant que Noureev n’emporte tout sur son passage, Bruhn avait eu son heure de gloire.

Le ton était donné mais le danseur ne plia pas et de toute façon, les répétitions d'Orphée et Eurydice commençaient. Il était précis et lumineux et comme annoncé, brillant. Julian le sut assez vite et en fut très heureux mais il resta discret, tenant compte du caractère heurté du jeune homme. Il le trouvait souvent au travail dans l'appartement, lisant ou visionnant des vidéos et le laissait tranquille. Il était heureux quand il jouait du piano, peu de danseurs à sa connaissance en ayant une aussi bonne maîtrise. Erik, lui, était plus mesuré. Il avait conscience de sa valeur mais il était simple et toujours sur le qui-vive, ne montrant aucune fatuité. Plus calme, il redevenait curieux et rieur et tous deux marchaient beaucoup dans New York, allaient voir des films et des expositions et traînaient chez les antiquaires et les brocanteurs, une des passions de Julian.

20 mai 2024

Erik N / Le Danseur. Partie 2. Rencontrer Jerome Robbins.

 

Ayant hâte de le rencontrer, Erik partit à l'avance et le trajet lui plut. Il trouvait New York très dépaysante. Il en profita donc pour contempler longuement la façade du bâtiment qui lui parut déplaisante et trop factice. Tout était, à l'intérieur, très moderne. Il attendit peu et parla avec le maître des lieux. Dans son grand bureau encombré de photos et de livres, Jerome Robbins le reçut en homme d'expérience. Il fut concis, mais ce qui devait être dit le fut.  Pas très grand, mince, il avait l'air d'un vieux sage à qui il ne faut pas essayer d'en compter. C'était une icône. Erik le perçut comme tel. Intimidé, il comprit le sens de la proposition qui lui était faite. Il s'adressait à un jeune homme qui s'était fait connaître au Danemark et avait été apprécié à Londres. Il jouissait d'une réputation flatteuse mais pas d'une réputation extraordinaire. Cela revenait à dire qu'il lui donnait sa chance car Peter Martins s'était quasiment porté garant de lui et que son intuition le trompait rarement. C'était sans doute là un cadeau merveilleux car beaucoup de jeunes danseurs passaient des examens difficiles pour intégrer le New York City ballet et bon nombre d'entre eux se désespéraient de ne pas être recrutés. Jerome Robbins fut très clair dans ses questions.

-Comprenez-vous votre chance ?

-Oui, je la comprends.

-Rien n'est facile dans ce corps de ballet et de toute façon, rien n'est facile à New York. De grands danseurs étrangers ont une énorme réputation ici. Vous le savez ?

-Je le sais. Je n’y encore jamais travaillé mais je connais cette maison. Actuellement, je n’y suis personne.

-Bien répondu et ?

-J’y serai quelqu’un.

-Bonne installation.

Une fois dehors, le jeune homme resta un moment à contempler la façade du théâtre et en se retournant, il observa celle de l'Opéra de New York. Il fut brusquement pris de crainte. Dès le départ, on lui avait comprendre qu'il était dépositaire d'un don et qu'à ce titre, il était à part. Tout le monde n'avait pas sa chance et peu était prêt à lui pardonner d'avoir de telles capacités, une redoutable faculté d'imitation et une telle sensibilité. Plus les années avaient passé, plus on lui avait fait sentir qu'il devait tenir ses promesses. La lointaine Hannah avait été ravie de lui mais c'était là peu de choses. Irina et Oleg avaient fini par s'incliner tout en lui laissant pressentir de nouveaux défis. Ses professeurs et répétiteurs du ballet danois l'avaient encensé et après eux, Covent Garden l'avait adoré. C'était très bien mais maintenant il y avait Balanchine dont il avait senti l'aura dans le théâtre, le très sélectif Jerome Robbins et pour une moindre part Martins. Que ferait- il si cette fois les promesses n'étaient pas tenues ? Il ne pouvait pas sans en être horriblement humilié décevoir cet homme âgé qui venait de lui parler et ce directeur artistique qui l'engageait sur l'insistance d'un homologue persuasif. Et que dirait l'altière Finlandaise à qui finalement il donnait tort ? Que penseraient ses anciens camarades, ses anciens flirts, ceux qui avaient dansé avec lui au Danemark et en Angleterre pour qui il ne serait plus qu'un danseur à la carrière manquée ? Comment réagirait sa famille qui, il le savait, se diviserait sa sœur aînée et son père se réjouissant de sa défaite alors que les autres en étaient navrés ? Et enfin, qu'allait dire Julian dont l'opinion se mettait singulièrement à compter. Ne pas réussir ? C'était une éventualité terrible. Il en frémissait à l'avance.

20 mai 2024

Erik N / Le Danseur. Partie 2. Nouvelle vie à New York. Erik et la mondanité.

 

Tout avait été si informel à Londres que le danseur en fut d’abord surpris d’être convié à des repas si mondains. Il y fut courtois, répondant gentiment aux questions posées et sollicitant habilement ses interlocuteurs sur leurs goûts et leur mode de vie. Puis, en milieu de soirée, il montra un certain désintérêt et ses yeux bleus ne firent qu’effleurer les convives tandis qu’il souriait peu. Il marquait ses distances mais on l’on complimenta quand la soirée se termina. Il était après tout européen, danois donc non-américain. A ce titre, il suscitait l’indulgence et la bienveillance. Et il était vraiment très séduisant. Les deux musiciens en restaient tout émus. Et les deux sœurs que leurs maris respectifs accompagnaient, aussi. Même Julian le félicita.

-Mes amis t’ont apprécié. J’en suis content. Et je ne parle pas de ma famille !

Le demi-sourire que lui décocha Erik le fit cependant le tenir sur ses gardes.

-C’est bien, hein ?

-Oui, c’est bien. Ils sont influents. Qui sait si ça ne pourra pas te servir un de ces jours ? Mais à te voir faire la grimace, je vois que tu t’amuses de moi…

-Ils étaient tous très distingués.

-Oui, ils le sont.

-Ce n’était pas pareil à Londres.

-Je m’amusais, recevais des artistes et des adeptes du plaisir…

Le danseur paraissait irrité et son ami s’attendit à une scène :

-J’écoute tes griefs pour ce soir.

 Mais Erik se mit à rire en l'entraînant dans la chambre.

-Pas de grief. Ce n’est pas mon monde, c’est tout. Tu n’es pas fatigué, j’espère ?

-Non…

Le reste se passa de mots. Nu et plein de désirs, le danseur quitta son image lointaine dont il semblait soudain se moquer pour l'enlacer et entraîner son hôte dans des jeux érotiques confondants.

-Qui t'a appris ça ?

-Pas de question.

-Cette danseuse, ce Danois, d'autres ?

- Pas de question.

 Julian était subjugué. A priori, les invitations pouvaient se poursuivre puisque celui qu'il convoitait était surprenant de jour comme de nuit et elles se poursuivirent. Deux mois durant, Erik ne sourcilla pas, acceptant de se rendre dans des appartements cossus pour retrouver les amis du décorateur et de dîner avec des relations que celui-ci maintenait par ambition. A l'évidence, il tentait non sans habileté d'orienter le danseur vers tel metteur en scène, tel styliste, tel musicien ou tel chanteur d'art lyrique qui pouvaient par leur célébrité affichée ou relative et leurs moyens financiers favoriser la carrière de son favori. Il cherchait aussi à le rendre agréable à ses amis qui pouvaient eux-aussi mais dans une moindre mesure aider sa carrière et de toute façon ne pouvaient que renforcer les liens entre eux. Tout alla bien un temps puis Erik fit savoir à Julian que ses procédés avaient quelque chose de dérangeant. Il avait reçu et compris un message clair : être recherché par quelqu'un comme Barney était très flatteur car le décorateur avait de l'argent et un statut qui faisait de lui une personne respectée. Il avait du charme et savait briller en société. Mais Erik ne voyait pas grand intérêt à se sentir observé, toisé et approuvé. Pour brillantes que soient les relations de Julian, elles n'étaient pas les siennes et ne le concernaient pas vraiment. La situation se tendant, les explications vinrent d'elles-mêmes.

-Nous sortons beaucoup.

-Trop, tu veux dire ? Je suis mondain et ça ne te déplaît pas. Et je suis snob. Je l'étais déjà à Londres.

-Peut-être mais nous n'avions que des rapports amicaux en Angleterre et je ne suis venu qu'à certaines de tes fêtes. Elles étaient plus simples.

-Beaucoup de gens gravitent autour de moi. C'est le cas depuis longtemps. Ça t'ouvre des horizons après tout et ça te change de ton travail, non ?

-Je commence à me faire des amis parmi les danseurs. Ça peut m'ouvrir des horizons et ça me change de mon travail…

-Toujours le mot pour rire…

-On ne se connaît pas si bien et maintenant on dirait que se voir c'est en voir beaucoup d'autres.

-Quelle est l'alternative ?

-De temps en temps, on rencontre tes amis ou les miens mais la plupart du temps, on se voit seuls.

20 mai 2024

Erik N/ Le Danseur. Partie 2. Julian s'interroge.

 

Julian aurait pu rester amer et se dire qu'Erik, n'étant pas sur son territoire, l'utilisait sans éprouver rien d’autre pour lui que de la sollicitude. Toutefois, même s’il faisait mine de ne pas être concerné, le fait qu’il était un homme d’argent, aimait le luxe et les arts et connaissait tant de gens influents pouvait finir par avoir un sens pour le lui et l’amener à évoluer… Il choisit la patience, qui n'est pas une marque de faiblesse et Erik tergiversa. Retenant la leçon, il s’efforça d’être drôle et charmant avec celui qui, après tout, lui rendait la vie heureuse. Son ami lui en imposait par son élégance et son autorité naturelles et il le consultait beaucoup pour un oui pour un non. Les jours passaient dans le travail et la recherche du meilleur et lumières s'allumaient puis s’éteignaient au théâtre le temps d'un spectacle. La vie intérieure et la vie extérieure, les archétypes de la danse et les enjeux du quotidien. Il se sentait heureux. Il adorait New York puisque qu'immensité et possible semblaient s'y rejoindre. Tout pouvait être bien du moment que son ami restait ce guide étincelant qu'il pouvait être, lui montrant les moindres retraits de la ville. Et il y avait la scène. Julian allait le voir danser aussi souvent que possible et l'admirait. Ne sachant pas encore que le danseur tournerait des films et deviendrait chorégraphe, il restait protecteur et attentif face à celui qui ayant accepté la discipline qu'impose la danse classique l'accepte journellement avec le lot qu'elle a de souffrance et de rigueur. Il commençait à percevoir que la formation d'Erik échappait aux concepts américains tout en le ramenant à Balanchine. Avoir une technique parfaite, un charisme évident et la beauté, c'était bien mais il allait déjà bien plus loin. Barney qui n'était pas nécessairement romantique n'en revenait pas. Ce jeune homme était prêt à mourir pour son art ou à être surpris, sur son lit de mort, évoquant le rôle auquel il s'était identifié. Il pensait à Pavlova qui, selon la légende, était morte en faisant les derniers mouvements de la mort du cygne et à Nijinsky qui aurait à la fin de sa vie refait les mouvements de bras du beau spectre de la rose. Un danseur comme cela échappait aux codes. Ce devait être l’influence de cette Finlandaise qu'il respectait et de ce russe dont il parlait avec respect mais Erik ne disait rien d'eux, se contentant de les mentionner.

-Deux ballets. On t'admire. Tu viens d'ailleurs...

-Du Danemark, tu le sais.

-De bien plus loin. La salle se remplit de critiques, d'amoureux de la danse et tu n'es pas convaincu ! Pourtant, tu tiens ta promesse : ils se lèvent, ils t’ovationnent !

-Non. Ce peut être des spectateurs plus snobs que lettrés et pas forcément des amoureux de la danse !

-Non ! Explique-moi.

-Les chaussons noirs, la Russie ? Je ne parle pas beaucoup.

-Tu tiens des promesses ?

-Si tu veux. C’est comme s’il y avait un héritage. Je dois répondre.

De nouveau, il parut gêné de vivre chez Julian. Il voulait son indépendance et se démultiplia. Il eut un soudain un projet de collocation et parut très content jusqu'à ce que le danseur qui lui avait l'offre se rétracta, ce qui le vexa. Il nourrit ensuite l'espoir de loger dans le Queens. L'appartement spacieux et le loyer modique mais Julian n'eut même pas besoin d'insister sur les trajets quotidiens et fastidieux qu'impliquait un tel lieu de vie. Il comprit de lui-même et se lança plus activement dans ses recherches mais les offres étaient rares et orientées sauf les hôtels et il ne se résolut pas à en prendre un. Il était encore enfantin.

-Il me faut partir !

-Je souhaiterais que tu restes car j'ai confiance en toi. C'est toi qui ne me rends pas cette confiance !

-Tu me prendrais au piège !

-J'adorerais mais c'est peu probable.

 Sa manière d'être était intimidante car elle n'était pas impolie. Il était prêt à devenir délicieusement adolescent, comme il l'était à Londres, laissant derrière lui toute ruse.

-Tu es très jeune et pour un Européen, l'Amérique est un autre monde. J'ai le sentiment que tu as un abri ici, tu es protégé. On dirait que tu ne veux pas l'accepter alors que ça te rassure et mon but est bien de te rassurer !

-Tu le fais.

-Alors ?

Erik était mal à l'aise. Bien plus jeune, il s'était fait une promesse qu'au bout du compte, il ne tenait pas. Plus jamais Sonia et surtout, plus jamais Mads. Or il y avait déjà eu Jane et maintenant, il y avait cet homme qui ne laissait pas indemne. Il s'en voulait et lui qui n'était pas superstitieux se prenait à penser qu'il paierait car il s'était parjuré.

-Je n'ai pas de réponse.

-Je vois et tous voient ce que tu es. Tu es une exception et ceci est bien au-delà de ma vie sentimentale. Ne résume pas mon attitude à une simple captation.

On approchait de décembre et le danseur s'apaisa, se contentant le plus souvent de dormir dans la chambre d'amis. Casse-Noisette qui faisait comme chaque année l'attraction des fêtes était déjà en répétition et Erik allait et venait, toujours aussi sur le qui-vive et de plus en plus observé. Sentant qu'à son tour il devait rassurer Julian, il rechercha avec lui tout ce qui à New -York était danois, des livres à la vaisselle et du mobilier aux cosmétiques. Ils goûtèrent aussi à une cuisine que le décorateur connaissait peu. Et pour finir, Erik émit un dernier vœu :

-Au Danemark, Morton et Mathias Skaende me fournissaient mes chaussons de danse. Je peux me les faire envoyer mais je pense qu'il y a ici de vrais professionnels. C'est très important. Pourras-tu me donner des adresses ?

-Tu veux des chaussons de danse sur mesure ?

-Oui, viens voir. Ceux-là viennent du Danemark ; regarde bien. Tu vois la différence ?

-Ils ne sont pas identiques ; une très légère différence entre le pied gauche et le pied droit.  Pour ce dernier, le talon est renforcé et la pointe aussi... Et tu le ressens ?

-Bien sûr. Les frères Skaende sont des génies. Leurs chaussons te sont adaptés. Seulement, ils sont âgés. Ils vont arrêter.

-Je vais chercher.

Il le fit sans succès et le temps passa. Peu avant Noël, Erik devint mutique et froid. Il devait assurer une représentation le 24 décembre et une le 25 alors que Julian partait pour Boston rejoindre des amis de longue date et saluer sa mère. Au moment où il quitta l'appartement, il eut un pressentiment. Il laissait Erik trop seul.

-Tout ira bien ?

-Je serai très occupé. La danse…

12 mai 2024

Erik N / Le Danseur. Partie 2.

 

-Tu me convoites, je ne peux pas le supporter. Tu es tellement sûr de ce que tu veux car tu es dans ton droit ! Et tu crois que grâce à lui, tu vas faire que quelqu'un que va changer, se tourner vers toi ! Tu es tellement habitué à posséder et à considérer que c'est naturel !

-Je ne te convoite pas. Je t'aime, c'est différent.

-Eh bien moi, je ne t’aime pas, même si j’ai cru le contraire. De toute façon, tu  négliges des aspects importants de ma personnalité.

-Vite, un exemple !

-Mon attirance pour les femmes.

Julian contre attaqua. Le dos droit, raidi, il serrait les poings. Dans la colère, il restait plein de lui-même. Lui résister était difficile :

-Ton attirance pour les femmes, on en parle ? Il y a cette Sonia et Jane Hopkins, c’est bien cela ? Tu es nostalgique d'elles ? La première ne sait même plus comment tu t'appelles. La seconde se caresse en regardant une photo de toi ! Elles sont quoi ? Une garce et une image pieuse. Moi, j'ai passé du temps avec toi à Londres et en Amérique. Ta nature, je la connais. Tu ne la supportes pas. Je ne veux pas de ta condescendance ! Tu ne ferais pas n'importe quoi pour ne pas être face à toi-même par hasard ?

-Tu vois ! Tu attaques ! C’est toi qui as raison, c’est toi qui me connais. Tu es en train d'essayer de me faire croire que les sentiments que je te porte sont si accablants qu'ils me poussent à faire n'importe quoi !  Toi, tu es droit mais moi non ! Tu te trompes. Ces deux femmes m’ont marqué. Tu ne peux toucher ni à ce qu’elles ne sont vraiment ni aux souvenirs que j'ai d'elles car je te l'interdis ! Quant à l’amour ! Je crois davantage à celui que je pourrais éprouver pour une femme ! Entre hommes, c’est étouffant ; ça l’a été dès le début avec Mads. Et avec toi aussi. Mais t'aimer ! On est trop similaires. Et puis, aimer ne se programme pas ? Je dois t'aimer car tu as des sentiments pour moi et parce que tu m'aides en étant mon sauf-conduit américain ? Dans cet « amour », il y a des facilités qui sont irrecevables.

Julian ne désarma pas :

-Le fait est que je t'aime. C'est un sentiment violent. Je n'ai jamais rien connu de tel et ça n'autorise pas grand-chose. Erik, j'ai tellement espéré, attendu quelqu'un comme toi ! Tu es si fermé maintenant que je doute d’obtenir quoi que ce soit ; mais ça n’empêchera pas l’amour. J’ai eu une vraie dévotion pour toi et je ne veux pas la renier.

Erik était trop mis en cause par un discours si intense et si vrai. Ne pouvant le recevoir comme tel et ne voulant que fussent mises en cause ses belles résolutions, il fut cinglant de nouveau :

-Julian, même sexuellement, ça ne peut pas aller. J’aime mieux qu’on soit plus grossier et plus efficace. Tu es trop snob, c’est peut-être cela. Tu me suggérais de découvrir les talents des étalons américains, je l’ai fait ; et je n’oublie pas les femmes : elles étaient très décidées !  Peu de discussions, beaucoup d’actions.

-Va-t’en.

-Et si je ne le fais pas ?

-Tu es américain ? Non, mais moi si. Tu as introduit chez moi des inconnus. Ne m’oblige pas à te chercher des ennuis. Contrairement à ce que tu affirmes, il y a eu des vols et des dégradations…Alors, Erik, tu ne devrais pas me parler comme ça. Si je te porte plainte, tu n’auras pas raison.

Cette fois, le danseur s’arrêta. Julian poursuivit :

-J’ai un réseau à Boston et un autre ici. Même en tant que danseur, je te suggère de faire profil bas. Les Américains sont, malgré tout, des puritains. Un artiste, plus encore s’il est étranger, doit être lisse…

Ils avaient parlé dans le salon et sur la terrasse et là, dans la belle lumière d'une fin de journée de juin, ils regardaient le ballet des oiseaux au-dessus des arbres de Central Park. Julian était livide mais fort. Erik, lui, changea d’attitude. Il parut soudain dessaisi de toute colère et redevenu calme, et alla rassembler ses affaires. Puis il dit :

-Ce que je veux, je pense vraiment que tu ne le sais pas. Tu n'es pas le danseur que je suis et tu n'es pas l'amant que je suis et à cela, tu ne peux rien. Tu as un rêve. On dirait qu'il est blond. Danseur, peut-être, certainement comédien... Mais on dirait aussi que ce n'est pas moi. Je suis désolée. Je vais t’envoyer de l’argent pour ce qui est cassé ici et si ça ne suffit pas, fais-le moi savoir.

Julian sembla comme s'affaisser sous le choc mais il resta silencieux un instant, puis il s’exclama :  

-Et donc tu pars !

Comme Erik s’en allait, le décorateur vint vers lui et lui tendit une feuille cartonnée sur laquelle figurait une adresse.

-Qu’est-ce que c’est ?

-Adamsson. Peter Adamsson. Queens. 977 652 1014. Il fait des chaussons sur mesure. C’est la même chose que les tiens…

Erik se sentit honteux. Il salua Julian qui lui répondit avec peine. Une fois parti, il se rendit compte que Sonia et Mads ne pesaient aussi lourds. Jane rayonnait toujours dans sa mémoire et Julian, l’homme qui avait cru s’emparer de lui, reculait. Cependant, il restait tapi dans l’ombre.

12 mai 2024

Erik N/ Le Danseur. Partie 2. Erik malade. Julian perplexe.

 

4. Erik saccage, ne se justifie pas, disparaît puis regrette.

Depuis son arrivée à New York, le danseur Erik Anderson, qui travaille au New York City Ballet, est installée chez son compagnon, le décorateur Julian Barney. Cette situation lui pèse. Les vacances venues, Julian s'en va. Erik perd pied, reçoit toutes sortes de personnes et blesse l'amour propre de son ami.

Le médecin, dès son arrivée, se montra si antipathique que Julien dut se retenir pour ne pas le mettre à la porte.

-Alcool, drogue, médicaments variés et négligence. Il n’a pas dû s’alimenter beaucoup ces jours derniers et laissé les fenêtres ouvertes. C’est un rêveur ou un inconscient ?

-Je ne sais pas. C’est grave ?

- Pas réellement mais je vais le faire hospitaliser brièvement. Vous savez que certaines substances sont illicites dans notre pays ?

-Je le sais, oui ! Il s’est laissé entrainer.

-Il a beaucoup de fièvre. Et puis, la promiscuité sexuelle, ce n’est pas…

-Je ne sais de quoi vous parler.

-Je pense que si. Après tout, il est chez vous, non ? Vous savez que ça peut être très méchant. Là, vous voyez de quoi je parle…En ce moment…

- Oui, je vois.

- Tant mieux ! Il faut le transférer. Il a une couverture sociale ?

- Il en a une. Je vais prendre en charge l'ambulance.

- Il va guérir mais il s'est négligé. Il est épuisé.

- Et combien de temps cela va- t-il prendre ?

- Quelques jours. Il restera fatigué ensuite. Vous dites qu'il est...

- Danseur classique.

- Hum. Il lui faut retrouver une bonne forme physique, vous voyez, donc ça prendra son temps.

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Moi, je sais d'où souffle le vent. Ecrits sur la danse.
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